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Full text of "Recherches philosophiques sur les Egyptiens et les Chinois"

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RECHERCHES 

PHILOSOPHIQUES 

SUR 

LES  EGYPTIENS 

E  T 

L  E  S  C  H  I  N  O  I  S. 

TOME    IL 


T:rne  IL 


RECHERCHES 

PHILOSOPHIQUES 

SUR 

LES  EGYPTIENS 

E  T 

LES    CHINOIS. 


Par  Mr.  îdeP*^*.  ^'hîe:/r  des  RECF.ERCB.m 
Philosophiques  sur  les  Américains. 


TOME    IL 


A    AMSTERDAM  &   à  LEYDE, 

CB  A  R  T    H.      V    L  A    M, 
Chez^  & 

^   J.        M    U    R    R    A    y. 

MDCCLXXIII. 


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SECONDE  PARTIR 


SECTION     VI. 

Confidéraùons  fur  Péîat  de  rArchlte^ire 
chez  les  Egyptiens  &  les  Chinois. 

^^^^ous  NE  CONSIDERONS  îcilesprîncT- 
^\.T  ^  paux  Ouvrages  élevés  par  les  Chinois  &  les 
tO  JN  Qa  Egyptiens,  que  pour  faire  fentir  que  le 
S^:^S  génie  de  ces  deux  peuples  a  e{îentiel!e- 
^^"SvVc^  ^ent  différé.  Car  nous  ne  prétendons 
pas  parler  de  l'Architefture  comme  en  parleroit  un 
Architefte,  qui  voudroit  toujours  infifter  l\vr  les  rè- 
gles &  les  principes  :  ceft-là  le  devoir  de  \  Artifte; 
mais  ce  n'eft  pas  celui  du  Philofophe. 

Après  avoir  examiné  quelques  monuments  en  ge- 
îiéraU  nous  décrirons  avec  plus  de  détail  la  grande  mu^ 
raille  oui  a  fermé  l'Esypte  du  cote  de  l  Orient:  & 
pour  ou'on  ne  foit  point  tenté  de  croire  ,  qu_il  y  a 
quelque  rapport  entre  ce  rempart  &  celui  de  la  Chine, 
r,c)us  en  Indiquerons  un  nombre  étonnant  d  autres  fur 
la  furface  de  l'ancien  Continent  ,^  dont  queiquei-uns 
A  £  ^^^ 


4  Ke  cher  de  s  F/iilofoph/ques 

ont  été  d'une  telle  étendue,  que  fi  on  les  eût  con- 
llruits  fur  une  même  ligne,  ils  auroient  pu  coupera 
peu  près"  tout  noire  hémifphere  en  deux  :  c  elt-à- 
dire  que,  il  cette  chaîne  de  murailles  eût  commencé 
fous  le  premier  Méridien  en  fuivant  toujours  la  direc- 
tion de  l'Equateur,  elle  feroit  venue  aboutir  pres- 
qu'aux  extrémités  de  l'Allé.  Et  il  eft  remarquable 
que  ce  {bit  principalement  contre  les  Tartares  &  les 
Arabes  qu'on  a  tâché  de  fortifier  sinfi  tant  de  ré- 
gions dans  trois  différentes  parties  de  notre  Globe  ; 
car  en  Amérique  on  n'a  point  découvert  la  moindre 
apparence  de  quelque  retranchement  de  cette  efpece. 

Un  Chinois ,  qui  entreprendroit  aujourd'hui  le 
voyage  de  l'Egypte,  feroit  bien  furpris  en  voyant  les 
Obélifques  d'Alexandrie  &  de  la  Matarée ,  &  encore 
plus  furpris  en  confidérant  cette  fuite  de  Pyramides 
rangées  à  fOccident  du  Nil  depuis  Hauara  jusqu'à 
Gizeh.  Car,  loin  qu'on  trouve  ét^  Pyramides  &  des 
Obélifques  à  la  Chine,  on  n'y  a  pas  même  ouï  parler 
de  quelque  monument  femblable.  L'Empereur  Kien- 
/o;^^- de  la  Dynafiie  Daj-dzin,  qui  vit  encore  dans 
l'inllant  que  j'écris ,  peut  avoir  dans  fes  appartements 
que'ques  talleaux  moins  m.al  faits  que  ceux  qu'on  y  a 
vus  jufqu'en  1730.  Mais  ce  Prince  n'a  pas  dans  tou- 
tes fes  maifons  une  belle  coîcmne  de  marbre  ou  d'al- 
bâtre. Ses  prédéceiTeurs  depuis  Tao  ,  s'il  eft  vrai 
(^'STao  ait  exiilé ,  n'ont  employé  dans  leurs  Palais , 
dans  leurs  Pagodes ,  dans  leurs  Tombeaux ,  que  des 
colomnes  de  bois  fans  aucune  proportion  déterminée. 

De-là  il  refaite  déia  que  le  caradlere  de  l'Architec- 
ture Chinoife  ed:  diamétralement  oppofé  au  génie  de 
Tx^rchiteclure  Egyptienne,  qui  tendoit  à  rendre  in- 
deQruuLlble ,  à.  pourainfi  dire  immortel,  tout  ce  que 
les  Chinois  rendent  extrêmement  fragile,  <&.  encore 
extrêmement  inflammable  à  caufe  du  vernis,  dont  ils 
recouvrent  leurs  colomnes,  &  de  cette  pâte  de  chaux, 
.de  fiiaiTe  de  de  papier  mâché  dont  ils  remplirent  \t^ 

ca- 


fur  les  Egyptiens  ^  les  Chincis,        B 

caf'rtés  du  bois,  lorsqu'il  s'en  trouve  fur  le  corps  du 
fufl:,  ou  fur  les  parties  apparentes  deTentablement. 

Le  feu  ayant  gagné  quelques  quartiers  de./V^/7A7/;, 
on  tenta  inutilement  de  l'éteindre:  il  ne  fut  paspos- 
fible  de  fauver  une  maifon,  &  tro's  jours  après  fin- 
cendie  on  ne  voyolt  plus  dans  tout  ce  lieu  défo'.é  la 
moindre  ruïne  d'habitation  :  tandis  que  la  viliedeThé- 
bes,  quia  été  brûlée,  faccagée  tant  de  fois  depuis 
Cambyfe,  oiîre  encore  dts  vefiiges  conildérables , 
qu'on  fait  avoir  occupé  longtemps  MM.  Pococke 
&  Norden ,  qui  en  ont  donné  des  deflins  &  des  des- 
criptions; cependant  il  s'en  faut  de  beaucoup  quils 
ayent  tout  décrit  &  tout  deffiné.  On  eil  perfuadé 
que  les  ruïnes  du  grand  Temple  de  Thébes  dureront 
encore  plus  longtemps  que  dès  Palais  bâtis  de  nos 

J'ours  en  Europe,  &  furtout  que  la  Coupole  de  Saint 
^ierre  ,  qui  ne  paroît  plus  pouvoir  réflfter  longtemps. 

Quand  on  connoît  la  vanité  àes  Chinois,  à.  leur 
peu  de  fcrupule  furlesmenfonges  hiftoriques ,  alors  il 
faut  apprécier  à  fa  jufie  valeur  tout  ce  qu'ils  rappor» 
tent  àds édifices  merveilleux ,  conftruits  parleurs  pre- 
miers Empereurs.  Quelques-unes  de  ces  fabriques 
n'ont  jamais  exifté,  comme  le  prétendu  château  de 
l'Impératrice  Ta-kia,  dont  la  defcription  purement 
fabuleufe  ou  romanefque ,  a  été  faite  par  des  Ecri- 
vains qui  n'avoient  aucune  idée  de  toutes  ces  chofes , 
pour  ofer  dire  que  ce  Palais  étûit  bâti  de  marbre  rouge, 
tirant  fur  la  couleur  de  rofe  ;  que  le  jour  y  entroit 
comme  dans  un  apartement  de  la  msifon  d'or  de  Né- 
ron ,  qu'il  avoit  des  portes  de  jafpe,  à,  qu'il  s'élev oit 
à  deux  mille  pieds  dans  l'air.  Quelques  autres  con^ 
ftrudlions ,  comme  le  Tombeau  de  Schi-chuan-di ,  ont 
été  de  fimples  ouvrages  deboiferie.  Et  le  Lc61eur  ju- 
gera dans  l'inl^ant  combien  on  a  grofnérement  exa- 
géré à  l'occalîon  de  ce  Tombeau  dont  il  ne  refte  pas 
même  de  ruine. 

On  ne  peut  que  rire  de  la  iimplicité  ou  delà  folia 

des  Chinois  ,  qui  montrent,  dans  la  Province  de 

A  3  Chen-, 


6  Recherches  Fhilofopliques 

Chen  'fi ,  la  fépulture  de  Fo-bi  ;  &  là-deflus  le  Père 
•du  Halde  obferve  férieufement  que,  û  ce  monument 
ell:  authentique,  il  faut  le  regarder  pour  le  plus  an- 
cien de  tous  ceux  qu'on  connoît  fur  la  furfacede  no- 
tre Continent,  {a)  Mais  cette  fépulture  de  Fo-hi 
n'entre  pas  en  com.paraifon  avec  le  Pic  Adam ,  dans 
ri'sle  de  Ceylon  ,ou  l'on  fait  voir  les  traces  de  P^row/, 
le  premier  dts  mortels.  On  conçoit  bien  que  ces 
puériles  Traditions  ne  peuvent  avoir  cours  que  chez 
^\qs  nations  peu  éclairées ,  &  où  la  Critique  Hiflori- 
ique  efi  entièrement  inconnue;  de  forte  que.designo- 
îants  s*y  repaifTent  les  uns  les  autres  avec  dts  fables. 
Comme  les  Lettrés  favent  que  leur  pays  a  été  peu- 
ple par  ^Qs  colonies  venues  à^s  hauteurs  de  la  Tarta- 
lie,  ils  ont  fuppofé  que  leur  prétendu  Fondateur 
Fo-hi  devoit  avoir  été  enterré  à  peu  près  fous  le 
ïrente- cinquième  degré  de  latitude  Nord  ,  &  le 
cent  &  vingt -deuxième  de  longitude;  ce  qui  corres- 
pond adez  bien  à  la  iîtuation  de  la  ville  de  Kong-tchang 
dans  la  Province  du  Chen- fi. 

Les  Chinois  n'ont  jamais  connu  la  méthode  de 
tien  bâtir  en  pierres  un  édifice  de  deux  ou  trois  éta- 
ges. Et  ils  ne  veulent  pas  m.eme  l'entreprendre  avec 
leurs  charpentes;  tellement  que  chez  eux  les  villes 
occupent  toutes  trois  ou  quatre  fois  plus  de  terrain 
que  cela  ne  ferolt  convenable,  dans  un  pays  Comme 
le  leur,  où  le  fort  de  la  culture  eft  dans  le  voifinage 
à^.^  villes.  M.  le  Poivre  dit  qu'on  y  ménage  le  ter- 
rain ,  lorsqu'il  s'agit  de  faire  une  maifon  de  plaifance;, 
&  que  les  grands  chemins  n'y  font  que  des  fentiers.  Qi) 
Mais  convenons  que  cet  Ecrivain  a  porté  l'enthoufias- 
tne  en  fiveur  àt^  Chinois  très-loin* 

La  maifon  de  plaifance,  que  fît  faire  par  caprice, 

& 


{a)  DefcriptiondelaChine.  Tom.  I,  pa^^ii^, 
(ij  Voyage  d'un  fhilopphe* 


fur  les  Egyptiens  &  les  Chwols»         7 

&  fans  aucun  befoin ,  l'Empereur  Qan  -  hi ,  occupoit 
plus  de  place  que  toute  la  vii!e  de  Dijon;  à.  on  fait 
que  le  chemin  ,  qui  conduit  à  Pékin  ,  a  cent  &  vingt 
pieds  de  large.  Èc  ce  n'eft  ,  par  conféquent,  point 
un  rentier.  Dans  les  Provinces  Méridionales  ou  Ton 
n'employé  ni  voiture  ,  ni  chevaux  ,  ni  aucune  bête 
de  fomme  ou  de  trait;  parce  que  tout  le  commerce 
s'y  fait  par  les  canaux  ,  les  grandes,  routes  n'ont  pas 
befoin  d'être  fi  fpacieufes;  mais  on  verra  bientôt  que 
le  commerce  intérieur  ne  s'y  eft  pas  toujours  fait  par 
les  canaux. 

Quelques  Voyageurs  penfent ,  que  les  Chinois  n'ont 
jamais  voulu  fe  réfoudre  à  bâtir  dts  m.aifons  de  plu- 
fîeurs  étages  ;  parce  qu'ils  craignent  les  tremble- 
ments de  terre,  qui  font  néanmioins  beaucoup  plus 
rares  chezTeux  que  dans  les  ifies  du  Japon  &  les  ÎMoIu- 
ques,  où  ils  paroiflent  être  périodiques*  Mais  ce 
qu'il  y  a  debien certain  ,  c'eftque  les  maifons  Chinoi- 
fes,quelque  bafles  qu'elles  foient,ne  réilRent  point  con- 
tre les  moindres  fecouflés  ,  qui  y  rafent  quelquefois 
àQs  villes  entières ,  comme  fi  un  violent  tourbil'oa 
ou  un  ouragan  y  eûtpadé.  On  vit  ce  fpeclacle  en  1 719 
à  Junny  ,  à.  dans  quelques  autres  bourgades  des  envi- 
rons ,  où  il  ne  refta  point  une  habitation  fur  pied,  (a) 

Sous  le  régne  dîTong-Jchetig  ^  père  de  TEmpe- 
reur  aduel ,  il  y  eut  plus  de  quarante -mille  perfonnes 
ecrafées  à  Pékin;  à.  cela  dans  des  logis  fî  bas  &  fi 
petits  ,  qu'ils  ne  paroiflbient  être  que  des  cafés  ou 
d^s  chaumières.  Il  y  a  fûrement  une  méthode  pour 
bâtir  de  façon  que  les  tremblements  de  terre  ne  fau- 
roienr  nuire  beaucoup;  mais  cette  méthode  efl:  incon- 
nue aux  Chinois ,  qui  ne  donnent  pas  aflez  defolidité 
aux  fondements  ,  ni  aflez  d'épaifleur  aux  murailles; 
&  d'ailleurs  ils  ne  les  lient  point  entr'elles  avec  des 

pou- 

(ji)  Antermony  Journal.  Tom,  I.  pa^,  274.  S  J«?'^'» 

A4 


8  Recherches  PhilofopMqiiês 

poutres  &  dQs  ancres  Ainfi  il  ne  faut  pas  s'étonne? 
de  ce  que  leurs  bâtiments,  malgré  leur  peu  d'éléva- 
tion ,  s'écroulent  encore  plus  aifément ,  que  s'ils  étoient 
de  deux  ou  trois  étages.  Un  jour  le  clocher  deNa/j- 
Kin  fuccomba  fous  le  feul  poids  de  la  cloche. 

L'Architeflure  elt  à  la  Chine  comme  tous  les  au- 
tres Arts  ,  réduite  en  routine  ,  &  non  en  rçgles. 
Ce  n'eft  point  un  Palmier ,  qui  y  a  fervi  de  modela 
aux  colomnes;  mais  c'eft  le  tronc, d'un  arbre  connu 
fous  le  nom  de  Nan-mou ,  &  dont  il  a  été  impofîi- 
t'ie  jusqu'à  préfent  de  déterminer  le  caractère  :  cepen- 
dant je  foupçonne  qu'il  appartient  au  genre  des  Mêle- 
les  ou  au  genre  dt^  Sapins.  Après  avo'r  trouvé  le 
inodele  ou  l'idée  de  la  colomne,  oncroiroit  qu'ils  en 
ont  fixé  auiîi  les  proportions;  (à  voilà  néanmoins  ce 
qu'ils  n'ont  point  fait  fuivant  des  principes  invariables. 

M.  Chambers ,  qui  n'a  mefuré  que  quelques  par- 
tics  &  quelques  membres  d'une  Pagode  de  Canton, 
dit  qu'ils  donnent  depuis  huit  jusqu'à  douze  diame^ 
très  à  la  hauteur  du  fuft.  {a)  Mais  cela  n'eft  point 
généralement  vrai:  ils  n'eftiment  réellement  une  co- 
lomne, qu'à  mefure  qu'elle  eft  groffe  &  d'une  feule 
pièce;  &  c'eft  en  cela  qu'ils  font  confîder  uneefpece 
de  luxe  ou  de  magnificence.  Or,  comme  il  efl  diffi- 
cile de  trouver  des  arbres  qui  ayent  toutes  at^  quali- 
tés ,  ils  fe  voyent  réduits ,  au  moins  dans  les  édifices, 
privés,  à  fe  fervir  de  troncs  de  douze  ou  treize  pieds 
de  haut  depuis  la  naiiïance  des  racines  ,  jusqu'à  l'en- 
droit où  il  faut  les  ététer:  parce  que  la  diminution  y 
devient  trop  fenfîble. 

Le 


(û)  DeJJins  des  édifices  ,  meubles  ,  habits  ,  machines  S 
vfîenlîles  des  Chinois  S^. 

Il  fe  peut  que  M.  Ch-imbers  a  même  mefure'  dans  une 
Pagode  ,  qu'on  prétend  avoir  ctë  ci-devant  une  egJife  des 
jéiuitcs.  D'ailleurs  il  n'a  pas  eu  connoilTance  d'un  fait  que 
je  rapporterai  d^ns  U   faite. 


fur  les  Egyptiens  &  les  Chmôis.         9 

Le  lSlan~mou  rede ,  comme  toutes  les  autres  efpe' 
ces  de  Sapins  ,  longtemps  fur  pied  avant  que  de 
gagner  en  circonférence  ,  parce  qu'il  gagne  d'abord 
en  hauteur  :  ainfi  ce  doit  être  la  difficulté  de  trouver 
le  bois  propre  à  faire  de  grolTes  colomnes ,  qui  a  dé- 
terminé les  Chinois  à  les  préférer  à  toutes  les  autres.- 
Celles  d'une  Pagode,  qui  a  exiflé  près  de  Nankin^ 
avoient  à  peu  près  quatorze  pieds  de  circonférence: 
celles  du  nouveau  Palais  de  Pékin ,  tel  qu'on  l'a  re- 
condruit  depuis  le  dernier  incendie  furvenu  fous 
Can-hi^  n'ont  que  ftpt  pieds  de  circonférence. 

Il  elt  étonnarrt  qu'avec  de  telles  idées  les  Chinois 
n'ayent  jamais  pu  fe  réfoudre  à  travailler  en  pierre 
ou  en  marbre;  &  cela  dans  un  pays  tout  rempli  de 
carrières.  Si  leurs  édifices  nous  choquent  encore 
plus  que  ceux  des  Perfans  &  des  Turcs ,  c'eft  qu'il 
n'y  a  pas  de  fymmétrie  dans  le  tout ,  ni  de  propor- 
tion dans  les  parties.  Ils  font  les-Frifes  deux  ou  trois 
fois  plus  hautes  quelles  ne  devroleiu  l'être;  &  cela 
pour  fe  procurer  beaucoup  de  champ  où  ils  puiflent 
étaler  des  errements  à.  des  entrelas  fi  bizarres ,  qu'on 
ne  fauroit  les  décrire  ni  les  définir.  Il  paroît  que 
chez  les  Egyptiens  cette  partie  étoit  principalement 
deftinée  à  contenir  des  repréfentations  d'animaux  fa- 
crés  ;  (5c  voilà  pourquoi  les  Grecs  l'ont  nommée  le 
2'ophore,  en  quoi  nous  avons  eu  tort  de  ne  pas  les 
imiter  :  car  ce  mot  de  Frife  eft  un  terme  barbare  g 
dont  on  ne  devroit  point  fe  fervir. 

Quant  à  remblême  du  Dragon  ,  il  n'y  a  point  de 
place  qui  lui  foit  particulièrement  confacrée  dans  la 
décoration  des  Palais  &des  Pagodes:  on  le  met  par- 
tout ,  &  jufques  fur  la  crête  &  les  angles  du  toit ,  où 
il  produit  un  effet  plus  révoltant  qu'on  ne  pourroit  le 
dire  •  &  je  ne  conçois  point  quel  plaifîr  on  a  trouvé 
en  multipliant  ainfi  les  copies  d'un  mon  fire  fi  hideux, 
qui  refieîTjlIe  tantôt  à  un  lézard  Iruan  ,  (Se  tantôt  à 
un  crap:.ud  ailé  avec  une  queue  d'Eléphant.  Qu'on 
l'ait  confervé  dans  les  bannières  à.  les  livrées,  parce 
A  s  que 


f 


lo  Kecherches  Ph'ûofopMques 

que  c'eft  la  principale  pièce  des  anciennes  armoiries  l 
cela  eft  en  quelque  forte  fondé  fur  rimmutabilité  des 
coutumes  de  l'Orient  ;  mais  l'emploi ,  qu'on  en  a 
.fait  comme  ornement  d' Architedure ,  n'eft  point 
plus  raifonnable  que  rinvention  de  ces  Àrtiiles  Fran- 
çois, qui  avoient  fculpté  des  têtes  de  coqs,  &  des 
iieurs  de  lis  dans  les  chapiteaux  d'Ordre  Corinthien, 
pour  faire  la  plus  f-oide  allufion  qu'on  puifle  imagi- 
ner, au  nom  &  à  l'emblème  de  leur  nation. 

Tels  font  les  édifices  de  la  Chine  :  les  maîtreffes 
murailles  n'y  portent  rien  :  le  toit  &  le  comble  repo- 
fent  immédiatement  fur  la  charpente ,  c'eft-à-dire  fur 
les  colomnes  de  bois.  Pour  ne  point  réformer  cette 
pratique  vicieufe  ,  &  qui  r.e  contribue  nullement, 
commiC  on  l'a  cru  ,  à  garantir  leurs  villes  de  rincen- 
die,  ils  ont  inventé  de  doubles  toits,  qui  débordent 
les  uns  fur  les  autres  ;  car  ils  ont  fouvent  befoin  d'un 
toit  féparé  pour  couvrir  les  murailles. 

De  tout  ce  qu'ils  négligent  le  plus  dans  une  con- 
f.ru6lion,  c'eft  la  folidité,  fans  laquelle  il  n'y  a  point 
de  beauté  réelle  en  Architecture  :  les  maifons  bâties 
le  long  de  la  rivière  de  G2A'/o;^,  ont  des  fondements  ; 
parce  qu'il  fcroit  impofîible  de  s'en  paffer  à  caufe  de 
i'eau  :  mais  dans  l'intérieur  des  Provinces  on  voit  des 
villes  entières  où  les  maifons  manquent  de  fondements, 
ïl  y  exille  àcs  Tours  dont  la  première  aflife  de  bri- 
ques n'eft  pas  à  vingt -quatre  pouces  de  profondeur 
:fjus  le  rez  de  chaufiée,  aufù  ne  durent -elles  point 
longtemps;  &  le  P.Trigault  dit  qu'il  eft  rare  qu'elles 
reftent  fur  pied  pendant  un  fiecle.  (a)  Mais  il  faut 
excepter  de  cette  règle  le  Van-ly-czin  ou  la  grande 
Muraille,  qui  a  été  élevée  par  pTu/îeurs Rois  abfolu- 
ment  indépendants  à^s  Empereurs  de  la  Chine,  & 

qui 


{a)  Itararo  mhis [aculi  atatÉm  fernnt.  Exped.  apud  Sin. 
Lib.  1.  Cap.  4. 


fur  les  Egyptiens  &  les  Chinois.         1 1 

qui  avoient  intérêt  à  mettre  cet  ouvrage  en  état  de  ré- 
iifter  aux  efforts  de  rennemi;  fans  quoi  il  eût  été  ab- 
furds  de  l'entreprendre.  Encore  les  parties ,  qui  ne 
portent  pas  fur  !e  roc  vif,  ou  qu'on  n'a  pas  eu  fans 
celle  foin  d'entretenir,  fe  font-elles  très-dégradées.. 
Ce  qu'il  y  a  de  iîngulier ,  c'efl:  que  la  groiTeur  deg 
colomnes  ,  dont  les  Chinois  ornent  quelquefois 
leurs  bâtiments  par  une  pure  oflentation ,  ne  contri- 
bue en  rien  à  la  folidité;  parce  que  leurs  bafes  ne 
font  point  bien  aiTurées,  ni  enfoncées  en  terre.  Ces 
prétendues  bafes  ne  font  que  des  pierres  carrées ,  qu'on 
range  fur  le  pavé,  &  où  il  y  a  une  petite  excavation 
dans  laquelle  on  fait  entrer  le  pied  des  colomnes, 
qui  n'ont  aucun  renilement,  &  qui  paroilfent  unies 
à  la  partie  qu'on  pourroit  nommer  parmi  eux  l'Archi- 
trave: car  ils  n'ont  jamais  fait  ulage  de  chapiteaux,  ni 
de  rien  de  femblable.  Et  cette  particularité  prouve, 
commue  mille  artres ,  que  leur  manière  de  bâtir  s'é- 
loigne extrêmement  de  la  manière  àQs  Egyptiens, 
dont  l'imaginrition  avoit  beaucoup  travaillé  fur  les 
chapiteaux  ;  &  il  ne  faut  pas  croire  qu'ils  fe  loienc 
contentés  de  la  feule  forme  que  décrit  Athénée,  com- 
me la  plus  généralement  employée,  {a)  Car  on  en  a 
encore  découvert  neuf  ou  dix  autres  efpeces  dans 
les  ruines  du  Delfa  &  dans  celles  de  la  Thébaïde: 
aulfi  de  quelque  côté  qu'on  coniidere  une  Pagode  de 
la  Chine,  n'y  trouve- 1- on  pas  la  moindre  resfem' 
blance  avec  un  temple  de  l'Egypte  :  on  n'y  trouve  ni 
l'enfilade  des  S'phinx ,  ni  les  murs  inclinés ,  ni  des 
combles  en  terras  Tes ,  ni  des  Obéiifques ,  ni  des  cryp- 
tes, ni  aucune  apparence  de  fouterrain. 

•  ]'ai  toujours  îbupçonné  qu  on  s'efl:  mépris  beau- 
coup fur  l'objet  qui  a  fervi  de  modèle  aux  premiers 
bâtiments  des  ÎEgyptiens  ;  mais  à  laChiiiCil  n'eil  pres- 
que 


(a)  LU.  V,  Caf,  tf. 

A  6 


12  Recherches  Philo fophlques 

que  pgs  poffible  de  s'y  méprendre.  On  y  a  contre- 
fait une  Tente;  &  cela  eft  très  -  conforme  à  tout  ce 
qu  on  peut  favoir  de  plus  vrai  fur  l'état  primitif  des 
Chinois ,  qui  ont  été ,  comme  tous  les  Tartares ,  des 
Komades  ou  des  Scénites  :  c'eft-à-dire  qu'ils  ont 
campé  avec  leurs  troupeaux  avant  que  d'avoir  des  vil- 
les. Et  c'elt-làfans  doute  Torigine  de  cette  iingu- 
liere  conUruflion  de  leurs  logis ,  qui  relient  fur  pied  , 
lors  m.ème  qu^on  en  renverfe  les  murailles  ;  parce 
qu'elles  enve'oppent  feulement  la  charpente  fans  por- 
ter le  toit;  comme  fi  l'on  y  avoit  d'atord  commencé 
par  faire  autour  des  tentes  une  enceinte^  de  maçonne- 
rie pour  renfermer  le  bétail  ;  &  tel  a  dû  être  en  effet 
le  premier  pas  de  la  vie  paftorale  &  ambulante  vers 
ia  vie  féden taire. 

Quand  on  confîdere  en  général  une  ville  Chinoi* 
fe ,  on  voit  que  ce  n'eft  proprement  qu'un  camp  à 
dcjieure  ,  dont  il  n'ed  gueres  poffible  de  rien  apper- 
cevûir  dans  le  lointain  ,  finon  le  circuit  des  remparts  ^ 
qui  font  beaucoup  plus  hauts  que  les  maifons  d'un  feul 
étage.  Auffi  trouvé-je  que  M.  de  Bougainville,  en 
parlant  de  rétablilTement  des  Chinois  près  de  Ba* 
tavia,  nomme  toujours  leur  quartier,  le  camp  des 
Chinois,  {(i) 

Un  Hidorien  ou  plutôt  un  Fabulifte  de  la  Chine , 
appelle  le  Lopi  ^  dit  que  les  premières  habitations  de 
j[t.)n  pays  reflfembloient  à  des  nids  d'olfeaux  Mais 
c'eîl-là  uneexpreffion  Orientale  &  fort  figurée,  qu'on 
ne  doit  pas  prendre  à  la  lettre  :  car  nous  ne  /aurions 
fappofer  que  les  anciens  Chinois  ayent  vécu  fur  les 
.arbres ,  comme  ces  Sauvages  de  l'Amérique  Méridio- 
nale, qui  étoient  fi  bêtes  &  lî  parefleux ,  qu'ils  ne 
donnoient  aucun  écoulement  aux  eaux  dts  rivières, 
qui  en  Eté  fe  débordent  entre  les  Tropiques  ;  de  for- 
te 


(a)  Foyaf/ muo.r  du  Monde,  Tom.IÎ.  fa^.zi6. 


fur  les  Egjp'iens  g*  les  Chinois*        13 

te  qu'il  ne  leur  refloit  de  refuge  que  fur  les  arbres  j 
où  ilspanbient  une  partie  de  l'année,  comme  les  fin- 
ges  &  les  fapajous  ,  en  mangeant  les  fruits  qu'ils 
trou  voient  fur  les  branches. 

Il  efl:  croyable  que  par  ces  nids  d'oifeaux,  le  Lopi 
a  voulu  délïgner  de^  tentes  rondes,  bafles  &  faites 
comme  des  ruches,  dont  fe  fervent  les  Tartares  qui 
campent  dans  le  Chamo  ou  d'autres  déferts  fabloneux^ 
où  l'on  ne  fauroit  aflùrer  les  piquets  pour  garantir 
les  tentes  ordinaires,  telles  que  celles  dont  les  Chi- 
nois font  maintenant  ufage  à  la  guerre,  &  qu'on  fait 
ne  différer  prefqu'en  rien  de  celles  qu'on  employé 
dans  les  armées  de  l'Europe,  {a) 

j'ignore  comment  M.  l'Abbé  Barthélémy  a  pu  di- 
re que  les  édifices ,  qu'on  voit  repréfentés  fur  la  cé- 
îebre  Mofaïque  de  Faleftrine,  redembîent  à  des  mai- 
fons  Chinoifes.  Ce  favant  homme  doit  avoir  éprou- 
vé de  fingulieres  illufîons  en  examinant  ce  monument ,. 
&  on  fe  contentera  de  rapporter  ici  un  feul  fait,  qui 
fera  bien  juger  de  tous  ceux  qu'on  ne  rapporte  pas  :. 
il  affure  que  dans  des  barques ,  qui  marchent  fur  le 
Nil,  on  diftingue  des  perfonnages,  dont  le  bonnet 
rond  &  pointu  reiïemble  aux  bonnets  que  portent  au- 
jourd'hui les  Chinois  ;&  de  là  il  conclud  que  les  Chi- 
nois font  originaires  de  l'Egypte.  C^) 

Mais  comment  eft-il  poffible  qu'il  ne  fe  foit  pas> 
apperçu  que  cette  coëiFure  n'eft  en  ufage  à  la  Chine 
que  depuis  l'an  1644?  C'eft  véritablement  le  cha- 
peau Tartare ,  dont  le  peuple  dût  fe  couvrir ,  lorf- 
qu'il  reçut  ordre  de  ïs.^  vainqueurs  de  couper  fa  lon- 
gue 


{a)  Art  militaire  des  Chinois,  fag,   zi6. 
(b)  Explication  de  la  Mojaïque  de  Pale/trine, 
Les  anciens  Egyptiens  fe   coupôlent  les    cheveux:  le» 
Chinois  au  contiaiie  ne  les  coûpoient  jamais,  &  on  a  vu 
]eur  Oiuuiàtrctc  à  cet  egaid,iorsde  la coïK^uêie  des Tai>, 
taies, 

A7 


14  Recherches  Phihfophiqiies. 

gue  chevelure:  car  quand  il  portoit  encore  fa  longue 
chevelure,  il  ne  portoit  point  le  chapeau  Tartare. 
Ainfi  toutes  les  prétendues  conformités  entre  rhabille- 
ment  des  Egyptiens  &  l'habillement  des  Chinois, 
s' évanoui (Tent  comme  dt5  chimères,  que  plus  de  ré- 
flexions &  de  recherches  eudent  fait  éviter.  Nous 
avons  vu  à  peu  près  toutes  les  copies  gravées,  qui 
exiftent  de  la  Mofaïque  de  Paletlrine;  &  fjrtout  cel- 
le que  M.  TAbbé  Barthélémy  a  fait  inférer  lui-mê- 
me dans  les  Mémoires  de  /'  Académie  des  Infcriptions  : 
or  il  ne  psroit  point  que  les  barques  du  Nil ,  fur  les- 
quelles cet  Auteur  a  encore  beaucoup  iniifté,  relTem- 
blent  plus  à  des  barques  Chinoifes  qu'à  des  gondoles 
de  Venife.  Les  vaifléaux  de  toutes  les  nations  ,^t- 
puis  les  chaloupes  des  Eskimaux  &  les  canots  des  Hu- 
ions ,  jufqu'aux  galères  de  la  Méditerranée,  fe  ref- 
femblent  par  leur  forme  primitive  ;  &  on  nous  croira 
aifément,  ii  nous  difons  que  ce  n'eft  pas  fur  de  tels 
rapports  qu'il  faut  fonder  Thiftoire  d'une  colonie  en-  ' 
voyée  de  l'Afrique  aux  extrémités  de  l'Afîe. 

Quoique  les  Chinois  entendent  depuis  très  long- 
temps fart  de  faire  de^  voûtes ,  ils  ne  l'ont  cepen- 
dant point  toujours  mis  en  ufage  dans  la  conilruàion 
des  ponts.  Celui ,  qu'on  voit  en  un  endroit  de  la 
Province  de  Junnau ,  ne  confifie  qu'en  àts  piliers 
dredés  d'efpace  en  efpace,  entre  lesquels  on  a  tendu  des 
chaînes  de  fer  oùronpafTeenféraiflant.  Des  ouvriers 
tant  foit  peu  habiles  n'auroient  jamais  pu  fe  réfoudre 
à  exécuter  un  ouvrage  de  cette  nature:  car  indépen- 
damment de  tous  les  autres  inconvéniens  ,  &  de  tous 
\^s  autres  dangers, la  rouille  occafionneeparles  brouil- 
lards de  la  rivière,  doit  attaquer  les  chamons,  à.  les 
brifer  au  moment  où  l'on  s'y  attendroit  le  moins, 
pour  peu  qu'on  ceflàt  d'y  veiller. 

Ce  n'ell  point  fans  furprife  qu'on  voit  dans  les 
Lettres  du  P^re  Parrenin  ,  qu'il  oppofe  ce  prétendu 
pont  de  fer  à  toutes  les  grandes  conllrudions  de  l'E- 
gypte; jugement  qu'on  ne  peut  attribuer  qu'à  la  pré- 

ài- 


fur  les  Egyptiens  &  les  Chmoh.        15 

dileflion  que  les  Ecrivains  de  Ton  Ordre  ont  témoignée 
en  faveur  des  Chinois;  ce  qui  nous  a  mis  dans  une 
continuelle  défiance  en  lifant  leurs  Rela  ons.  On 
rencontre  à  la  Ctiine  beaucoup  d'autres  ponts  où 
l'on  a  également  employé  ^une  méthode  très -éloi- 
gnée de  la  pratique  des  voûtes:  c'eft-à-  dire  qu'on 
y  a  couché  àas  pierres  plattes  fur  des  piles  plan- 
tées fort  près  les  unes  des  autres  ;  ce  que  des  voya- 
geurs ignorants  ont  regardé  comme  une  beauté:  tan- 
dis que  fans  cette  précaution ,  jes  pierres  de  traverfe, 
quelqu'épaiffeur  qu'on  leur  eût  donnée,  fe  feroient 
rompues  dans  leur  milieu. 

Quant  au  fameux  pont  volant,   dont  on  a  tant 
parlé  en  Europe,  &  dont  on  a  gravé  tant  de  fois  la 
figure,   il  faut  enfin  dire  ici  qu'il  n'a  jamais  exiflé 
comme  il  efl:  décrit  dans  les  livres.     L'Auteur ,  au- 
quel on  doit  une  continuation  de  l'Hidoire  de  M. 
KoUin,   femble  iniinuer  que   c'eft  le  Père  Kircher , 
qui  a  pris  la  liberté  d'inventer  le  pont  volant  dans  un 
Ouvrage  imprimé  à  Amrterdam  ,  fous  le  titre  àtCki- 
ne  Ulujirée.     Ce  Père  Kircher,  qu'on  accufe  de  tant 
de  chofcs ,  avoit  fans  doute  des  viflons  étranges  ,  <5c 
beaucoup  d'audace  pour  les  faire  valoir;  mais  il  faut 
ici  lui  rendre  jullice,  puisqu'il  ne  parle  que  d'après 
^ Atlas  de  Martini,    comme  a  fait  auffi  le  Compila- 
teur anonyme  des  merveilles  de  l'Art  &  de  la  Natu- 
re, {(î^  Au  reite  celui  qui  a  inventé  le  pont  volant, 
n'avoit  pas  le  fens  commun;  &  je  ne  fuis  que  médio- 
crement furpris  de  ce  qu'un  habile  Architecle  Fran* 
çois,  nommé  Boiîrand  ,  qui  en  a  examiné  les  dimen- 
iions ,  ait  déclaré  qu'elles  étoient  chimériques  dans 
tous  leurs  points:  car  elles  le  font  indubitablement, 
&  on  s'apperçoit  au  premier  coup  d'œil,  qu'on  n'a 
pu  faire  un  tel  pont  ni  par  le  moyen  d'un  arc  Ro- 

majn 


(ai)  Artificia  komin,m  ^  Miranda  Natura  in  Si'/tà-  pa^, 
633. 


t6  Recherches  Philofophiques 

înain ,  ni  par  le  moyen  d'un  arc  Gothique ,  qui  eft 
néanmoins  le  plus  communément  employé  a  la  Chine. 
Ce  qui  peut  avoir  donné  lieu  à  toutes  ces  fables  ab- 
furdes ,  par  lesquelles  nos  voyageurs  d'Europe  n'ont 
que  trop  bien  fervi  la  vanité  des  Chinois ,  c'eft  qu'un 
torrent  ou  quelque  rivière  fort  rapide,  comme  elles 
le  font  [ouvent  dans  ce  pays  hérifle  de  tant  de  mon- 
tagnes ,  s'eft  probablement  ouvert  un  palfage  fous 
des  rochers,  dont  le  pied  portoit  fijr  une  couche ter- 
reufe,  &  en  aura  excavé  les  bords,  phénomène  qui 
n'eit  point  /ans  exemple  dans  les  Alpes.  Enfin 
tous  \qs  ponts  ,  que  les  Chinois  ont  conftruits,  ionE 
des  ouvrages  bizarres:  à.  quand  il  s'y  trouve  dts  ar- 
cades, elles  manquent  ordinairement  de  force  ou  dans  la 
cimieou  dans  la  moitié  fupéiieure  de  l'arc:  auffi  le  Père 
du  Halde  obferve-t-ilque  ,  s'il  y  paifoit  des  voitures 
chargées,  elles  ne  réfifteroient  point  à  îa  poufiee,  & 
fi'écrouleroient  fous  le  poids.  IVIais  comme  ces  ponts 
forinent  un  ang'e  très  aigu  vers  leur  milieu ,  dts  voi- 
tures ne  fduroient  y  pafTer  ;  car  on  y  m.onte  &  on  en 
en  defcend  par  des  marches  ou  des  cfcaiiers.  Quand 
on  demande  aux  Chinois  pourquoi  ils  donnent  tant 
d'élévation  aux  arches  dn  milieu ,  alors  ils  difent  que 
cela  doit  être  ainii,  pour  que  les  barques  puiflent 
paflér  fans  baiifer  leurs  mâts;  mais  au  lieu  défaire 
à^s  ponts  il  périlleux  ,  il  vaudroit  mieux  forcer  les 
barques  à  bailîer  les  mâts  ,  ce  qui  n'eii  point  une 
manœuvre  difficile  fur  les  petites  rivières. 

Une  obfervation  de  la  dernière  importance  ,  & 
qui  doit  nous  détromper  à  jamais  fur  tout  ce  que  les 
îlidoriens  Chinois  rapportent  de  l'état  ilorisfant  de 
leur  pays  fous  les  anciens  Empereurs,  c'eft  celle  qui 
concerne  le  Canal  Royal  ou  VTu^ho  ^  Ouvrage  vrai- 
ment digne  d'admiration ,  ^  où  l'on  a  employé  des 
Architedes  très-verfés,  tant  dans  la  pratique  du  ni- 
vellement, que  dans  la  conilruéhon  àQs  éclufes,  dont 
k  mécanifrae  à.  le  jeu  font  auffi  amples  que  l'effet  en 
eft  éionnant.. 

Com- 


fur  les  Egyptiens  &  les  Chinois.       17 

Comme  c'efl:  par  ce  Canal  que  fe  fait  prefquetout 
le  commerce  intérieur,  &  comme  c'elt  encore -par 
cette  voie  que  les  provinces  Méridionales  communi- 
quent avec  celle  de  Peîcheli  &  celle  de  Kiang-nan ,  fans 
courir  les  dangers  de  la  Mer,  iln'eft paspollible  que 
le  commerce  intérieur  ait  été  dans  une  grande  activi- 
té avant  qu'on  eût  ouvert  cette  route.  Et  les  Lec- 
teurs, qui  ont  quelque  pénétration, concevront  tout 
ceci,  fans  qu'il  foit  néceffaire  d'infilîer  davantage  à 
cet  égard» 

Mais  il  ne  faut  point  s'imaginer  maintenant  que 
le  Canal  Royal  ait  été  fait  par  les  Chinois:  leurs  Ar« 
chitectes  n'ont  pas  été  en  état  de  l'entreprendre ,  & 
bien  moins  de  l'exécuter.  Ce  fort  les  Tartares  Mon- 
gols ,  qui  ont  creufé  ce  lit  immenfe ,  par  lequel  des 
fleuves  coulent  dans  àç.=,  lacs,  &  des  lacs  dans  des 
fleuves ,  fans  que  les  uns  tariiTent ,  &  fans  que  les  au- 
tres débordent.  On  peut  naviguer  ainfi  pendant  plus 
de  iix  -  cents  lieues  •  on  peut  aller  ainli  d'une  extré- 
mité de  l'Empire  à  l'autre  en  bateau. 

Le  Conquérant  Koublai^  dont  jamais  le  nom  ne 
mourra,  etoit  un  Prince  très-inftruit,  &  qui  aimoit 
tons  les  Arts:  il  appeila  à  la  Chine  beaucoup  de  Sa- 
vants, mais  furtout  à^^  Aftronomes,  des  Géogra- 
phes &  à,ç.i  Architectes  Perfans ,  Arabes  &  Lamas. 
Il  chargea  les  Aflronomes  de  dresfer  un  calendrier , 
&  envoya  les  Géographes  vers  le  Nord  jufqu' au  cin- 
quante-cinquième degré,  &  jufqu'au  feiziéme  versle 
Sud,  pour  faire  des  obfervations,  &  prendre  la  hau- 
teur de  toutes  les  places  de  la  Chine ,  de  la  Corée  , 
de  la  Tartarle  &  du  Tunquin. 

Quant  aux  Architedes,  il  les  employa  à  faire  le 
grand  Canal  vers  Tan  1280  après  notre  ère.  Et  de- 
puis cette  époque  très  -  récente ,  comm.e  on  voit ,  la 
Chine  a  changé  de  face.  La  Mer  engloutisfoit  les 
trois  quarts  des  barques ,  qui  vouloient  parer  le  Cap 
àç.Li-  ampo  pour  fe  rendre  dans  les  eaux  du  Golfe  de 
Nankin:  les  Mongols  effrayés  à  l'afpe-'i  de  tant  de  dé- 
fais 


l8  Ke cherche  s  Philofophiqueî 

faftres  &  de  naufrages ,  eurent  enfin  compafTion  des 
Chinois,  qui  naviguoient  fi  mal  fur  l'Océan,  &  qui    ; 
manquoient  d'induRrie  pour  fe  frayer  une  route  au   ; 
travers  du  Continent.    Aujourd'hui  il  ne  périt  point 
une  barque  même  dans  le  pasfage  des  éclufes ,  que  les 
Tartares  Mandhuis  ont  foin  d'entretenir ,  &il  fepeut   i 
que ,  il  les  Mandhuis  n'étoient  point  furvenus ,  les 
Chinois  auroient  encore  laisfé  tomber  cet  ouvrage, 
déjà  fort  dé^gradé  en  1640,  abfolument  en  ruines: 
ce  qui  les  eût  replongés  dans  l'état  où  ils  ont  dû  fe 
trouver  avant  le  treizième  fiécle. 

Il  faut  obferver  encore ,  que  toutes  les  rigoles  pour 
î'arrofement  àts  terres,    &   les  canaux  de  traverfe, 
qui  communiquent  à  préfent  en  très-grand  nombre 
scvtcXTu-ho ,  ont  été  également  creufes  par  les  foins 
du  Tartare  Koiihlai-^an.  {a)  Ce  Prince  ouvrit  aufîi 
la  Chine  Méridionale  aux  commerçants  étrangers  ;  &  ce 
fut  fous  fon  régne  qu'on  y  vit  pour  la  première  fois  des 
navires  du  Malabar  ,   de  Sumatra  ,   de  Ceylon  ;  ce 
qui  remit  un  peu  les  Provinces  exténuées  parles  rapi-  ^ 
nés  ^^5  Généraux  &  des  Officiers  Chinois ,  qui  exi-  , 
geoient  de  plus  fortes  contributions  dans  leur  propre  : 
pays  qu'on  n'en  demanderoit  dans  un  pays  conquis.  " 
Enfin  pillant  leurs  alliés,  &  pillés  à  leur  tour  par  les 
ennemis  devant  lesquels  ils  fliyoient,  il  ne  leur  re-  ; 
floit  plus  ni  honte,  ni  honneur.    Koublai^  pourpré-  * 
venir  ce  brigandage ,  augmenta  la  folde  des  Généraux 


(a)  M.  Boyfendit,  dans  fon  Abrège  Allemand  de  J'Hi. 
ftoire  univerfelle  Tom,  IX.  pag.  393,  (\nQ,  Koublai •  Kan 
iit  encore  faire  à  la  Chine  piulîeurs  autres  Canaux,  afin 
d'ouvrir  une  communication  entre  des  rivières  navtgables  ; 
&  voilà  ce  que  beaucoup  d'autres  Auteurs  difent  tout  de  raê- 
111e.  Qiiant  à  moi  je  doute  qu'il  y  aitquelque  Canal  con- 
fidérable  dans  toute  l'e'tendue  de  la  Chine ,  qui  ne  foit  un 
ouvrage  fait  par  les  Mongols  ou  depuis  l'époque  de  leur 
conquête. 


fur  les  Egyptiens  ^  les  Chinois.       19 

&  des  Officiers,  qui  fous  l'ancienne  forme  de  Gouver- 
nement avoient  été  mal  payés ,  &  ils  ne  méritoient 
pas  de  l'être  mieux.  Il  faut  convenir  après  tout  cela , 
que  c'ell:  une  ingratitude  monftrueufe  de  la  part  des 
Chinois  d'avoir  voulu  noircir  la  mémoire  de  ce  Prin- 
ce ,  auquel  ils  ont  reproché  comme  un  crime ,  la  con- 
fiance qu'il  mettoit  dans  des  hommes  venus  de  l'Occi- 
dent ,  c'eft-à-dire  les  Géographes  &  les  Architedes  ^ 
étrangers  qu'il  appliqua  à  à^z  travaux  dignes  des  plus 
grands  Monarques  de  la  Terre  :  ils  lui  ont  reproché 
encore  d'avoir  aimé  les  femmes  &  le  Dalai  -  Lama  ; 
comme  fi  tous  les  Empereurs  de  la  Chine  n'avoient 
point  eu  avant  lui  des  ferraiis  remplis  de  trois  ouqua- 
tre- cents  concubines,  gardées  par  douze  ou  treize- 
mille  châtrés. 

Quant  au  Dalai -Lama,  il  étoit  le  Pontife  légiti- 
me de  la  Religion  que  Kotihlai  -  Kan  profefToit:  car 
au -milieu  de  fa  gloire  &  dans  le  long  cours  de  it^ 
profpérités  il  n'oublia  point  que  les  grands  6cles pe- 
tits font  également  environnés  de  la  main  du  Tout-. 
Puiflant.  £t  s'il  refta  inébranlablement  attaché  au 
culte  de  it^  ancêtres,  au  moins  neperfécuta-t- il  ja- 
mais, dans  tous  \t^  pays  qu'il  avoit  conquis ,  un  feul 
homme  à  caufe  de  qulques  futiles  opinions:  bien  dif- 
férent en  cela  d'Alexandre  ,  qui  tourmenta  fans  cefle 
les  Mages  de  la  Perfe,  qui  ne  purent  fou (Iraîre  entiè- 
rement au  fànatifme  de  ce  Macédonien  les  livres  fa- 
"crés  du  Zend. 

Les  Arabes,  qui  voyagèrent  à  la  Chine  au  hui- 
tième iîécle  ,  difent  qu'ils  trouvèrent  ce  pays  fournis 
à  des  Eunuques ,  &  peuplé  encore ,  en  quelques  en- 
droits ,  d'Anthropophages,  {^d)  Là-delTus  on  a  beau- 
coup 


(a)  Ancienne    Relation   des  Indes  (^  de  la  Chine  y  pullié^ 
^ar  l'Abbé  Remudot  y  fa^,   s  S  &  132, 


20  Recherches  Ph'ilofophiques' 

coup  raifonné ,  &  on  s'eft  même  permis  de  révoquef 
le  rapport  de  ces  Arabes  en  doute:  mais  le  Gouver- 
nement des  Eunuques  eu  un  fait  indubitable,  à.  ileft 
indubitable  encore  que  ces  voyageurs  n'ontpu  deleur 
temps  voir  la  Chine  comme  on  la  voit  aujourd'hui  ; 
puifque  ce  n'eft  qu'au  régne  à^Koublai-  Kan,  Fon- 
dateur de  la  virgtiéme  Dynaftie,  qu'il  fautnpporter 
l'époque  de  la  révolution  arrivée  diins  le  coaimerce 
&  TagricultUre. 

Ce  fut  auffi  alors  que  l'Aflronomie  s-y  montra 
pour  la  première  fois ,  quoiqu'en  dife  le  Père  Gaubil  ; 
mais  les  connoinTances  apportées  par  les  Arabes ,  les 
Perfansà  les  Savants  de  Balk  &  de  Samarcand ^  qui 
fuivoient  les  Mong'j's  ,  fè  perdirent  une  féconde  lois 
à  l'extinftion  de  la  vingtième  Dynafne.  Nous  en 
avons  une  preuve ,  &  mfme  une  démondration  dans 
l'Edit  du  premier  Empereur  Tartare  Mandhuis:  cet 
Edit  publié  en  1650,  dit  que  depuis  Texpuliion  àtz 
JMongoîs,  les  Chinois  n'avolent  pas  été  en  état  de 
faire  uîi  feul  Alraanach  exad  ,  que  d'année  en  année 
l'erreur  avoit  augmenté,  &  qu'enfin  c'étoit-!â  un 
opprobre  pour  les  vaincus  &  les  vainqueurs,  qu'il  fnl- 
loit  faire  cefler  en  abandonnant  le  prétendu  Tribunal 
àtz  Mathématiques  aux  Européens ,  qui  en  font  en- 
core en  poflTeiTion  aujourd'hui;  &  fî  on  les  en  chas- 
foit  ,  le  Calendrier  de  l'année  prochaine  pécheroit 
grofîiérement  ;  car  fi  les  Chinois  ne  changent  point 
de  langue  &  d'écriture ,  je  les  tiens  incapables  de  fai- 
re des  progrès  dans  quelque  fcience  quecefoit.  Ce- 
pendant leurs  Hiftoriens  voudroient  bien  nous  faire 
accroire  ,  qu'on  voit  encore  dans  leur  pays  desObfer- 
vatoires  conftruits  depuis  trois-  mille  ans  ;  mais  noUs 
ofons  dire  qu'il  n'exilte  point  dans  toute  la  Chine  un 
feul  monument  authentique  &  avéré,  qui  approche 
feulement  d'une  telle  antiquité.  Le  feul  Obfervatoi- 
re  qu'on  y  ait  trouvé ,  elt  celui  de  i^mV? ,  ville  bâtie 

en 


fur  les  Egytlens  ^  les  Chinois,        21 

en  1267  de  notre  ère  par  Kouhlal-Kan.  {à)  D'où 
il  refaite  que  l'éredion  de  cetObfervatoire  eflpofté- 
rieure  à  la  conquête  des  Tartares  Mongols ,  qui ,  com- 
me on  vient  de  le  voir ,  changèrent  toute  la  face  de 
TEmpire.  Quant  aux  inftruments  découverts  fur  une 
montagne  près  de  Nankin ,  ils  avolent  été  fabriqués 
en  1349;  &  piir  conféquent  toujours  après  l'époque 
de  la  conquête  des  Mongols. 

Voici  une  obfervation  déciflve  fur  toutes  ces 
chofes. 

La  latitude  de  Vékin  efl:  de  39  degrez ,  ^^  minu- 
tes &  15  fécondes  de  plus  qu'on  ne  l'indique  dans  îa 
Carte  de  Mr.  d'Anville:  la  latitude  de  A^^;;/^//?  eft  de 
32  degrez,  4  minutes  &  3  fécondes.  Cependant  les 
cadrans  &  les  autres  inftruments  trouvés  à  Nankin 
&  à  Pékin ,  avoient  été  faits  pour  fefvir  un  peu  au- 
delà  du  sôiéme  degré  •  de  forte  qu'il  n'a  jamais  été 
pofTible  aux  Chinois  de  faire  une  feule  obfervation 
jufte  ni  dans  l'une  ni  dans  l'autre  de  ces  viDes-là. 

Après  avoir  réfléchi  à  cette  fingularité,  dont  ja« 
mais  perfonne  n'a  pu  deviner  la  caufe ,  je  me  fuis  en- 
fin apperçu  que  ces  in  ftruments  avoient  été  copiés  fur 
ceux  dont  on  fe  fervoit  dans  les  écoles  de  Balk ,  ville 
iituée  à  peu  près  à  trente  minutes  au-delà  du  36iéme 
degré  {h) ,  dans  l'ancienne  Badriane  ,  où  les  Scien- 
ces commencèrent  à  être  cultivées  par  les  Grecs,  qui 
ayant  d'abord  obtenu  le  gouvernement  de  cette  Pro- 
vince fous  les  fuccefleurs  d'Alexandre,  s'y  rendirent 
indépendants ,  &  formèrent  un  Empire  étendu  jus- 
qu'aux 


{a)  La  partie  de  Fèkin  qu'on  nomme  îa  Ville  Chimife 
n'a  été  bâtie  qu'en   16+4. 

(b)  Dans  la  graiide  Carte  de  l'Afie  par  M.  d'Anville, 
Balk  efl  placé  un  peu  plus  vers  le  Nord:  cependant  un 
Arabe,  nommé  Ehn-Said ,  n'en  a  donné  la  hauteur  que  fut 
le  pied  de  35  degrés  5+  minutes. 


22  Kecherches  Phïlofopktques 

qu'aux  Indes,  {a)  Ces  înftruments  faits  pour  la  latitu- 
de de  Balk  ont  été  portés  à  la  Chine  du  temps  des 
Mongols.  Et  telle  eft  l'origine  de  Terreur  la  plus  ab- 
furde  dont  on  ait  jamais  ouï  parler  parmi  aucun  peu. 
pie  du  Monde;  c'elt-à-dire  qu'à  l'arrivée  des  Jéfuites, 
les  Chinois  foutenoient  que  toutes  les  villes  de  la 
Chine  étoient  fîtuées  fous  le  trente -fixiéme  degré, 
comme  le  Père  Kircher  en  convient  lui-même,  (b) 
Et  quant  à  la  longitude  ,  dit- il ,  ils  n'en  avoient 
point  la  moindre  idée.  Enfin  ils  étoient  auiïi  peu 
verfés  dans  l'Hidoire  de  la  Terre  qu'ils  falfoient  car- 
rée, que  dans  l'Hiftoire  du  Ciel  où  ils  fuppofoient 
ies  planètes  auffi  élevées  que  les  étoiles. 

J'avoue  qu'il  eft  arrivé  aux  Romains  de  fe  fervif 
pendant  quelque  temps  d'un  cadran  folaire ,  fait  pour 
îa  latitude  de  Catane,  fans  s'en  appercevoir;  mais  il 
n'y  avoit  alors  que  504  ans  que  la  ville  de  Rome 
exifloit.  Or  304  ans  ne  fufHfent  point  pour  qu'un 
peuple,  quel  qu'il  foit,  puifTe  acquérir  les  premières 
notions  de  l'Altronomie  ;  mais  lorsque  les  Chinois 
tombèrent  dans  cet  abyme  d'erreurs ,  ils  étoient  for- 
més en  corps  de  nation  depuis  plus  de  trois-mille  ans  , 
â  ce  que  prétendent  leurs  Annales  véridiques. 

Quant  à  l'Obfervatoire  de  la  Province  de  Honan , 
je  crois  qu'on  peut  très-bien  le  placer  avec  le  chimé- 
rique Palais  de  l'Impératrice  T^-A7/^  ,  au  nombre  des 
conftruftions  qui  n'ont  jamais  été:  auffine  connois- 
fons-nous  d'autre  garant  de  ce  fait  que  Philippe  Mar- 
tini ,  qui  dit  que ,  dans  la  ville  de  Teng  -fong  -  bien , 
on  voit  une  prodigieufe  règle  d'airain  dreilée  perpen- 
diculairement fur  un  plan  de  même  métal,  &  enfuite 
une  Tour  bâtie  depuis  près  de  trois  -mille  ans ,  où  le 
prétendu  Aftronome  Chinois  Tcheou  -  Kong  obfervoit 


(a)  Voyez  Bayer  HiCîorùi  Regni  Gracorum  BûSlriani ,  ôc 
ttn  Mémoire  de  JMr.  de  Guignes  fur  ce  fujct. 

(è)  CHINA  ILLUSTKATA.  folio  102.  Amjt.  1667, 


fur  les  Egyptiens  &  les  Chinois.       25 

les  mouvements  du  ciel.  Cette  prodigieufe  règle  & 
cette  plaque  de  cuivre  ont  ctë  changées  par  le  Père  du 
Halde  en  un  fîmple  inftrument ,  &  M.  Boyfen  en  par- 
lant de  Xii'^tà.tTeng-rfong-hien  ,  ne  fait  plus  men- 
tion que  de  la  Tour;  tellement  que  tout  cet  Obferva- 
toire  a  difparu  à  quelques  pierres  près ,  qui  doivent 
être  celles  d'une  Tour.  Mais  fi  des  Savants  d'Europe 
fe  tranfportoient  fur  les  lieux ,  ils  n'y  trouveroient 
peut  -  être  pas  même  ces  pierres  en  queftion ,  non  plus 
que  mille  autres  fingularités  dont  le  Père  Martini  a 
embelli  les  defcriptions  qu'il  donne  dans  fon  Atlas  , 
où  les  noms  des  villes  font  fi  mal  orthographées ,  qu'on 
a  fou  vent  de  la  peine  à  les  retrouver  dans  les  appella- 
tions adluelles.  Enfin  c'eit  moins  un  Atlas  ^  qu'un 
recueil  de  bruits  populaires. 

S'il  y  avoit  à  la  Chine  des  monuments  d'une  haute 
antiquité ,  ce  feroient  mdubitablement  les  Tombeaux 
des  Empereurs  ;  mais  comme  ces  ouvrages  ont  été 
bâtis  en  bois  ,  le  temps  &   l'humidité   les  ont  dé- 
truits  ou   les  incendies    les   ont   dévorés  ,   parce 
qu'ils  fe    trouvent  ordinairement   enveloppés  d'é* 
paifles  forêts  de  Cyprès  ou  de  cette  efpece  de  Sapin 
que  M.  Osbeck  appelle  Aines  Sinenfis ,  &où  le  peu- 
ple au  moindre  mécontentement  contre  la  Dynaftie 
régnante  jette  le  feu.    D'ailleurs  lorfque  les  voleurs 
deviennent  pulffants,  &  quMls  fe  répandent  dans  les 
cantons  où  l'on  rencontre  les  Tombeaux  de  quelque 
famille  Impériale,  ils  commencent  par  les  piller,  & 
en  enlèvent  jufqu'au  toit.  L'Hiftoire  de  la  Chine  fait 
fouvent  mention  de  ce  brigandage ,  qu'on  ne  fauroit 
prévenir  ;  'parce  qu'il  n'eft  point  poiTible  de  pratiquer 
^^sMiao  dans  l'enceinte  des  villes:  cequichangeroit 
bientôt  ces  villes  -  là  en  des  cimetières.  Car  les  Prin- 
ces, les  Gouverneurs  &  les  grands  Mandarins  veulent 
que  leur  fépulture  foit  ombragée  par  à.t^  arbres  plan- 
tés en  quinconce  à  de  grandes  diflances;  entêtement 
ridicule,  qui  y  abforbe  beaucoup  de  teiiain  propre  à 
ia  culture.  Là-de(ïus  il  faut  citer  une  loi  Egyptien- 
ne 


^4  Recherches  Philojophique^ 

ne,  que  Platon  nous  a  confervée:  il  étoit  défendu 
€n  Egypte  d'enterrer  un  homme  par -tout  où  un 
arbre  pouvoit  croître.  Et  nous  favons  à  n'en  pas 
douter  que  les  Pharaons  jusqu'à  la  Dynaftie  des 
Saïtes  fe  font  conformés  eux-mêmes  à  ce  régie-* 
ment  fi  fage;  car  ni  dans  les  environs  des  Pyra- 
mides ,  ni  dans  les  environs  des  fépultures  Royales 
de  la  Thébaïde,  un  arbre  ne  fauroit  croître,  &  bien 
moins  du  feigle  ou  du  froment.  Ce  n'efl:  pas  uni* 
quement  à  cet  égard  que  ces  deux  peuples  différent 
entr'eux  ;  car  dans  tout  le  refte  de  leurs  cérémonies 
&  de  leurs  ufages  funéraires  il  n'exifte  aucune  analo- 
gie ,  ni  aucun  rapport. 

On  pourrait  témoigner  ici  quelque  envie  de  con- 
noître  le  genre  d' Architedure  &  le  goût  des  orne- 
ments employés  dans  la  conftruflion  des  Tombeaux 
dQs  Empereurs  de  la  Chine;  mais  malheureufement 
ce  qu'on  en  lit  dans  les  Relations  desjéfuites,  elfun 
amas  de  fî(^ions  ,  à.  comme  il  faut  prouver  les  qua- 
lifications par  les  chofes,  n.ous  donnerons  ici  malgré 
nous  la  defcription  du  prétendu  Tombeau  de  l'Em- 
pereur Schi  -  chuan  -  di ,  en  nous  fervant  des  propres 
exprefîions  du  Père  du  Halde. 

Ce  Prince ,  dit -il  ,  choifit  pour  fa  fépuïture  te 
"Mont  Ly.  Kn  bas  il  fit  creufer  ,  i}Our  ainfi  dire ,  jus» 
qu'au  centre  de  la  Terre. En  haut  il  fit  élever  unMau- 
folée ,  qui  pouvoit  pajfer  pour  une  montagne  :  il  étoit 
haut  de  cinq-cents  pieds ,  6?  avoit  de  circuit  au  moins 
une  demi -lieue.  Au  dedans  étoit  un  va  fie  tombeau 
ae  pierre  ,  où  Vonpouvoit  fe  promener  aufftàfonaife 
que  dans  le  s  plu  s  grandes  f aie  s.  Au  milieu  étoit  un 
riche  cercueil.  Tout  autour  étoient  des  lampes  G* 
fambeaux  entretenus  de  graife  humaine.  Bans  la 
capacité  de  ce  tombeau  étoit  d'un  côté  un  étang  de 
vif-argent  fur  lequel  étoient  répandus  des  oifeaux 
d'or  G?  d'argent  ;  de  l'autre  côté  un  appareil  corn- 
plet  de  meubles  6?  d'armes  :  çà  6?  là  mille  bijoux 
des  plus  précieux.  Non-feulement  on  j  m'oil depenfé 

&es 


fur  les  Egyptiens  g*  les  Chmois.       S5 

t^es  femmes  immtnfes  ;  mais  il  en  avait  encore  coâ- 
ié  la  vie  à  bien  des  hommes.  Outre  les  gens  du  Pa- 
lais ,  qu'on  j  avoit    fait   mourir  ;  on  comptoit  par 
dix  nulle  les  ouvriers ,  qu'on  y  avoit  enterrés  tout 
vivants  .......  0/7  vit  tout  à  coup  les  peuples. 

qui  ne  pouvoient  plus  fupporter  le  joug ,  courir  aux 
armes.  Hang  -  Si  rafa  ces  va/les  enceintes  :  il  y 
refîoit  encore  le  cercueil ^  lorsqu'un  berger .,dit-on  ^ 
€herch2nt  au  milieu  de  ces  mafures  une  brebis  éga- 
rée ,  y  laijja  tomber  du  feu  qui  confuma  tout,  (a) 

Il  i-ie  faut  point  foumettre  à  une  critique  févere 
une  telle  defcription ,  puisqu'elle  révoltera  affez  par 
•elle-même  tous  ceux  qui  la  liront  Car  enfin  ,  ces 
lampes  entretenues  de  graiOe  humaine ,  &  ces  canards 
d'or  qui  nagent  fur  du  Mercure  ,  &  cela  dans  un 
tombeau",  font  des  prodiges  fi  puérils,  que  nos  plus 
niéprifables  Auteurs  de  Romans  ne  les  imagineroienc 
point  en  écrivant  des  contes  de  Fées.  Et  le  Père  du 
Halde  eût  pu  exagérer  fur  la  Chine ,  ou  d'une  ma- 
nière plus  ingénieufe  ,  ou  d'une  façon  moins  gros- 
sière. 

On  entrevoit  feulement  au  trav-ers  de  ce  nuage  de 
fables ,  deux  faits  qui  font  vrais. 

D'abord  il  efl:  queftion  d'un  Tombeau  de  bois , 
que  l'incendie  a  confumé  :  enfuite  il  eft  queltion  en- 
core de  quelques  malheureux  égorgés  dans  ce  Tom- 
beau-là. 

L'Empereur  Sclv-chuan-dî  ^  ifTu  d'une  femilîe 
Chinoife  du  Tzin ,  haïfibit  mortellement  les  Tartares , 
-&  leur  fit  de  temps  en  temps  la  guerre  :  ainfi  ce  n'efl 
point  des  Tartares ,  qu'il  emprunta  l'ufage  d'immoler 
des  victimes  humaines  ;  mais  il  trouva  cet  ufage  fub- 
fifiant  à  la  Chine,  où  il  a  fubfifté  jufqu'à  nos  jours. 
Et  nous  doutons  extrêmement  qu'il  foit  abok.    Ce 

qui 


t- 


{a)  Defcrip.  de  la  Chine,  Tont.  IL  fa^-  s^6^ 

.  Tome  IL  B 


2.6  Recherches  Philo foph'iques 

qui  nous  a  fait  naître  de  grands  &  de  trilles  doutes  à 
cet  égard,  c*eft  que  les  Jéfuitesdifent  que  l'Empereur 
Can  -  hi  fît  une  loi ,  par  laquelle  on  défeiidoit  de  facri- 
fier  des  efclaves  à  la  mort  des  Princes  du  fang:  & 
dans  un  temps  poflérieur  à  cette  prétendue  loi  on 
étrangla  encore  àts  femmes  aux  obfeques  du  I  rince 
1a-vang^  le  propre  frère  de  l'Empereur  Can-hi^ 
Cette  exécution  ell  ïi  récente,  que  àç.^  perfonnes 
a^ftuellement  vivantes  à  Pékin  peuvent  en  avoir  été 
témoins. 

Si  les  Chinois  perfîftent  dans  l'infanticide  avec 
cette  férocité  brutale  ,  dont  on  a  tant  parlé,  il  n'ell: 
pas  abfolument  étonnant  de  les  voir  perfîfter  dans 
l'immolation  des  vidimes  humaines  car  n'étant  pas 
éclairés  par  les  lumières  de  la  Philofophie ,  il  leur  eft 
pour  le  moins  aufTi  difficile  de  faire  àt^  progrès  dans 
la  Morale  que  dans  les  Arts  &  les  Sciences,  Aux 
obfeques  des  particuliers  on  jette  dans  le  feu  àti  ftatues 
de  carton  ,  qui  repréfentent  des  fervantes  &  àt^  va- 
lets: or  on  peut  préfumer,  que  la  cérémonie  d exé- 
cuter ainfi  des  domefilques  en  efBgie,a  été  imaginée 
par  les  pauvres ,  qui  n'avoient  point  d'efclaves  pour 
les  pendre  ou  les  brûler  à  leur  enterrement  :  car  on 
conçoit  bien  qu'il  n'y  a  jamais  eu  à  la  Chine  que  les 
Empereurs  &  les  Princes ,  qui  aient  pu  cifrir  de  tels 
facrifices.  Mr.  le  Gentil  dit  à  cette  occafion ,  dans 
fon  Voyage  autour  du  Monde ,  qu'il  y  a  un  grand  m.ê- 
lange  de  "coutumes  Indiennes  parmi  tout  ce  qui  s'ob- 
fi-rve  duns  les  funérailles  des  Chinois;  ce  qui  n'eft 

Eoint  étonnant,  puifque  leur  religion  n'eft  qu'un  ca- 
os  de  pratiques  dont  les  unes  viennent  des  Indiens 
&  les  autres  des  Scythes,  qui  enterroient  toujours, 
dit  Hérodote  ,  quelques  efclaves  &  quelques  concu- 
bines avecle  cadavre  de  leur  Souverain  ,  ce  qui  eft  fort 
.  conforme  à  ces  horreurs  qui  fe  paflerent  fous  Can  hi 
.aux  obfeques  de  Ta  -  rang  à  Pékin, 

La  paflîon  à^i  Chinois  pour  le  nombre  neuf  doit 
auiû  être  comptée  parmi  les  fuperHitions  qui  leur  font 

conir 


fur  les  Egyptiens  ^  les  Chinois,     21 

communes  avec  les  Tartares.  On  voit  dans  leur  paye 
beaucoup  de  clochers  ou  de  Tours  à  neuf  étages  ,  bi- 
zarrerie qui  n'a  d'autre  fondement  que  leur  penchant 
pour  cê  nombre  rnyliérieux  ,  fuivant  lequel  on  fait 
aufTi  la  plus  humiliante  révérence  qu'on  ait  pu  imagi- 
ner ,  lorsqu'on  fe  préfente  devant  les  Empereurs  de 
la  Chine ,  qui  veulent  q-u'on  fe  courbe  neuf  fois  jus- 
qu'à terre  devant  leur  trône  ;  &  on  voit  par  l'Hiftoi- 
re  de  Gergis  -  Kan ,  que  ce  cérémonial ,  digne  des 
plus  méprifables  efclaves ,  étoit  aulTi  établi  à  la  Couc 
de  ce  Prince,  (a) 

Parmi  toutes  ces  Tours  à  neuf  étages  il  n'y  en  a 
pas  à  la  Chine  qui  foit  de  Porcelaine,  comme  des 
exagérateurs  Tont  débité  dans  leurs  Relations ,  fans 
qu'on  puiffe  même  favoir  fur  quoi  une  telle  fable  eft 
fondée.  Il  s'agit  d'un  clocher  qu'on  rencontre  aux 
environs  de  JSankin  ,  &  où  les  Tartares  ont  fait  em* 
ployer  des  briques  d'une  srgille  aiTez  bonne,  &  fur 
ICiquelles  on  a  imprimé  des  figures  au  moyen  d'un 
moule.  Le  Père  du  Halde ,  après  avoir  donné  une 
efpece  de  defcription  de  ce  bâtiment,  qu'il  tâche 
d'embellir  tant  qu'il  peut,  en  empruntant  le  ftyle  ro- 
manesque du  ?♦  le  Comte ,  fmit  enfin  par  ces  termes» 
Voîlà ^  dit- il,  ce  que  les  Chinois  appellent  la  Tour 
de  Porcelaine ,  GP  que  quelques  Européens  nomme- 
voient  peut  -  être  la  Tour  de  brique,  (b)  Oui  ,  fans 
doute,  car  il  n'y  a  pas  une  feule  pièce  de  Porcelai- 
ne, ni  rien  de  femblable* 

Du  relie  cette  Tour  fe  fait  diftinguer  fînguliére- 
ment  par  un  degré  de  folidité,  qu'on  n'eft  point  ac- 
coutumé de  voir  dans  les  conftructions  de  ce  pays* 
Auffin'eft-ce  proprement  pas  un  ouvrage  Chinois; 
mais  un  monument  érigé  par  les  Mongols  fous  Kou^. 
hlai  -  Kan ,  comme  un  uophée  pour   perpétuer  la 

mé- 

ia)  Petit  de  la  Croix  Hift.  de  Gengis-Kan.  pa^,j9^ 
(b)  Dejcri^t,  de  U  Chine,  Tom.ll,  fa^  jn^ 
B  a 


28  Recherches  PhiJofophiquer 

mémoire  de  fa  conquête.  Et  voi'.à  pourquoi  les  Mand- 
huis  l'ont  refpedé:  tandis  que  beaucoup  d'autres 
mauvais  bâtiments,  qui  fe  trouvoient  dans  ievoifina- 
ge  de  Nankin ,  furent  pillés ,  fac cages  ou  brûlés ,  lors 
de  la  prife  de  cette  ville,  au  l'on  ne  put  faire  obfer- 
ver  parmi  des  troupes  vidorieufes  une  difcipline  aufîi 
févere,  que  les  Mandhuis  eux-mêmes  Teuffent  fou- 
haité.  Les  Chinois  prétendent  qu'on  porta  l'excès 
jufqu'au  point  de  rafer  les  fépultures  Impériales  qui 
étoient  dans  ces  environs  :  il  eft  vrai  qu'on  y  voyoit 
jadis  de  prodigieux  efpaces  plantés  de  Cyprès  autour 
de  quelques  édifices  de  bois.  Mais  ce  n'ed:  point 
un  grand  malheur ,  que  ces  fbréts  facrées  &  auffi  in- 
utiles aux  Dieux  qu'aux  hommes  ,  aient  été  réduites 
en  cendres  ;  de  forte  qu'on  peut  aduellement  y  labou- 
rer la  terre,  NieuhofF,  qui  palTa  quelque  temps  après 
à  Nankin ,  dit  que  la  tranquillité  étoit  déjà  rétablie 
dins  cette  ville;  ainfî  il  fiut  regarder  comme  une  fa- 
ble ce  que  rapporte  le  Père  le  Comte ,  qui  prétend 
que  les  Tartares  y  mirent  toutes  les  femmes  Chinoifes 
dans  des  fies,  fans  diftinftion  d'âge  ou  de  rang,  6c 
les  vendirent  au  plus  offrant.  Il  ajoute  même  que 
ceux  ,  qui  avoient  acheté  des  perfonnes  décrépites  , 
les  jetterent  dans  la  rivière  :  ce  fait  ne  paroît  avoir 
d'autre  fondement  que  la  coutume  ou  font  les  Tarta- 
res ,  lorfqu'ils  gagnent  une  bataille ,  de  couper  les 
oreilles  aux  morts ,  &  d'en  remplir  neuf  facs,  comme 
ïh  l'ont  fait  fouvent  en  Pologne ,  (5t  comme  ils  le  firent 
encore  en  Bohême  en  1242 ,  après  avoir  vaincu  le 
Duc  Henri  de  Lignitz.  Et  l'Empereur  de  la  Chi-. 
ne  ayant  défait  en  1696  quelques  corps  d'Eleuths  à 
de  Calmoukes  ,  il  ordonna  de  couper  leurs  longs 
cheveux  trelTés,  dont  on  remplit  également  neuf 
facs. 

La  Tour  de  brique  à  neuf  étages ,  dont  oi  vient 
de  parler ,  eft  garni  au  dehors ,  comme  plufieurs  autres, 
de  quelques  rangs  de  fonnailles  ,  qui  étant  agitées  par 
le  vent  font  uu  bruit  très  -  défagréable,  ^.à- défi  us 

on 


fur  les  Egyptiens  &  les  Chmols,       29 

rn  a  prétendu  que  cette  forte  de  carillon  av oit  beau- 
coup de  rapport  avec  celle  d'un  monument  Etrus- 
que ,  qu'on  place  près  de  Clufeum  ;  &  les  Etrusques , 
8}oute-t-on,  étoient  dans  une  liai  Ton  intime  avec 
les  Egyptiens,  dont  ils  copioient  fans  cède  les  ouvra  > 
ges.  Mais  il  Tuffira  d'obrerver  que  Pline  donne  aiTcz 
ouvertement  à  entendre  que  ce  monument  de  Clufmm 
n'avoit  jamais  exifté:  fans  qu'on  puiiie  lavoir  aujour- 
d'hui il  Varronavoit  lui-même  pris  plaifir  à  rimagi- 
ner,  ou  ii  ce  qu'il  en  rapporte  ,étoitext''ait  de  quel- 
que Roman  obfcur  &  décrié»  id)  Quant  à  cette  cor- 
refpondance  étroite  entre  les  Etrusques  &  les  Egyp- 
tiens ,  elle  ne  paroît  fondée  que  fur  un  pasfage  mal 
compris  de  Strabon,&  les  opinions  de  quelq-ues  Ita- 
liens modernes  comme  Buonarotti  ;  car  l' Abbe  VVir.c- 
kelman  n'a  pu  découvrir  entre  les  monuments  de  ces 
peuples  aucune  reslemblance;  ce  qui  n'eft  point  fur- 
prenant,  puisqu'il  y  a  bien  de  l'apparence  qu'i's  le 
connoifloient  aulFi  peu  les  uns  les  autres  que  lesLap- 
pons  connoisfent  les  Efpagnoio. 

\.ç.%  Chinois  font  fi  periuadés  qu'on  n€  peut  rien 
voir  deplusgrand,  ni  de  plus  magnifique  en  Archi- 
reclure ,  que  leurs  Tours  à  neuf  étages ,  qu'ils  en  font 
àits  modèles  en  bois  hauts  de  deux  pieds ,  qu'ils  recou- 
vrent enfuite  de  lames  de  nacre  de  perles,  &  qu'ils 
tâchent  de  vendre  ainfi  aux  marchands  d'Europe ,  fans 
jamais  oublier  d'y  mettre  de  petites  Ibtues ,  que  les 
Millionnaires  nomment  des  idoles  ,&  que  nous  nom- 
luerons ,  d'un  terme  moins  dur ,  des  magots  ;  quoi- 
qu'elles repréfentent  fûrement  des  Génies  tatéiaires  (Si: 
des  Divinités  locales  :  car  ces  clochers,  fur  lesquels 
les  voyageurs  ont  propofé  tant  de  conjeclures ,  ne 
font  en  quelque  forte  que  des  Pagodes,  ou  en  font 

par-* 

0?)  Pline  fembla  inlînuer  rue  la  defcription  du  mo- 
nutr.ent  de  Clufium  étoit  tirée  de  ce  laxîîâs  de  faWes  (jjti'U 
ap relie  jahilte  Etruicje. 

B3 


3a         Kecherches  PiïihfotMqiie^ 

p.utie.  C'eft  auffi  de-'ià  qu'on  donne  l'allarme  pm-  ' 
dant  les  incendies  ,  &  qu'on  marque  les  veilles 
à  les  heures  indiquées  par  les  clepfydres  ou  les  fa- 
blitrs ,  qui  n'approchent  pas  a  beaucoup  près  de  la 
juftesfe;  &  avant  l'an  1560  il  n'y  avoit  point,  dans 
toute  la  Chine-,  un  feu)  bon  cadran  (olaire,  ni  un 
f€ul  Lettré  inftmit  des  premiers  éiéiTjents  de  laGno- 
JDonique ,  ni  capable  enfin ,  die  le  Père  Greilon ,  de 
calculer  l'ombre  méridienne  d'un  fiyle- 

Quant  aux  Pat  hou  ^  que  les  relations  défignent 
ordinairement  Pous  le  nom 'd'Arcs  de  Triomphe,  on 
B'en  connoît  pas  dont  l'Architecture  approche  feule- 
nient  de  ce  que  nous  appelions  le  nouveau  Gothique^ 
.&  la  plupart  ne  méritent  pas  ,  de  l'aveu  même  du  P.. 
k  Comte,  qu'on  s'arrête  pour  les  confidérer.  {a) 
Cependant  la  paffion  d'en  ériger  eft  très -grande;  & 
les  moindres  villes  en  font  conflruire  de  bois,  qu'on 
ferolt  beaucoup  mieux  d'employer  à  bàtirdesmaifons. 
pour  ces  miférabies  Troglodytes  de  la  Chine,  dont. 
3e  parlerai  dans  l'inilant.  Au  refle  il  faut  obfervef 
que  ce  goût  ne  fut  jamais  celui  des  Egyptiens  ;  puis- 
qu'on n'a  pas  trouvé  dans  toute  l'Egypte  le  moindre 
vefîige  d'un  Aj'c  de  Triomphe ,  élevé  avant  la  con- 
quête des  Grecs  ou  plutôt  avant  ce'le  des  Romains.:  ' 
car  ce  (^u'on  voit  dan  s  les  environ  s  d'^^/?/^;;^^' ou  d'y^/?- 
tinoopohs ,  e(t  un  ouvrage  de  l'Empereur  Hadrien  y 
&  il  me  paroît  que  ce  n'ell  proprement  qu'un 
fortique. 

Parmi  les  Pai-îeou  de  la  Chine,  on  n'en  difb'n- 
gue  pas  dont  la  ftrudlure  &  les  carafteres  remontent 
à  une  haute  antiquité  ,  &  il  faut  à  cette  occaiîonob- 
ftrver  que  le  P«  du  Fîalde  regarde  l'infcription  de  la 
Colonne  d'airain  érigée,  félon  lui  ,vers  l'an  cinquan- 
te après  notre  ère ,  comme  une  dts  plus  anciennes  de 
tout  l'Empire  ;  {h)  mais  cette  Colonne ,  (^ui  doit  exi- 

ftet 

(à)  Nouv.  Mém.  fur  la  Chine,  Tom.  L  Len,  m, 
(è)  P^Jçrjft^  de.  la  CMm,  Tom.  I,  £a^,.  70. 


fur  les  Egyptiens  ^  les  C/i'mols»       3 1 

fter  fur  les  frontières  du  Tunquin  ^  eft  un  monumert 
très-fufpecl,  qu'aucun  Voyageur  n*a  jamais  vu  :  c;r 
on  prétend  que  les  Tunqu'mois  l'ont  caché  fous  un  pro- 
digieux monceau  de  pierres ,  où  il  doit  ,  par  confé- 
v]uent ,  être  fort  difficile  de  l'appercevoir.  D'ailleurs 
quand  on  a  égard  à  cette  longue  fuite  de  (iécles ,  dont 
nous  parlent  les  finceres  chroniqueurs  de  la  Chine,  il 
faut  avouer  qu'une  infcription,  qui  ne  remonteroit 
qu'à  l'an  cinquante,  feroit  une  chofe  très  -  moderne. 
M  nous  a  été  impoiTible  de  favoir  fi  l'on  remarque 
réellement,  comme  on  le  dit,  des  caractères  fur  quel- 
ques pans  de  îa  grande  Muraille  ou  du  Van-  ïy-czin  ; 
6l  s'ils  n'y  ont  point  été  ajoutés^ pendant  lesredaur:- 
tions  faites  à  ce  rempart,  ii  eft  fur,  qu'il  faut  les  rap- 
porter à  une  époque  antérieure  à  Téreclion  delà  Co- 
lonne d'airain. 

L'intérieur  de?  maifons  Chinoifes  eft  d'une  gran- 
de ilmplicité,  de  m^.Tje  que  dans  tous  les  autres  Eiats 
despotiques  de  i'Aûe,  où  la  mifere  du  peuple  &  ''d. 
défiance  continuelle  s*oppofent  à  racqulfiiion  d'ai 
grand  nombre  de  meubles  î  on  y  enterroit  plutôt 
l'argent  que  de  le  foumettre  à  de  tels  hazards  :  à.  on 
tâche  d'y  faire  fervir  les  mêmes  ufteniiles  à  différents 
ufages.  Cependant  ni  en  Turquie,  ni  enPerfe,  on 
ne  rencontre  pas  dans  les  campagnes  des  familles  auifi 
miférables ,  auffi  dénuées  de  toutes  les  commodités 
de  lavie,  qu'on  en  volt  en  différents  endroits  de  laChi- 
'^e.  Car  fans  parler  de  celles  qui,  dans  les  Provinces 
Méridionales  ,  fubfiftent  uniquement  de  la  pêche,  <5c 
qui  vivent  fur  des  barques,  où  les  pères  à.  les  enfants 
manquent  d'habits ,  il  y  en  a  d'autres  auxquelles  de 
iimpies  trous  creufés  en  terre  fervent  d'habitation.  A 
trente  lys  de  Uo-lou ^  après  avoir  traverfé  la  bour- 
gade de  Tchan  -  ngan ,  dit  le  Père  Fontaney  ,  on  voit 
és.s  ûmilles  entières  de  Chinois  qui  demeurent  dans 
des  grotte^;  car  la  Chine,  ajouts- Ml,  a  auffi   fes 

Trog- 
B  4 


3'2-  Recherches  Philo/ophiques 

Troglodytes,  (a)  En  effet  on  en  rencontre  encore 
en  grand  nombre  auddà  de  la  ville  de  Phg-tevgj 
<jui  ont  fait  des  cavernes  larges  de  dix  à  douze  piedo, 
à.  longues  de  vingt.  Dans  de  teld  trous  en  compte 
quelquefois  plus  d'un  ménage. 

Il  eft  croyable  que  ces  Troglodytes,  dérefpérés  de 
temps  en  temps  par  la  mifere,  s'aiiocient  aux  voleurs, 
et  à  ces  bandes  d'hommes  qui  à  la  fuite  de  quelques 
troupeaux  errent  dans  l'intérieur  des  Provinces  eu 
il  n'y  a  pas  de  culture ,  à  où  il  ne  fauroityenavoir. 
On  peut  rendre  cela  fenfible  par'Fexemple  même 
d'une  contrée  de  l'Europe,  c'eft-à-dire  par  l'exemple 
de  l'Efpagne,  ou  des  Nomades  conduifent leurs  trou- 
peaux depuis  Lérida  en  Catalogne  jufqu'aux  plaines  de 
li'Ar.daloufie,  fans  trouver  la  moindre  barrière  dans 
tout  ce  prodigieux  diftricl:  or  il  eilaifé  de  concevoir 
qu'en  un  pays  régulièrement  cultivé  on  ne  laifieroit 
nulle  part  paifer  ces  Nomades ,  qui  ne  fauroient  fai- 
re paître  leur  bétail  que  fur  des  landes  ou  des  champs 
abandonnés,  auxquels perfonne  nes'intéreiïe  &dont 
on  ne  fe  foucie  pas  même  de  fixer  les  limites» 

il  n'ell  pas  rare  de  trouver  dans  les  immenfes  fb- 
litudes  de  la  Chine  à  même  dans  celles  de  la  Tarta- 
rie,  des  Temples  &  des  Eonzerles  où  quelques  mol- 
ne.î  ont  fait  ces  logements  commodes,  des  jardins  (k 
des  bofquets  admirables,  qu'ils  arrofent  par  les  eaux 
qu'on  force  de  defcendre  des  montagnes  en  forme  de 
tafcades.  Ces  H  ermites,  qui  ne  valent  pas  mieux 
que  ceux  de  l'Europe  ,  ne  dormiroient  point  une  nuit 
à  kur  aife,  11  les  brigar.ds  delà  Chine  avouent  moins 
de  religion;  mais  il»  refpedent  ces  pagodes,  ou  ne 
les  pillent  qu'à  la  dernière  exirêmiié.  D'ailleurs  il  fe 
peut  que  ces  Bonzes  foiitaires  s'entendent  avec  les  vo- 
leurs , 


(a)   Journal    d^un    voyage   depuis    Pckin  jufquà  Kian^ 
teheau. 


Jvif  les  Égyptiens  £^  les  Chinois»        33 

leurs ,  &  recèlent  fie  temps  en  temps  leurs  captures. 
On  voit  encore  ici  la  connexion  qu'il  y  a  entre  ces 
mcnafleres  bâtis  dans  des  déierts  &  ceux  qu'on  ren- 
contre en  des  lieux  femblables  du  Portugal  &  de  l'Ef- 
pagne.  Enfin ,  malheur  aux  pays  où  il  y  a  des  No-i 
mades  &  des  Hermites. 

Ce  n'ed  qu'aux  environs  de  quelques  villes  prin* 
Cipales  de  la  Cnine  qu'on  découvre  par -ci  par  là  des 
bourgades  dont  les  maifons  font  couvertes  de  tuiies. 
Car  à  mefure  qu'on  avance  dans  le  centre  du  pays  on 
n*apperçoit  plus  que  des  chaumières  de  terre  battue 
avec  des  toîts  de  joncs;  &  dans  beaucoup  de  villes 
du  fccond  orire  les  murs  àt^  logis  ne  font  auffi  que 
d'argille. 

Comme  on  n'y  a  jamais  pu  réuffir  dans  aucune 
opération  de  la  verrerie,  il  n'y  exifte  aucune  appa- 
rence de  vidage  même  dans  les  Palais.  La  falle,  eu 
l'Empereur  Can  -  bi  donna  audience  à  Un  Ambffiadeur 
de  Kuflie ,  n'avo;t ,  dit  Brandt ,  que  de  m.auvais  chaf- 
ils  de  papier  {a).  Car  la  verrerie  établie  par  ce  Prin- 
ce, nJètoit  pas  'clors,  &  n'etl  pas  encore  en  état  de 
couler  des  glaces.  Dans  quelques  Provinces  on  em- 
ployé aux  fenêtres  à^s  tafetas  cirés,  des  coquilles  <â 
même  àts  lames  de  nacre  de  perles ,  comme  l'on  eii 
voit  aulFi  dans  la  Cathédrale  de  Goa%  mais  cette  ma- 
tière étant  encore  moins  diaphane  que  la  corne  &  la 
•pierre  fpéculaire  des  Anciens,  dont  on  trouve  quel- 
ques refies  dans  des  églifes  d'Italie,   elle  transmet 

aulS 


{a)  Befchreih.  einer  grojfen  Chimftfchen  Reife.  S.  rçz. 

Brandr  dit  aufîî  que  cette  Salle  n'avoir  niJamferis,  nî 
plat-fond;  de  forte  qu'on  en  vo^'oit  le  toit  par  dedans, 
comme  dans  beaucoup  d'  titres  bâtiments  Chinois,  qui 
ont  eu  une  tente  pour  mode'le.  Il  faut  obferver  encore 
ijue  les  colonnes  n'en  font  pas  toujours  londes ,  mais 
«otipées  fouveot  à  cinq  ou  fept  faces, 

Bs- 


5^         RecëercMef  PRilofopRiqim 

aufTi  moins  de  jour,  &  éclaire  très  -mal  les  appartei 
ments. 

Il  eft  fî/iguller  de  voir  les  Architeéles  de  la  Chi- 
pe élever  des  rochers  artificiels  dans  ce  qu'ils  appellent 
des  jardins.  Et  enTaite  ils  ofent  demander  aux  Eu- 
ropéens, fi  nous  avons  d^s  ouvriers  qui  pourroient 
en  cela  les  égaler.  Mais  on  devroit  leur  répondre, 
que  pour  mettre  au  hazard  des  pierres  les  unes  fur  les> 
autres,  il  ne  iïiUt  avoir  ni  génie,,  ni  art,  ni  indu- 
ftrie.  ni  goût ,  ni  enfin  aucune  notion  du  beau  &  de» 
5: Utile..  Aufîi  feroit  -  on  infiniment  mieux  de  Temer^ 
dans  ces  endroits  ,  du  ris  ou  du  froment,  pour  ren- 
dre  moins  funedes  les  famines  quidéiblent  fi  fouventr 
ia  Chine.  On  asfure  que  ce  pays  a  bien  deux  mille 
montagnes;  ainfi  c'ell:  une  fareur  de  vouloir  encore- 
en  augmenter  le  nombre ,  en  rendant  de  plus  enpluâ. 
Inegafce  qu'on  devroit  tâcher  d'appianir. 

Oa  eft  asfez  généralement  prévenu.,  fans  qu'lt 
foit  befoin  d'infifter  beaucoup  à  cet  égard  ,  que  ni  le 
quartier  Chinois,  ni  le  quartier  Tartare  de  Pékitp 
IV  ont  d^s  Temples ,  dont  la  ftructure  ou  la  magnifi- 
cence fe  fasfe  diilinguer  des  édifices  publics  àts  au- 
tres ville?»  L'Empereur,  qui  peut  feul  offrir  des  fa- 
criSces  folemnels  aux  Génies  du  Ciel,  de  la  Terre,. 
des  Montagnes ,  à^s  Vallées  &  des  Rivières ,  ne  les. 
oiîre  jamais  que  fous  des  tentes  ;  &non  ailleurs.  Cet- 
te coutume ,  qu'on  doit  regarder  comme  très  ancien 
ne,  efl:  aufii  très  -  conforme  à  ce  que  nous  avons  dé- 
jà obfervé  par  rapport  à  l'état  primitif  des  Chinois 
dans  la  vie  paftorale ,  &  lorsqu'ils  campoient  encore- 
à  la  manière  des  Tartares.  Cts  tentes  dertinées  aux 
fecrîfices ,  fe  dresfent  pendant  les  jours  de  fête  dans. 
Iftlicn-tang  h\t  Ti-tang:  après  la  cérémonie  on 
les  abat,  &  on  les  conferve  avec  les vafes facrés ,  ks 
«[^enfiles  &  les  tablettes  dans  deux  édifices  particu- 
liers :  celui ,  qu'on  a  confacré  au  Génie  du  Ciel ,  eft- 
rond  ;  quoique  le  Ciel  ne  foit  pas  rond  :  celui ,  qu'on 
a  conf&cré  au  Génie  de  la  Tçrre.,  eft  carré,  fuivant 

l'ad. 


fur  les  Egyptiens  ^  les  CJiwois,       35 

Pàdmirable  Cofmographie  des  Han  ■  Il  &  ^^s  profonds 
Lettrés  de  la  Chine,  qui  ont  déterminé  que  notre 
IVÎonde  étoit  un  cube ,  &  non  pas  un  globe  ;  &  il  a 
fallu  à  toute  force  que  les  Archltecles  fefoient  fournis , 
comme  ils  ont  pu  à  cette  décifîon.  M.  Chî^nibers , 
qui  ignoroit  ces  particularités  ,  fe  trompe  beaucoup , 
Jorfqu'il  compare  àç.z  pavillons  Chinois  aux  1  emples 
monopteresdes  Anciens.  Ces  fortes  de  coniparaifons 
ibnt  il  outrées,  qu'on  pourroitpar  ce  moyen  décou- 
vrir toute  l'Architeéture  Grecque  dans  le  Palais  de  P^'* 
kin  ^  tel  qu'Isbrants  Ides  nous  le  dépeint.  D'ailleurs 
M.  Chambers  ne  paroît  point  avoir  eu  connoisfance 
d'un  fait  qui  concerne  les  Pagodes  de/^"b,  qu'on  voit 
à  la  Chine:  un  voyageur  nous  a  asfuré  que  leur  plan 
&  leur  difpofition  intérieure  fontprefqu'èn  tout  point 
conformes  au  plan  &  à  la  difpolition  des  Pagodes 
qu'on  rencontre  en  différents  endroits  de  i'indollan. 
Àiniî  on  ne  peut  prefquepas  douter  que  cette  maniè- 
re de  bâtir  n'ait  été  inconnue  aux  Chinois  avant  l'éta- 
bliiïement  du  culte  de  Fo^  dontTépoque  ne  remon- 
te point  à  notre  ère  vulgaire:  car  quand  même  on 
admettroit  que  Laokium  avoit  fait  un  voyage  aux  In- 
des, commue  on  le  dit  avec  beaucoup  de  vraifembîan- 
ce,  11  e(t  certain  qu'il  n  établit  point  la  véritable  re- 
ligion àoz  Indiens  à  la  Chine. 

Quant  à  l'état  de  TArchitei^ure  chez  les  Egyp- 
tiens ,  c'eft  un  fujet  immenfe  ;  mais  nous  avons  tâ- 
ché de  renfermer  dans  quelques  pages  ce  qu'il  y  a  de 
plus  intérefTant  à  favoir.  Chez  ce  peuple  on  bâtif- 
foit  toujours:  un  grand  ouvrage  en  produifoit  un  au- 
tre encore  plus  grand:  ftla  fortune  eût  écarté  de  def- 
fus  fa  tête  le  joug  des  Perfans  &  celui  des  Grecs,  on: 
l'auroit  vu  rafer  les  m,ontagnes  de  la  Thébaïde ,  plu- 
tôt que  de  reder  à  ne  rien  faire.  Tous  les  Obélis- 
ques fe  refiemblent  tellement,  que,  quand  il  n'y  a^ 
point  de  caractères ,  il  eft  aiTez  difficile  de  les  diilin- 
guer  les  uns  des  autres:  il  paroît  donc  qu'on  auroit  dû 
une  fois  fe  lafTer  d'élever  des  monuinents  fi  femblables  : 
B  6  C€5 


56  Recherches  PJinofopJiîqiîer 

ccp-ndant  on  ne  s'en  laiïa  jamais:  les  demie  s  Kdxtr 
comme  Amafis  &  Neclanebe,  en  faifoient  tai'Vr  tout 
ccm.r.e  on  en  tailloir  plufieurs  nîilliers  d'années  avant 
leur  LailTànce. 

Je  penfe  q^e  M.  le  Roi  s'efl  trompé,  lorfqu'iL 
a  préienda  que  la  ( ahane  ruj!iquez\o\t(txv\QhQi\t3 
^Egyptiens .  comme  Virnue  dit  qu'elle  fervit  chez  'e» 
Giécs;  c'efi-à  diîe  de  modèle  ux  plus  fuperbes  édi* 
fîce^  que  les  honnies  aient  conftruits  fur  la furface 
de  la  Terre,  [a)  Tout  démontre  que  les  E/^yptiens, 
avant  que  d'être  réunis  en  corps  de  nation  ,  viv oient 
comiT'e  des.  Troglodytes  dars  les  creux  des  rochers 
de  l'Lthiopie.  De  forte  que  c'eft  bien  plutôt  une 
f,rotte  qui  a  ferii  de  îTiodele  aux  premiers  eilais  de 
leurs  Architedles .  qu'une  cabane.  Les  Sauvages  de 
la  Grèce,  su  contraire,  durent  (e  confiruiredes  huttes 
à  caufe  de  la  diverilié  du  climat  &  du  Ço\ ,  qui  ont 
en  tout  ceci  une  grande  iniiuence:  auffi  n'y  eut- il 
jamais  aucun  rapport  entre  les  combles  des  Temples 
de  la  Grèce  &  les  combles  àts  lemplcs  de  l'Egypte, 
qui  étant  entièrement  plats  n'avoient  point  été,  paï 
conféquent,  copiés  d'après  le  toit  de  la  Cabane  ru- 
Jîlque  de  Vitiuve. 

Le  Pharaon  Amsfîs  fît  venir  des  environs  d'Eîé- 
phantine  un  grand  morceau  de  rocher  intérieurement 
çieux ,  qu'on  pltça  dans  la  ville  de  Sais  devant  le 
portique  du  Temple  de  Minerve.  Les  Grecs,  qui 
compofoient  les  mots  comme  ils  vouloient ,  ont  ap- 
pelle cette  pierre  vuide,  une  Chambre  monolithe  ^ 
mais  que'que  nom  qu'on  puifle  lui  donner  ,  il  eft 
nianifefle  que  lidée  enavoit  été  prife  d'une  grotte. 

Quand  on  réfléchit  aux  excavations  prodigieufes 
que  les  Egyptiens  ne  celTcient  de  faire  dans  leurs  mon- 
ta- 

(^)   "R-nhes  des  fhu  heau;e  menments  àt  la  GrecCt  7*  iv 


fur  les  Egypùenr  £5*  les  Ch'mms.       3? 

tagnes ,  &  à  la  paffion  fînguliere  de  leurs  Prêtres  pour 
les  foute^ruins  où  ils  confumoient  une  moiLié  de  leui 
vie,  alors  on  ne  doute  pas  que  ce  penchant  ne  leus 
fût  rcué  de  leur  ancienne  manière  de  vivre  en  Tro- 
glodytes.  De  -  là  provient  le  caraâere  imprimé  à  tous 
leuvs  édifices,  dont  quelques-uns  paroirfent  être  des 
rochers   fcâices ,   où  àt^  murailles  dont  rëpaifleur 
excède  vingt -quatre  pieds,  &  où  d^s  colonnes  dont 
ïa  circonférence  exiéde  trente  pieds,  ne  font  point 
abrolum.ntrares.     S"  il  y  a  quelque  chofe  qu'on  puis- 
fe  comparer  à  ce  que  ce  peuple  fîngulier  a  confiruit 
fur  la  terre,  ce  font  précifément  les  travaux  qu'il  a 
faits  fous  terre.     Quelques  Auteurs  de  l'Antiquité 
ont  t^ès  bien  içu  qu'à  cent  à,  foixante  pieds  fous  îe 
fondement  âts  F}ramldes  il  exiftoit  des  appartements, 
qui  commun iquoiént  les  uns  avec  les  autres  par  des 
rameaux,  qu'Ammien  Marcellin  a  nommés  d  un  ter- 
me Grec  des  Syinaies.  (a)  Il  n'y  a  maintenant  qu'un 
feul  de  ces  ccnduits  qu'on  connoifTe;  c'ed  celui  qui 
perce  le  pied  de  la  ^plus  Septentrionale  de  toutes  les 
Pyramides,  &  qui  fe  comble  d'année  en  année  par 
le  fa  lie  qui  y  décou'e  ou  par  les  débris  qu'on  y  jette: 
cependant   Profper  Alpin  aiïure  que  de  fon  temps-, 
c'ert- à-dire  vers  Tan  1585,  un  homme  y  étant  des- 
cendu avec  une  bouffole  ,  il  parvint  jufqu'à  l'endroit 
où  ce  chemin  couvert  fe  partage  en  deux  branches, 
dont  l'une  court' vers  le  Sud ,  &  dont  l'autre  fe  rap- 
proche du  romb  de  TEfl:;  ce  que  les  voyageurs,  qui 
font  furvenus  longtemps  après,  comme  Maiîiet ,  Grè- 
ves ,  Théveiot,    Vansleb  &  le  Père  Sicard,  n'ont 
plus  été  en  état  d'obferver;  car  je  ne  parle  point  ici 
de  Belon  .  dont  la  négligence  à  décrire  ce  monument 
efl  telle  qu'il  ne.  vaut  pas   la  peine  de  lire  ce  qu'il 
en  dit.  {h)  Hé- 


(.7)  Lib.  XXII. 

(h)  n  TAit  à  la  Pag.  îig  de  fes  OhfervattoMs-,  ]3c<i\€: 
fe  de  la  grande  Pyïam'ide  une  fuis  plus  Tongix  qu'el- 
le ne  i'eft,  B  7                        *>       i      . 


P  Recherches  PhiïofopRlques 

"  Hérodote  a  indubitablement  fçu  qu'en  defcendant 
fous  terre,  on  pouvoit  enfuite  remonter  dans  les 
chambres  de  la  Pyramide  du  Labyrinthe:  or  comme 
cela  e:1  exaftement  de  même  dans  celle  de  Memphis, 
dont  on  connolt  aujourd'hui  la  difpofition  intérieure , 
îl  eft  aifé  de  fe  perfuader  que  cette  conftruftion  a  été 
jbropre  à  tous  les  monuments  de  cette  forme:  c'eft-à- 
dire  qu'ils  dévoient  avoir  des  fouterrains  où  Ton  par- 
venoit  par  des  routes  cachées ,  telles  que  celle  qu'on 
a  découverte  fous  le  trentième  degré  de  latitude ,  & 
^u'on  a  prife  fi  mal  à  propos  depuis  le  temps  de  Pli- 
fie  pour  un  puits,  quoiqu'il  foit  impofTible  que  l'eau 
puiHe  y  entrer:  elle  n'entre  point  même  dans  les 
Catacombes  de  Sakara ,  fltuées  en  un  terrain  encore, 
bien  moins  élevé;  car  toutes  ces  excavations  font  pra- 
tiquées dans  des  couches  de  pierres  calcaires  qui  ne 
transmettent  pas  la  moindre  humidité.  IJn  Serapeum 
ùu  une  Chapelle  de  Sérapis ,  dont  la  pofition  eft  indi- 
quée par  Strabon  su  milieu  des  fables  mou-rants  à  T Oc- 
cident de  Memphis,  paroît  avoir  été  le  véritable  en*- 
droit,  qui  renfermoit  les  bouches  des  canaux  ou  des 
galeries  par  lefquelles  on  ailoit  jufqu'aux  fondements 
^^s  Pyramides  de  Gizeh. 

Quant  aux  cryptes  &  aux  grottes  de  rHeptandmi- 
■^e  &  de  la  Thébaïde,  on  connoît  celles  d'y^/>7, cel- 
les à'Hipponon,  qui  pouvoient  bien  contenir  mille 
chevaux  :  on  connoît  celles  de  Speos  Arîemidos ,  cel- 
les ^Hiéracon  ,  de  Selinon ,  Ci  Anîœpohs  ,  de  SiL 
fili;  on  connoît  les  Syringes  ou  les  allées  fouterrai- 
nes  ,  indiquées  par  Paufanias  dans  les  environs  de  la 
ftatue  vocale,  {a)  Enfin  les  Voyageurs  en  décou- 
vrent tous  les  jours;  car  on  n'en  a  pas  découvert  jus- 
qu'à préfent  la  centième  partie.  Non  qu'il  faille  ab- 
folument  admettre  la  tradition ,  qui  a  eu  cours  dans 

l'An- 


(^0  L^.  L  in  Attic.  Caj^,.  XIII,. 


fur  les  Egyptiens  £^  tes  Ûmoh.        55. 

r'Antiquité  au  fujet  du  terrain  où  étoit  fîtuée  la  ville 
de  Thebes  &  qu'on  ruppofoit  avoir  été  tellement  ex- 
cave  dans  toute  fon  étendue ,  que  les  ramaux  des 
cryptes  paffoient  fous  le  lit  du  Nil.  {a)  Ce  qui  peut 
avoir  accrédité  ce  bruits  c'eft  qu'on  voit  effediçre-^ 
ment  fur  les  deux  bords  de  ce  ileuve  beaucoup  de 
grottes  comme  entre  Korna  &  Habou ,  où  l'on  veut 
que  les  premiers  Rois  de  TEgypte  aient  logé  avant 
k  fondation  de  Thébes. 

En  allant  de  Korna  vers  le  Nord  -  Ouefl: ,  on  tirou-' 
ve  les  excavations  nommées  par  les  Arabes  Biban-ei 
Moluk ,  fur  la  dellination  desquelles  il  n'y  a  jamais  eu 
^  de  doute,  ni  parmi  les  Anciens,  ni  parmi  lesModer- 
•'  nés  :  ce  font  les  tombeaux  des  premières  Dynaflies 
Gu  des  premières  familles  Royales  ;  &  ceux,  qui  pla- 
cent les  corps  des  anciens  Pharaons  dans  àt^  Pyrami- 
des ,  font  tombés ,  comme  l'on  voit ,  en  une  erreur 
très -grave.  Car  à  Biban-el-Mohk  on  ne  découvre 
pas  une  feule  pierre  qui  approche  de  la  figure  pyra- 
midale: ce  qui  nous  confirme  de  plus  en  plus  dans 
l'idée  qu'on  n'a  jamais  renfermé  aucune  momie  en, 
quelque  chambre  des  Pyramides  de  Memphis ,  mais 
bien  à  plufieurs  pieds  de  profondeur  fou^  les  fonde- 
ments de  ces  édifices ,  dont  la  forme  n'avoit  dans  la 
religion  Egyptienne  aucun  rapport  avec  celle  des 
tombeaux. 

Quelques-unes  des  grottes,  dont  on  a  parlé  jus* 
qu'à  préfent~,"ont  fervi  à  contenir  des  cadavres  em- 
baumés ,  qu'on  y  dresfolt  fur  \ts  pieds  pour  ménager 
ia  place.  Et  cette  règle  paroît  avoir  été  affez  généra* 
lement  obfervée,  hormis  à  l'égard  des  Rois,  dont  g^ 
couchoit  le  corps  dans  des  Sarcophages  ;  car  il  ne 
feut  pas  prendre  à, la  rigueur,  comme  on  l'a  fait,  un 
^asfage  de  ^IHus.  italicUs,  qui  d'ailleurs  ne  concerné 

pas 

ia\  Ylln,  mfi,.Nat,  Lieu  3  6  Cap.,  XIF. 


4©  Kecherches  riîllofopkiqiref 

pas  l'attîtude  qu'on  donnoit  aux  momies  dans  les  ca« 
vesux ,  mais  celle  où  on  les  plaçoit  dans  les  maifons-; 
quoiqu'on  puisfe  douter  que  jamais  les  Egyptiens 
aient  mis  les  morts  autour  de  la  table  où  man- 
geoient  les  vivants ,  comme  ce  mauvais  Poète  l'in- 
Snue.  ia) 

Mais  il  y  a  eu  en  Egypte  d'autres  fouterrains  ,  qui 
n'étoient  pas  des répulchres ,  ni  rien  d'approchant, 
comme  Tantre  de  Diane  ou  le  Speos  Artemidos  ,  qu'on 
retrouve  aujourd'hui  à  Béni-  Ha/an,  &  dont  les  figu- 
res &  les  ornements  n'ont  pas  été  exécutés  par  des 
fculpteurs  Grecs,  il  efl:  fur  que  cet  antre  a  été  un 
Temple  de  Diane  ou  de  Bubafte ,  &  on  en  rencon- 
tre de  fembîables  creufés  dans  le  roc  au  centre  de 
l'Ethiopie,  {b)  où  luivant  la  relation  de  Bermudez  , 
il  doit  exifter ,  tout  comme -en  Egypte,  un  nombre 
prodigieux  d'excavations  trf^s- profondes^ dont  queU 
ques  unes  fervoient  aux  Prêtres  à  faire  des  facrifices 
ou  dts  initiations ,  &  au  fond  desquelles  iis  fe  reti« 
roienc  néme  pour  étudier,  {c )  On  nous  parle  d'un 
certain  Pancrace,  qui  n'étoit  pas  forti  de  ces  fombres 
demeures  en  vingt- quatre  ans.  Et  on  a  toujours  foup- 
conné  avec  beaucoup  de  vraifemblance ,  qu'Or- 
phée, Eumalpheà  Pytha£ore  y  avoient  également 
èlé  adaus.- 

Quand 


(^^)  ......     c/Egyptia  tellur 

Condit  odorat 0  poft  fuvus  fîantia  bitjîo' 
Cor  par  a',  (£  a  mett/ij  exjaneuem,f-audfepararumBram 
Lib    XIII. 

(b)  Aliarez  RERUM  jî-THîOPICAR.  Cab.  f4.,  ..55. 

(c)  i'rojihetje  c/E^yptiorum  non  termitîuht  ui  metal/i  arti- 
fices ,  fcult  ton  sque  Dcos  repecjement ,  ne  a  receptà  abeant 
fàrn:â\  fediUudunt  vulgo  y  dinn  ni  Templorum  atriis  accipê» 
mm  ibfdutn'p?  roftra  [cul[i  curant ,  fubeuntes  interca  facra 
lubterranea  quœ  profmdif  illorum  myfieriii  velar,jemo  funi, 
5ynclms,  pag.  73^ 


fur  les  Eg  ypîiens  ^  les  Cïiimh.        4 1 

Quand  on  con/Iciere  cette  manière  de  méditer  foua 
terre  ,  a!ors  on  n'eil  point  étonné  que  les  Prêtres  en 
aient  contracté  l'hab:tade  de  cacher  fous  un  voile 
presque  impénétrable  tout  ce  qu'ils  favoient  à  tout 
ce  qu'ils  croyoient  favoir.  Ce  qui  fait  que  ,  dans  beau- 
coup de  circon[rances,il  efl  auifi  difficile  de  détermi- 
n^er  jusqu'où  s'étendoit  leur  érudition,  que  defavoir 
jusqu'où  s'étendoit  leur  ignorance.  Et  voiîà  pourquoi 
on  a  porté  des  jugeinentsiioppofés  touchant  les  bor- 
nes de  leur  1  hilofophie,  que  les  uns  renferment  dans 
un  cercle  très  -  étroit ,  &  que  les  autres  portent  à  l'in- 
fini. Mais  ce  qu'il  y  a  ici  de  vraiment  intérefiar.t  à 
obferver,  c'ert  que  cette  coutume  des  Prêtres  de  fe 
retirer  dans  àts  jfouterrains ,  a  donné  lieu  aux  MyRe- 
res  de  r Antiquité,  dont  fans  cela  il  n'eût  jamais  été 
queftion  dans  le  monde»  Oji  voit  que  partout  où  on 
reçut  les  iVlylieres  de  l'Egypte ,  on  mivoi:  suni  l'ufage 
de  les  célebrtr  dans  des  grottes  ou  des  louterrains; 
à,  ce  ne  fut  que  longtemps  après,  <St  lorsque  cette  in- 
ftitution  avoit  été  fort  altérée,  qu'on  fit' à  cet  égard 
ù^s  changements.  L'Evéque  WarburLon  a  rempli 
toute  l'Europe  de  ks  erreurs  touchant  le  prérendu 
fecret  qu'on  révéloit  aux  perfonnes  initiées  en 
Egvpte  r  parce  qu'il  a  pris  peur  une  pièce  authenti- 
que, ia  lettre  écrite  par  Alexandre  à  fa  mère:  tandis 
qu'elle  a  été  manifeuement  fuppofée  par  quelques 
Chrétiens.  C'elt  la  fraude  pieufe  ia  plus  groiUere  ,  dont 
f  ave  jamais  oui  parler  ;  di  M  Silhouette  qui  a  traduit 
àes  fragments  de  Warburton  ,  auroit  du  s'apperce- 
voir  qu'il  eft  ridicule  démettre  en  Egypte  un  Grand- 
Prêtre,  novc^mé  Léon  :  car  jamais  ,  avai-t  la  con- 
quête d'Alexandre  ,  aucun  t-rêtre  Egyptien  ne  Te 
nomma  Léon  :  c'eft  ccmniC  fi  Ton  difoiE  qu'il  y  a 
eu  un  Empereur  de  la  Chine  ,  qui  s'appelloit  Char^ 
les-  Martel,  (a)  J'infifterois  ici  davantage  fur  la  fup- 

po£- 


{a)  DijJèr:atiofu  fur  l'um'on  <ic  la  Religion ,  ds  la-  Mara- 
is 


42  Recherches  Phlb/ophiquef 

pofîtion  de  cette  Lettre  ;  û  elle  n'étoit  aujourd'hui 
reconnue  pour  apocryphe  par  tous  les  véritables  Sa- 
vants. D'ailleurs  comment  eût -on  pu  révéler  que 
les  Dieux  de  l'Egypte  avoient  été  .  es  hommes?  puis- 
qu'on fait  maintenant  st-  n'en  plus  douter ,  que  jamais 
les  Egyptiens  n'adorèrent  des  hommes  déifies,  & 
qu'ils  avoient  pour  cette  efpece  de  culte  une  horreur 
inconcevable. 

Les  Myfleres  paroisfent  avoir  été  dans  leur  ori- 
gine une  inftrudion  fecrette  ,  qu'on  ne  donnoit 
qu'aux  Prêtres ,  qui  avant  leur  confécration  elTuyoient 
une  terreur  panique;  &  ce  n'étoit  que  par  des  routes 
ténébreufes  qu'on  les  conduifoit  enfin  dans  un  endroit 
fort  éclairé;  ce  qui  fit  naître  l'idée  de  copier  les  phé- 
nomènes delà  foudre  &du  tonnerre*,  dont  j'ai  tant 
parlé  dans  le  prem.ier  volume  de  ces  Recherches- 
Tous  les  Prêtres  de  l'Egypte ,  fans  en  excepter  un 
feul ,  dévoient  être  initiés ,  comme  Diodore  le  dit , 
à  ce  qu'on  appelloit  les  Mjfteres  du  Dieu  Pan  ;  de 
forte  qu'il  n'y  en  avoit  pas  qui  n'eût  efluyé  la  terreur 
panique  dans  Tobfcurité  des  fouterrains.  {a) 

Ce  goût  pour  les  My Itères  &  les  en  igm.es  pafTa 
au  peuple,  &  fit  une  partie  de  fon  caradere.  Je  ne 
nie  point  que  les  députés  des  Provinces  ou  àtz  No- 
mes , 


U  (^  dejci  Politique.  Tom.  I.  pag.  237.  M.  Silhouette  cire 
cette:Eet:r^  d'Alexandre  pour  réfuter  l'Abbé  Pluche,. 
qui  croyoit  que  les  Myfteres  éroient  relatifs  à  rAgriculture, 
{a)  Il  n'y  a  pas  d'apparence  que  les  Egyptiens  aient 
admis  aux  grands  Myfteres  des  perfonnes  qui  n'étoienc 
point  de  1  Ordre  Sacerdotal,  ii  Ton  en  excepte  peut-être 
Pythagoie.  Quant  aux  petits  Myfteres,  on  y  admit  avec 
le  temps  tous  ceux  qui  fe  préfentoient ,  liormis  les  cri- 
minels puMics.  Les  vagabonds  ,  qu'on  prenoir  pour  des 
Prêtres  Egyptiens  dans  la  Grèce  ôc  l'Italie,  fe  faifoient 
payer  fort  cher  pour  leurs  initiations  ou  leurs  Myfteres,^ 
q^ie  les  Bohémiens  joiioient  aiifli^  afin  de  gagner  de 
l'argent» 


fur  les  Egyptiens  Q*  les  Chinois.        43. 

mes,  n'aient  pu  d^  temps  en  temps  traiter,  dans 
leur  aflemblée ,  des  affaires  de  la  dernière  importance, 
&  qu'il  convenoit  de  tenir  très-fecrettes  ;  mais  il  faut 
avouer  auffi ,  qu'il  n'a  pu  tomber  que  dans  l'efprit 
àts  Egyptiens ,  de  faire  aCTembler  ces  députés  en  un 
Labyrinthe,  où  avant  q-ue  de  parvenir  aux  filles,  il 
fàllolt  traverfer  des  allées  aulîi  obrcures  que  des 
caveaux ,  comme  Pline  s'en  explique  en  termes  non 
équivoques:  majore  autem  in  parte ,  dit  il,  tranfi-* 
tus  eji  per  tenebras.  {a) 

Les  Chinois  n'ont  pas,  dans  leur  langue,  de  mot 
pour  exprimer  un  Labyrinthe,  comme  ils  n  ont  pas,, 
dans  tout  leur  pays  ,  un  feul  édiiice  qui  a^jproche 
de  cette  forme.  J'ofe  m.ème  mettre  en  fait  qu'il  fe- 
roit  aurourd'hui  impolîîble  de  leur  en  donner  une 
idée,  foitpar  le  moyen  d'un  plan,  foit  par  le  moyen 
d'une  defcription.  Car  les  Savants  de  l'Europe  ne 
fauroient  fe  flatter  d'avoir  acquis  des  notions  bien 
claires  fur  le  Labyrinthe ,  dont  il  doit  certainement 
exider  des  ruines  très-confîdérables  ;  mais  les  Voya- 
geurs ne  les  cherchent  point  où  elles  font,  &  s'éga-.. 
rent  tous  en  allant  trop  à  TOueft.  On  pardonne  vo- 
tentiers  à  un  homme  tel  que  Paul  Lucas ,  qui  ne  fâ* 
voit  pas  écrire ,  &  à  M.  Fourmont  fon  rédacteur , 
d'avoir  pris  les  mallires  du  Château  deCaron  pour  les 
débris  du  Labyrinthe;  mais  que  le  P.  Sicard  &  M. 
Pococke  foieut  auffi  tombés  dans  cette  erreur,  c'eft 
ce  qui  a  lieu  de  nous  furprendre.  Ce  prétendu  Châ- 
teau de  Caron ,  dont  nous  avons  vu  différents  plans, 
ierable  avoir  été  une  Chapelle  de  Sérapis  ,qui  n'a  ni 
Pyramide,  ni  aucune  apparence  de  Dédale,  ni  mê- 
me cent  pieds  de  long  ;  tandis  que  S'rabon  aflureque 
ceux  qui  montoient  fur  la  terrafle  du  Labyrinthe, 
voyoient  autour  d'eux  comme  une  campagne  cou- 
verts 


(5)  Lih,  56.  Cap,  XllU 


44  Recherches  PhilofopMquef 

verte  de  pierres  taillées ,  &  terminée  par  un  édifice  de 
jÈgure  pyramidale. 

On  conçoit  par-là  combien  d'obflacles  &  de  dijfi- 
Gultés  on  rencontre  en  étudiant  les  monuments  d'une 
contrée,  fur  laquelle  les  Modernes  confpirent  avec 
les  Anciens  à  nous  donner  fans  cefle  des  notions  fauf- 
{ts.  Pour  ce  qui  eft  des  Anciens  ,  il  paroît  affez  pro- 
bable, que  ce  qui  les  a  le  plus  trompés ,  c*eft  qu'ils 
étoient  à  la  discrétion  d'une  efpeced  hommes ,  qu'on 
lîommoit  les  Interprètes ,  dont  le  Collège  avoit  été 
établi  fous  Pfammétique,  &  qu'on  pourroit  presque 
comparer  à  ceux  qu'on  nom.mc  à  Kom^àes  Ci ceronu 
Les  Philofophes,  qui  vouloient  véritablement  s'in- 
ftruire  en  Egypte,  étoient  contraints  d'y  féjourner 
pendant  plufîeurs  années ,  comme  Pythagore,  Eudoxe 
&  Platon;  mais  les  Voyageurs  ,  qui  ne  faifoient 
qu'aller  &  venir ,  comme  Hérodote ,  fans  favoir  un 
mot  de  la  langue  du  pays  ,  ne  pouvoient  s'adrefTer 
qu'aux  interprètes ,  qui  connoiflant  le  penchant  d^s 
Grecs  pour  le  merveilleux  ,  les  amufoient  comme  des 
enfants,  en  leur  faifant  des  contes  auffi  indignes  de 
la  majefté  de  l'Hiftoire,  qu'oppofés  aux  lumières  du 
fens- commun.  C'eft  vraifemblablement  d'eux  que 
vient  la  tradition  encore  adoptée  de  nos  jours  tou- 
chant les  Pyramides,  qu'on  prétend  avoir  été  élevées 
malgré  les  Prêtres  de  l'Egypte ,  &  en  dépit  de  toutes 
leurs  prot.e  dation  s  contre'  de  tels  Ouvrages  :  tandis 
qu'on  voit  très-  clairement,  que  ce  font  furtout  les 
Prêtres  qui  ont  préfidé  à  ces  conftrudions.  &  qui 
les  ont  orientées  exadement ,  foit  par  l'ombre  d'un 
(lyle,  foit  par  lobfervation  d'une  étoile  au  paiïage 
du  Méridien.  Et  ils  n'ont  jamais  déclaré  quel 
pouvoit  avoir  été  en  cela  leur  but  ,  à,  probable- 
ment pas  même  à  Thaïes  ,  fur  lequel  Pline  à 
Plutarque  rapportent  un  fait  trop  faux  &  trop  cho- 
quant pour  que  je  puilTe  ici  le  paffer  fous  fîlence:iîs 
veulent  que  ce  Grec  ait  enfeigné  aux  Egyptiens  à  me- 
âirer  ia  hauteur  des  Pyramides  par  le  moyen  de  l'om- 
bre s. 


fur  ks  Egyptiens  &  les  Chinois,       45 

Ve;  ce  qui  ne  peut  fe  fiire  en  aucun  temps  de  la 
minière  dont  Piine  ôc  Plutarque  fe  le  font  imagU 
nés.  {a)  Thaïes,  en  arrivant  de  Milet  à  Héliopolis, 
étoit  d'une  ignorance  profonde ,  &  ne  favoit  abfo- 
lument  rien  ni  en  Mathématiques ,  ni  en  Agrono- 
mie: le  peu  qu'il  a  fçu  depuis,  il  l'avoit  appris  des 
Prêtres  de  l'Egypte  ,  dont  il  fut  l'écolier  pendant 
p!uileurs  années.  Il  ne  faut  donc  pas  dire  qu'un 
tel  homme  ait  été  en  état  de  rien  enfeigner  à  (c^ 
maîtres  ;  &  nous  devons  croire  pour  fon  honneur , 
que  ce  n'eft  pas  lui  qui  a  débité  cette  fable  ;  fans 
quoi  fon  ingratitude  ne  pourroit  que  nous  révolter. 

Ceux,  qui  prétendent  qu'on  a  orienté  les  Pyra- 
mides pour  fe  procurer  une  Méridienne  inébranlable, 
afin  de  s'appercevoir  un  jour  fi  les  pôles  du  Monde 
changent  ou  ne  changent  point,  n'y  avoient  pas 
réfléchi ,  &  ne  favoient  eux  -  mêmes  ce  qu'ils  difoient. 
Car  en  ce  cas  une  feule  Pyramide  eût  fuffi ,  &  on 
n'en  auroit  pas  hériffé  toute  la  côte  de  la  Libye , 
depuis  Memphis  jufqu'au  Labyrinthe. 

Il  n'efî  point  vrai  non  plus  qu'elles  aient  fervi 
de  Gnomons ,  opinion  foutenue  très  -  mal  à  propos 
par  quelques  Ecrivains  Modernes:  car  pour  les  An- 
ciens ,  ils  n'ont  eu  garde  de  rien  penfer  ni  de  rien 
écrire  de  femblable  ;  puisqu'ils  paroiflent  avoir  eu 
quelque  connoiffance  du  phénomène  de  la  confomp- 
tion  de  l'ombre.  Il  eft  vrai  que  Solin,  Ammien 
Marcelîin  &  Caffiodore  s'expriment  là  -  deffus  d'une 
manière  extrêmement  impropre ,  &  tout  ce  qu'on  peut 
conclure  de  leurs  expreÛions,  c'efl:  que  fuivant  eux, 
les  Pyramides  ne  jettent  jamais  de  l'ombre  en  aucune 

fai- 


{a)  Pour  mefurer  la  hauteur  d'une  Pyramide  par  fon 
ombre,  il  faut  avant  tout  mefurer  un  côte' de  labafe,  & 
en  connoître  le  milieu.  Or,  comme  Pline  &  Plutarque 
ne  difent  pas  que  Thaïes  commença  par  cette  opération, 
on  fenc  bien  que  ce  qu'ils  en  lappotteAC  eâ  ujie  fablç. 


4^         Recherches  Fhilofoph'wues 

faifon  de  l'année,  ri  en  aucun  infiant  du  jour;  & 
cela  arrive  ,  febn  MarctUin  ,  par  un  mécanisme 
de  leur  conftruélion ,  mecamcâ  ratione.  Mais  avouons 
que  cet  homme  a  dit  -  là  quelque  chofe  qui  choque 
toutes  les  loix  de  la  Nature.  \a) 

Voici  en  peu  de  mots  de  quoi  il  efl:  queftion. 

La  plus  grande  des  Pyramides  fituée  fous  le  vingt* 
neuvième  degré ,  cinquante  minutes  &  quelques  fé- 
condes de  latitude  Nord,  commence  vers  l'Equinoxe 
du  .  rintemps  à  ne  plus  jetter  de  ombre  à  midi  hors 
de  fo/i  plan  ;  &  on  peut  alors  fe  promener  autour  de 
C€t  immenfe  monceau  de  pierres  ,  qui  s^élev e  à  plus 
de  cinq  cents  pieds,  fans  perdre  le  Soleil  de  vue. 
Les  Architeftes  ont  preiïenti  cet  effet ,  qui  réfulte 
r.éce{iaiTen.ent  de  la  figure  pyramidale  &  de  la  largeur 
de  la  bafe;  ce  qui  fait  que  l'ombre  méridienne  fe  ré- 
fléchit pendant  la  moitié  de  l'année  fur  la  face  fep- 
.-t-entrionale ,  à.  ne  parvient  point  à  terre,  ou  au  plan 
de  l'Horizon.  Si  l'on  vouloit  faire  un  mauvais  ca- 
dran folaire,  il  feroit  impoiTible  d'en  faire  un  plus 
mauvais  que  celui  de  la  grande  Pyramide  ;  puifqu'on 
ne  fauroit  trouver  même  par  ce  moyen  le  jour  du 
Solftice  d'été:  car  alors  l'ombre  remonte  tellement 
qu'on  a  peine  à  l'appercevoir ,  lorfqu'on  eft  placé 
au  pied  de  la  face  feptentrionale. 

Cependant  le  célèbre  Chronologifle  de  Vignoles 
a  au  que  les  Prêtres  trouvoient  les  Equinoxes  à  l'ai- 
de 


(a)  SoUn.  Folyhift.  Cap.  XLIL 

Am.  Marcel    Hift.  Lib.  XX IL  fub  fia Cafftodor, 

Variarum.  Lib,  VIL 

Comme  Solin  eft  le  premier  qui  paroît  avoir  re'panda 
.cette  erreur,  nous  citerons  ici  fes  propres  termes; 

Pyramides  turres  funt  in  oEgypto  fafti^iat<e  uhra  cellnudi- 
nem  omnem  ,  qu£  fieri  manu  pojjtt  ,itaque  weti^uram  unibrarwn 
€grefjt£ ,  nuUas  habem  umbras. 

Cela  n'efl  tout  au  plus  vrai  qu'à  midi  au  jotu  du  iolùxQt 
d  «te  f  &  enue  k$  deux  équino;içs, 


^ 


fur  les  Egyptiens  ©*  les  Chinois.        47 

^e  de  leurs  Pyramides;  {à)  ce  qu'il  n'eût  jamais  cru , 
s'il  av(jit  eu  des  plans  exaifts  de  ces  monuments, 
&  fur  -  tout  de  bonnes  Cartes  de  l'Egypte  telles  que 
celles  dont  nous  nous  fommes  fer  vis. 

Il  faut  favoir  que  les  Egyptiens  n'avoient  pas  dé- 
terminé le  rapport  qu'il  doit  y  avoir  entre  la  largeur 
de  la  bafe  à.  la  hauteur  perpendiculaire  d'une  Py- 
ramide quelconque:  or,  comme  ils  ont  extrêmement 
varié  à  cet  égard ,  il  eft  clair  qu'ils  n'ont  jamais  pen- 
fé  à  chercher  par  cette  méthode  les  jours  équinoxi- 
aux,  qu'ils  trouvoient,  fuivant  Macrobe,  par  de 
iîmples  ftyles ,  &  même ,  comme  on  l'a  prétendu  , 
par  leurs  horloges  d'eau.  Voici  donc  un  fait  dont 
M.  de  Vignoles  n'a  pas  eu  la  moindre  connoiffan ce  : 
la  Pyramide,  que  les  Arabes  nomment  el  Harem  el 
Kieier  el  Koubîi ,  a  une  bafe  beaucoup  plus  large ,  eu 
égard  à  fa  hauteur  ,  que  la  grande  Pyramide  de  iVf^;?:- 
phis  ;  ainfî  il  eft  certain  qu'elle  a  commencé  &  corn- 
-mence  encore  longtemps  avant  l'autre  à  confumer  fk 
propre  ombre  à  midi ,  &  n'indique  en  aucune  ma- 
nière que  ce  foit  les  Equinoxes.  On  pourroit  d'ail- 
leurs demander  comment  s'y  prenoient  les  Prêtres  at- 
tachés au  Collège  de  Thebes,  puifqu'on  fait  qu'il 
îi'a  jamais  exifté  de  Pyramide  dans  laThébaïde,quoi- 
qu'en  dife  Abulféda.    Cependant  ce  Collège  étoit  le 

plus 


(a)  De  ANNIS  ^GYPTIAC.  in  Mlfcell.  Berê^, 
linenj.  Tom.  IK. 

C'eft  par  hazard  que  la  grande  Pyramide  commence 
vers  l'Equinoxe  à  confumer  Ion  ombre  à  midi ,  puifqu'il 
y  en  a  d'autres  qui  commencent  plutôt.  Pour  ce  qui  eft 
de  trouver  par  ce  moyen  les  Soiftices,  nous  dirons  que 
la  plus  grande  ombre  méridienne  de  la  Pyramide  de 
Cizeh  6c  de  toutes  les  autres  indique  le  folftice  d'hiver; 
mais  il  eut  été  fort  difficile  de  trouver  celui  d'été. 
D'ailleurs  il  y  a  une  très- grande  pénombre  qui  eut  ten- 
du toutes  ces  obfexvations  entièrement  vicieufes. 


48  Recherches  Fhlhfcph'iqim 

plus  célèbre  de;  tous  par  fes  connoi (Tances  Aflrono- 
miques ,  comme  il  étoi:  auffi  ie  premier  par  Tépoque 
de  ù.  fondation. 

Ne  prêtons  donc  pas  aux  Egyptiens  des  vues 
qu'ils  n'ont  point  eues:  car  s'ils  avoienr  eu  de  telles 
vues ,  il  faudroit  avouer  aufli  que  le  fens  -  commun 
leur  a  manqué;  puifju'un  limple  ityle  donne  fur  tou- 
tes ces  chofes  des  indications  mille  fois  plus  précifes 
qu'une  mafle  qui  s'obfcurcit  elle-même. 

Les  Pyramides  ont  été ,  tout  comme  les  Obélis- 
ques ,  des  monuments  érigés  en  l'honneur  de  l'Etre 
qui  éclaire  cet  Univers;  &  voilà  ce  qui  a  déterminé 
les  Prêtres  à  les  orienter.  Il  eût  été  très  -  aifé  de 
pratiquer  dans  la  capacité  de  ces  édifices  un  grand 
nombre  de  falles  fépulchrales  pour  y  dépofer  les  corps 
de  toutes  les  perfonnes  de  la  famille  Royale  ;  &  c'ed 
ce  qu'on  n'a  néanmoins  pas  fait:  puifqu'on  n'y  a 
découvert  que  deux  appartements  &  une  feule  caifle, 
que,  malgré  l'autorité  de  Strabon  ,  beaucoup  de  Vo- 
yageurs éclairés  com-me  M.  Shaw  ,  ne  prennent  pas 
pour  un  Sarcophage  où  il  y  ait  jamais  eu  un  cadavre 
humain;  &  en  effet  cela  n'efl:  pas  même  probable. 
On  a  hazardé  à  l'occafion  de  cette  cailTe  mille  con- 
Jeiiures  :  cependant  je  ne  connois  point  d'Ecrivain 
qui  ait  deviné  que  ce  pourroit  être  là  ce  qu'on  nom- 
moit  parmi  les  Egyptiens  le  Tombeau  d'Oftris ,  com- 
me il  y  en  avoit  beaucoup  dans  leur  pays  ;  &  la  fu- 
perftition  confiiîoit  à  faire  tomber  tout  autour  de 
ces  monuments  les  rayons  du  Soleil ,  de  façon  qu'M 
n'y  eût  pas  d'ombre  fur  la  terre  à  midi  pendant  une 
moitié  de  l'année  tout  au  moins  :  car  ce  phénomène 
duroit  plus  longtemps  par  rapport  aux  Pyramides 
Méridionales  à'Illahon  &  Hauara  vers  l'extrémité 
de  la  plaine  connue  fous  le  nom  de  Cochome^  &que 
je  regarde  comme  les  plus  anciennes,  puifqu'elles  font 
fans  comparaifon  plus  endommagées  que  celles  de 
Mempbis ,  qu'on  croit  pouvoir  fubfifîer  encore  pen- 
dant cinq  mirlle  aas  à  en  juger  par  la  dégradation ,  qui 

y 


fur  les  Egypùetjs  &  les  Chimis.      49 

y  eft  arrivée  depuis  le  fîécle  d'H-érodote  jafqu'à  nos 
jours*  cet  Hiftorien  aflure  que  de  Ton  temps  on  y 
voyoit  beaucoup  de  figures  &  de  caraderes  fur  les  fa- 
ces extérieures  ,  qu'on  n'y  retrouve  plus.  C'eft  fau- 
t>e  d'y  avoir  réfléchi,  que  M.  Norden  dit,  dans  fou 
Voyage  de  Nubie,  que  ces  édifices  doivent  avoir 
été  conrtruits  avant  l'invention  des  caractères  Hiéro- 
glyphiques ,  ce  qui  choque  toutes  les  notions  de 
l'Hidoire.  Et  il  feroit  à  fouhaiter  que  la  plupart  des 
Voyageurs  fiffent,  avant  leur  départ  ou  tout  au 
Rîoins  après  leur  retour ,  de  meilleures  études. 

Une  obligation  réelle  qu'on  a  aux  Prêtres  de  l'an- 
cienne Egypte,  c'^fl;  d'avoir  orienté  les  Pyramides 
avec  beaucoup  d'exactitude  ;  car  par  -  là  nous  favons 
que  les  pôles  du  Monde  n'ont  point  changé  :  &  in- 
utilement chercheroit- on  fur  toute  la  furface  de  no» 
tre  globe  quelqu'autre  moyen  pour  s'en  alTurer:  il 
n'en  exifte  nulle  -  part ,  &  furtout  point  dans  la  Chal- 
dée  ;  pays  fur  lequel  on  s'efl:  formé  des  idées  très- 
faufles.     S'il  y  avoit  eu  dans  la  Chaldée  des  con- 
ftrudions  aulTi  folides  que  celles  de  l'Egypte,  il  en 
refleroit  des  ruines  prodigieufes  :  mais  comme  on  y 
8  bâti  avec  des  briques  &  du  bitume ,  toutes  îes  par- 
ties les  plus  élevées  ont  dû  fucceffivement  s'écrou* 
1er,  &  ce  n'eft  qu'à  quelques  pieds  au-deflus  des 
fondements  où  l'humidité  a  confervé  la  force  &  la 
ténacité  du  bitume,  qu'on  découvre  encore  quelques 
reftes  de  maçonnerie ,  comme  en  un  endroit  qu'on 
prend  pour  l'emplacement  du  Temple   de  Bélus; 
mais  ce  font   là  àts  chofes  qui  ne  méritent  point 
qu'on  en  parle.     D'ailleurs  dans  quel  cabinet  de 
l'Europe  a-t-on  jamais  pofféde  des  ftatues  ou  des 
monuments  Chaldalques?  tandis  que  tous  les  cabinets 
de  l'Europe  font  plus  ou  moins  fournis  d'antiques 
Egyptiens.     1  e  place  au  nombre  des  plus  fortes  exa- 
gérations de  Ctéfias  &  de  Diodore  de  Sicile,  l'Obé- 
lifque  qu'ils  atuibucût  à  Sémiramis,  &  que  p€rfonne 

Jme  IL  Ç  Q'i^ 


jo  Recherches  PhUoJophiqiies 

n'a  jamais  vu;  (a)  pendant  que  tout  le  monde  con- 
noit  les  Obélifques  de  l'Egypte ,  &  il  doit  en  avoir 
exiilé  plus  de  quatre -vingt  de  la  première  grandeur, 
dont  réreclion  n'étoit  pas  une  chofe  aufli  difficile 
qu'on  fe  l'imagine,  chez  un  peuple,,  qui  à  force  de 
tranfporter  de  telles  aiguilles ,  avoit  acquis  beaucoup 
d'expérience.  Fontana,  qui  mgnquoit  d'expérience, 
puifqu'il  opéroit  fur  de  tels  blocs  pour  la  première 
fQ\s ,  y  employa  beaucoup  plus  de  force  qu'il  n'en 
avoit  befoin  ;  car  il  attacha  à  l'Obélifque  du  Vatican 
fix  -  cents  hommes  &  cent  -  quarante  chevaux  :  la  réli- 
Hance  àts  cables  à.  des  cabeflans  étant  connue,  on 
a  évalué   que   cette  puiflance  eût  élevé  l'aiguille, 
quand  même  fon  poids  eût  excédé  de  cinq- cents - 
dix -mille  livres  fon  poids  réel,  y  comprife  l'armu" 
re.  {h)    Or  les  Egyptiens  n'ayant  pas  aiTis  ces  monu- 
ments  ^.ir  des  bafes  aufTi  hautes  que  celles  qu'on 
leur  a  données  fort  mal  à  propos  à  Rome ,  ils  ont 
pu  avec  quatre- cents  hommes  &  quatre -vingt  che- 
vaux lever  quelque  Obélifque  que  ce  foit ,  en  fap-  " 
pofant  même  qu'ils  ne  fe  foient  fervis  que  de  cabe- 
hans.  Il  ne  faut  point  croire  ce  que  difent  quelques 
Jouteurs,  d'un  Pharaon  qui  y  employa  vingt- raille 
hommes ,  &  fit  attacher  fon  propre  fils  au  fommet 
de  la  pierre  pour  engager  les  ouvriers  à  être  fur  leurs 
gardes ,  abiurdité  qui  ne  mérite  point  qu'on  la  réfute. 
Ce  qu'il  y  a  de  bien  plus  important  à  favoir  ,  c'elt 
qu'on  fe  trompe  généralement  aujourd'hui  au  fujet 
des  Obélifques,  qu'on  dit  avoir  fervi  en  Egypte  de 
Gnomons.     Il  fuîTit  d'examiner  attentivement  leur 
pofition  &  leur  forme  ,pour  s'appercevoir  qu'on  n'y 
a  jamais  penfé:    les  Egyptiens  élevoient  toujours 

deux 


(^)  lackfon  prouve,  àzn%  (es  Antiquités  Chronologiques , 
fcue  cet  Ob-élifque  n'a  jamais  txiûé  à  BdhyloîiQ, 
(i>)  E/iftoIa  de  Obelifco  Kottue  Js26, 


fur  les  Egyptiens  &  les  Chinois.         5 1 

tieux  de  ces  aiguilles  Tune  à  côté  de  l'autre ,  à  l'en- 
trée des  Temples  ;  &  lorfqu'il  y  avoit  trois  grandes 
portes ,  on  y  plaçoit  jufqu'à  fîx  Obélifques.  Tout 
cela  fe  voit  encore  de  nos  jours  dans  les  ruines  du 
Temple  de  Phylé,  dans  celui  de  Thebes  &  à  l'en- 
trée de  ce  qu'on  prend  pour  le  Tombeau  d'Ofî- 
mendué ,  mot  viiiblement  compofé  de  Mondes  & 
d'Ofnis. 

Par-li  on  peut  déjà  s'appercevoir  qu'il  n'ed 
point  du  tout  quedion  de  Gnomons  ,  qu'il  feroit  ab- 
furde  de  pofer  fî  près  les  uns  des  autres  que  leur  om- 
bre fe  confondît.  D'ailleurs  la  partie  fupérieure  de 
ces  aiguilles,  qu'on  nomme  le  Fjramïdium ^  ne  fau- 
roit  donner  aucune  indication  précife,  hormis  qu'on 
n'y  ajoute  un  globe ,  comme  Ton  fît  à  Rome  fous 
Auguite  &  fous  Confiance.  Et  voilà  cependant  ce 
que  les  Egyptiens  n'ont  jamais  fait,  puifqu'aucua 
Auteur  de  l'Antiquité  n'en  a  parlé,  &  on  voit  par  le» 
tableaux  tirés  des  ruines  dC Herculaninn  ^  &  beaucoup 
mieux  encore  par  la  Mofaïque  de  Palertrine,  que 
les  Obélifques  y  font  toujours  repréfentés  fans  globe. 
Aufïï  n'a- 1- on  pas  trouvé  dans  la  tête  de  ces  mo- 
numents la  moindre  excavation  pour  y  inférer  le  Ily- 
le  ou  la  barre.  Et  quand  un  Romain  nommé  Maxi- 
me,  qui  étoit  Préfet  de  l'Egypte,  voulut  mettre  un 
globe  fur  fObéiifque  d Alexandrie,  il  en  fit  tron- 
quer le  fommet  ou  la  pointe;  ce  que  les  véritables 
Egyptiens  euffent  envifapé  comme  un  facriiege.  Ain* 
files  membres  de  l'Académie  des  Infcriptions-de  Pa- 
ris étoient  fort  mal  informés,  lorsqu'ils  firent  leur 
rapport  à  l'Académie  des  Sciences,  qui  vouloitêtre 
inftruite  exaftement  fur  l'antiquité  des  globes  fup- 
portés  par  les  Obélifques.  {a)     Nous  répétons  en- 

co- 


{a)    Mémoirej    d€  VAcad,   des   Infcri}>ti(m*    Tom,   112, 

C  a 


5^  Recherches  Pîûkfoph'iques 

core  une  fois  que  ce  n'a  jamais  été  Tufage  d^ 
Egyptiens. 

Il  eft  manifefte  qu'on  a  abu.fé  d'un  paOTage  d'Ap- 
pion  le  Grammairien  c  qui  prétendoit  que  MolTe  a- 
voit  placé  àei  hémiÇ'heres  concaves  fur  de$  colon- 
ïieg  au  lieu  d'employer  des  Obélifques;  mais  il  par- 
îoit  de  ces  chofes  -  là  d'une  manière  qui  prouve  qu'il 
ne  favoit  point  ce  qu'il  voulolt  dire  ;  &  le  Juif  Jofe- 
phe, encore  plus  mauvais  raifonneur  &  plus  ignorant 
Fhyficien  qu'Appion,  le  réfute  par  des  arguments 
pitoyables.  Vitruve,  Cléomede,  Macrobe  &  Mar- 
tien Capelle  décrivent  les  horloges  folaires ,  équinoxi- 
aux,  dont  on  fe  fervoit  en  Egypte,  &  par  le  moyen 
defquels  Eratofthene  mefura,  ou  vérifia  la  mefurç 
de  la  Terre  (a).  Ces  horloges  étoient  réellement  des 
hémifpheres  concaves  du  milieu  defquels  s^élevoit  un 
flyle  perpendiculaire  ;  mais  le  comble  du  ridicule  fe- 
roit  de  vouloir  avec  Appion,  qu'on  eût  placé  ces 
cadrans  fur  des  Obélifques  ou  de  hautes  colonnes , 
où  il  eût  fallu  en  fuite  monter  avec  des  échelles  pour 
obferver  la  déclinai fon  de  l'ombre.  Quoique  les 
Prêtres  de  l'Egypte  employaient  très-fouvent  ces 
înflruments ,  ils  faifoient  néanmoins  plus  de  cas  dç 
leurs  hydrofcopes  ou  des  horloges  d'eau  ;  &  leur 
eftime  étoit  fondée  fur  le  befoin  qu'ils  en  avoient 
pendant  la  nuit  pour  les  obfervations  Aflronomiques:: 
tîon  que  j'aye  jamais  pu  me  perfuader  que  la  pré- 
cifîon  de  ces  horloges  ait  été  auffi  grande  qu'Orus 
Apollon  le  donne  à  entendre,  en  difant  qu'elles  fe 
vuidoient  exadément  en  un  jour  équino^cial  (^;. 

li 


(a)  Vitruv.  ArchiteSl.  Lib.  IX.  Cap.  9  .  .  .  .  Cléomede 
de  Meteorolo^.  ...  Macroh.  in  Sera.  Scip.  Lib.  I,  Cap.  20.,, 
Mayf.  Capell.  Ub.  de  Geometria 

(b)  Voyez  le  i^*  Qap.  ^u premier  Livre  dfj  JSitre^yphh 
pe/fCOruf. 


fuT  les  Egyptiens  Sf  1^^  Chinois.       53 

Il  ne  nous  a  pas  été  poflible  de  voir  ni  des  Sa- 
bliers, ni  des  Clepfydres  faites  à  la  Chine;  mais 
fious  favons  fans  en  avoir  vues ,  qu'elles  ne  repréfen- 
tent  point  un  finge  qui  urine ,  forme  bizarre  que  les 
Prêtres  de  rEg}^pte  avoient  jugé  à  propos  de  donner 
à  leurs  horloges ,  d'ailleurs  autrement  graduées  &  di- 
♦ifées  que  celles  de  la  Chine.  Car  douze  heures 
Égyptiennes  ne  valent  que  fix  heures  Chinoîfcs  (a). 
Et  cette  différence  eft  plus  eflentielle  qu'on  ne  feroic 
d'abord  perte  à  le  croire:  enfin  elle  eft  auffi  effeniieU 
}e  que  celle  qui  concerne  la  divillon  des  fignes  du 
Zodiaque  chez  ces  deux  peuples,  qui  n'ont  prjtô- 
que  rien  de  commun  que  ce  que  le  hazard  a  pu 
produire 

Ce  n'ei^  point  ici  le  lieu  de  dire  ce  qu'il  faut  rai- 
fonnablement  penfer  des  Inferiptions  gravées  fur  quel- 
ques Obélifques  :  on  fait  que  le  P.  Kircher  a  fait 
tous  fes  efforts  pour  perfaader  qu'elles  ne  renferment 
point  des  faits  hiftoriques,  ou  la  narration  de  quel- 
que événement.  Mais  le  P.  Kircher  a  ignoré  que 
ces  înfaiptions  font  des  chofes  très- indifférentes  par 
lapport  à  ce  qui  devoit  conftituer  un  Obélifque  pro- 
prement dit;  pmfqu'on  en  connoît  jufqu'à  trois  de 
la  première  grandeur,  qui  étoient  purs,  c'eft-à-dire 
fans  aucune  apparence  de  caraâeres  fur  les  quatre  fe- 
ces.  Cependant  nous  favons  indubitablement  qu'un 
de  ces  Obélifques  purs  a  été  dreiïé  pendant  plu lieurs 
fiécles  devant  le  Temple  du  Soleil  ;  £kns  qu'on  pui^- 
fc  accufer  les  Prêtres  à.  les  Sculpteurs  d'avoir  été 
trop  ignorants  pour  y  graver  des  caraderes  Hiérogly- 
phiques, comme  H'ardouin  l'infinue  ii  ridiculement 
au  fujet  d'une  de  ces  aiguilles  muettes,  &  taiilée 
par  ordre  du  Pharaon  Neclanebe  (h),  Cora- 

(j)  Voyez  Bayer  de  HORIS  SINICIS,    &  Ulug  «  Beig 
de  EPOCHIS  CELEBR. 

(b)  In  Flin.  Lib-  îG.  Cap.  XIF, 

C3. 


54        ■    'Recherches  Philo/ophiques 

Comme  un  Arabe  nommé  Abenephi ,  &  beau- 
coup d'autres  Ecrivains ,  qui  rl'étoient  point  Ara- 
bes, ont  confondu  les  Obélifques  avec  les  préten- 
dues Colonnes  Hermétiques,  il  convient  de  faire 
ceiier  la  confuilon ,  <&  de  fixer  les  idées  à.  les  ter- 
Kies  :  {a)  car  enfin ,  ces  chofes  n'avoient  aucun  rap- 
port entr'elles. 

Manéthon ,  pour  compofer  THifloire  de  l'Egypte , 
avoit  confulté  les  Stèles  cP Hermès  drefTés  dans  les 
Syringes  ou  les  allées  fouterraines  ;  {b)  mais  on  ne 
trouve  nulle  part  qu'il  ait  confulté  les  Infcrlptior.s 
gravées  fur  les  Obélifques.  Il  ne  fau-t  d'ailleurs  pas 
prendre  en  un  fens  rigoureux  ce  mot  de  Stèles  ou  de 
Colonnes  Hermétiques  :  c'étoient  tout  au  plus  des 
Cippes  ,  &  plus  fouvent  encore  des  tables  de  pier- 
re, ce  que  les  Alcbymifles  Arabes  ont  bien  fu  ,  en 
nommant  la  place  d'Émeraude ,  dont  nous  avons  par- 
lé dans  la  feclion  précédente  Ja  Table  Smaragdine, 
comme  on  dit  les  Tables  du  Décalogue. 

Les  Ecrivains  de  l'Antiquité ,  à.  Manéthon  lut- 
îTiême ,  nous  apprennent  que  les  Stèles  Herm.étiques. 
étoient  renfermés  dans  la  partie  la  plus  fecrette  des 
Temples,  à^^nsVAdytum,  à.  même  au  fond  des  ca- 
veaux où  les  Prêtres  fe  retiroient  pour  étudier,  (c)^ 

Par -là  on  voit  qu'ils  diiTéroient  infiiâment  des- 
Obélifques ,  expofés  aux  yeux  de  tout  le  monde  à 
l'entrée  des  principaux  édifices  publics;  &  fur  des 
monuments  ainfi  expofés ,  &  fignificatifs  par  leur  fi.- 
gure  ,  les  Infcriptions  n'étoient  point  eiléntieiles  ; 
tandis  que  les  Infcriptions  ftules  conllituoient  les 
Ste'/ey  liermétiques. 

JM.  Jabionski,  dont  l'autorité  fera  à  jamais  d'un 

grand 


(a)  Menephi  apnd  Kirch,  in  Obelifco   Famplileo  fa^.  ^l 

(b)  Syticel  in  Cbron.  fa^.  40. 

{s.}  À^otdesmat.  Lib,  k,  vtrf.  z  dS  5  Edit.  Cioaoviu 


fier  les  Egyptiens  £^  les  Cfûnois.      5  S 

grand  poids  dans  toutes  ces  Matières ,  a  prouvé  par 
crinvincibles  arguments ,  que  le  IVio/Zi,  \e  Mercure 
Trhnégïfîe ,  V Hermès  ^^o.^  Égyptiens ,  ett  un  pur  Tpe:- 
tre  Mythologique;  c'eft-àdire  un  perfonnage  qui  n'a 
jamais  exiflé.  {a)  Cependant  la  diilinction  ,qu  il  fait 
entre  l'ancien  Hermès  &  le  nouveau ,  n'eit  pas  encore 
telle  qu'elle  devroit  l'être.  Tout  le  temps  pendant 
lequel  les  Prêtres  ne  gravèrent  leurs  Hiéroglyphes  que 
fur  des  pierres  ,  eil:  le  temps  du  premier  tîermèst 
les  fiécles  poftérieurs, pendant  lesquels  ils  fefervirent 
de  livres  compofés  de  feuilles  de  papyrus,  car  ib 
n'ûfcient  toucher  dts  livres  de  parchemin  ,  appartien- 
nent au  fécond  Hermès;  ces  hornm<^-là  parloient 
toiî jours  aliégoriquemen-.  ,  &  ils  ont  trompé  tous  nos 
Clironologiftes  modernes.  C'eft  avec  un  plaifir  mê- 
lé de  compafllon, qu'on  Ut  les  difputes  élevées  entre 
ces  prétendu.*  calculateurs  fur  !e  ten.ps  oîi  vivoit 
Hermès  :  c'ell  comme  il  Ton  difputoir  fur  le  temps 
où  vivoit  la  Fée  Morgane. 

On  peut  croire  que  Pline  s'efl  trompé  ,  lorsqu'M 
£  prétendu  que  le  premier  de  tous  les  ObéUsques, 
que  les  Egyptiens  aienf  dreffé ,  eil  celui  qu'on  voyoit 
à  Héliopolis;  c'eft-à-dire  à  plus  de  cent&  foixante 
lieues  de  l'endroit  où  on  l'avolt  taillé.  Il  a  embrafie 
ctftte  erreur  ,  parce  que  les  Grecs  ont  auffi  quelque- 
fois employé  ce  terme  à' Héliopolis  pour  déiigner  la 
ville  de  Thebes,-  où  il  paroît  qu'on  a  érigé  les  pre- 
miers Obélisques  devant  les  portes  du  Temple  de 
Jupiter  Ammon,  qu'on  n'avoit  pas  négligé  d'orner, 
afin  de  donner  dulufa-e  à  l'ancienne  Capitale  de  l'E- 
gypte ,  dont  quelques  Géographes  modernes  ont  vou- 
lu fixer  rétendu'e  fur  des  indications  peu  certaines. 
Mais  M.  d'Anville,  qui  a  porté  le  circuit  de  Thebes 
à  neuf  lieues  ,  femble  avoir  outre -palTé  toutes  les 

tor- 


(<?>  Pamheon  c/E^y^.  Lib    V.  Cap  f 
C  4 


56  Recherchs  Philofophique^ 

bornes,  &  même  celles  de  la  probabiiité.  Lesjefuite^^ 
qu'on  fait  avoir  exagéré  groffiérement  tout  ce  qui  con- 
cerne la  Chine,  ne  font  l'enceinte  de  Pékin  que  de 
Ixx  lieues,  qui  fe  réduiroient  à  moins  de  deux  ,fi  les 
maifons  de  Pékin  étoient  de  trois  étages:  mais  comme 
ce  ne  font  que  de  chétifs  rez-  de-  chauffée, ils  occa- 
pent  beaucoup  plus  de  terrain  que  les  villes  réguîié- 
lement  bâties  en  Europe.  Cependant  on  peut  en 
moins  de  quatre  heures  faire  commodément  à  cheval 
le  tour  de  cette  efpece  de  Camp  Chinois ,  que  le  feu 
pourroît  confumer  en  un  jour ,  fans  qu'il  en  rcflàt  Is 
moindre  veftige  ;  tandis  que  le  Père  Bofcowich  foup- 
V'onne  qu'après  là  deftru(?lion  de  Conftantinople ,  il 
reliera  au  moins  quelques  ruines  de  (q$  Mosquéçs  à. 
de  ks  Befefteins.  (a) 

Les  maifons  de  Thebes  étoient,  au  rapport  de 
Diodore ,  de  quatre  à  cinq  étages;  Ôt  ii  avec  cela  on 
portoit  fon  circuit  à  neuf  lieues,  il  en  réfulteroit  le 
plus  prodigieux  amas  d'habitations  qu'on  eût  jamais 
\'U  fur  la  Terre,  fans  même  excepter  Babylone,  où 
beaucoup  de  maifons  ne  paroiffenl  avoir  été  que  des 
fez-de-chauflee.  ]1  faut  difiingucr  la  véritable  en- 
ceinte de  Thebes,  d'avec  les  habitations  éparpillées 
en  longueur  fur  les  deux  bords  du  Nil ,  &  tout  le 
merveilleux  difparoîtra:  Dydime,  qui  doit  avoir  eu 
connoiflance  d'une  mefure  prifê  à  la  rigueur,,  n'éva- 
Jue  la  fuperficie  de  Thebes  qu'à  trois  mille  fepc 
cents  arures ,  &  je  Hiis  certain  que  c'efl:  plutôt  accor- 
der trop  ,  que  trop  peu  :  de  forte  que  nous  trouvons 
ki  une  ville  fans  comparaifon  plus  petite  que  Paris. 
La  manière,  dont  les  Anciens  ont  varié  en  fe  con- 
tredifant  les  uns  les  autres ,  prouve  qu'ils  n'étolent 
point  d'accord  fiir  le  terme  où  Thebes  commençoit 

& 


(a)  Journal    d'un  Voyage   de   Conjiamimpls   en   Poh^fis 


fur  les  Egyptiens  %^  les  C/ihwis.      57 

<&  fur  le  terme  où  die  finifToIt;  mais  proprement 
parlant ,  toutes  les  habitations,  qui  fetrouvoient  fur 
la  riveLibyque  n'appartenoieiit  point  à  la  ville,  {a) 

Quant  à  Memphis ,  on  fait  Ton  enceinte  de  trol« 
lieues ,  &  il  ne  faut  pas  douter  qu'on  n'y  ait  compris 
de  grands  étangs  abfolument  comblés  de  nos  jours  , 
un  parc  ou  une  quantité  de  bosquets  d'Acacia ,  de  Pal* 
iniers ,  de  Sycomores  ;  à.  enfuite  tout  le  Palais  royal 
des  Pharaons ,  qu'on  fait  avoir  été  étendu  en  longueur 
d'une  extrémité  de  la  ville  à  l'autre,  parce  que  c'étoit 
probablement  un  amas  de  différents  logements  où  ,U 
y  avoit  des  écuries ,  un  ferrail  à.  de*  chapelles.  Au- 
refîe,  Memphis  ne  s'aggrandit  &  ne  fe  peupla  qu'à.- 
mefure  que  Thebes  devint  déferte;  car  il  ne  faut- 
point  croire  que  ces  deux  villes  aient  été^très  - ilorîf* 
fantes  à  la  fois ,  ce  que  la  population  de  l'Egypte  ne-' 
permettoit  points  &  û  on  lit ,  dans  l'Ouvrage  de  M*- 
aOrigny,  que  vingt  mille  villes  ont  pu  y  exifler 
iâns  faire  aucun  tort  aux  terres  laboiirables  ,(b)  noua 
dirons  que  de  telles  aQértions  font  des  rêves-,  qui 
reflemblent  à  ceux  que  ce  même  homme  a  eus  fur 
1-isle  Eléphantine,  dont  l'étendue  lui  paroiiîbit  étre- 
prodigieufe;  &  nous  avons -déjà  eu  foin  d'avertir 
que  cette  isle  n'eit  qu'un  point  de  terre  dans  le- 

L'aggrandiflepent  de  Ptolémaïs  &  d'Alexandrigr 
fit  tomber  IVlemphis.  à  fon  tour ,  à.  la  même  révo- 
lution" 


(j)  Il  n'y  a  pas  deux  Auteurs  anciens  qui^'accoident' 
fir  la  grande-.u  de  Thebes;  &  on  ne  fauroit  combiner  la' 
lîicfure,  indique'e  par  Dydime  ,  ni  avec  celle  de  Caton- 
cire  par  Etienne  de  Byzauce  ,  ni  avec  celle  de  DJodore  „- 
«ri  avec  celle  de  Strabon ,  ni  avec  celle  d'Euftathe ,  qui 
font  tous  en  contradiftion  les  uns  avec  les  autres. 

On  doit  auffi  avoir  beaucoup  exage'ré  la  giandçiiS' 
é'^A'variSf  fituée  dans  la  Bafle .  Egypte. 


53"  Kesherches  Pfulojophïqueî 

liition  arriva  lorsqu'on  bâtit  le  Caire ,  fur  lequeî  les 
voyageurs  modernes  fe  font  autant  trompés ,  que  les 
anciens  fetroivipoient  touchant  la  prétendue  grandeur 
de  Thebcs.  On  peut  être  certain  que  l'enceinte  du 
Caire  n'ed:  pas  à  beaucoup  près  de  trois  lieues  de 
2500  toifes  chacune. 

On  tachera  de  tenir  un  milieu  entre  la  trop  gran- 
de élévation  que  Diodore  donne  aux  nigilbns  deTan- 
cienne  Egypte  «5c  l'état  où  les  réduit  M.  Pococke  ,qui 
prétend  que  ce  n'étoient  que  des  tentes.  Suivant  cette 
bizarre  idée  toute  une  ville  Egyptienne  n'eût  confifté  . 
qu'en  un  Temple,  &  en  une  aiiemblée  de  gens  qui; 
campoient  autour  de  ce  Temple.  Mais  M.  i'occcke 
efl  le  feu!  qui  ait  jamais  imaginé  de  faire  camper  les- 
Egyptiens,  fanss'appercevoir  qu'ils  avoient  pour  ce 
i;enre  de  vie  une  horrible  av^erilon  ;  .au  point  qu'ils, 
re  permirent  pas  n;ênîe  aux  Juifs  de  camper  en  Egyp- 
te, à,  il  feroit  à  fouhaiter  que  les  Turcs  eu (Tent  ob- 
fen/é  la  même  conduite  à  l'égard  des  Arabes  Bédouins,, 
auxquels  ils  ont  permis  de  vivre  fous  des  tentes;  ce. 
cjji  a  entrai, é  la  ruïne  de  différentes  Provinces*  C'eft 
sne  maxime  qu'il  ne  faut  jamais  perm^ettre  dans- 
quelque  pays  que  ce  foit,  que  de&  familles  entières 
entreprennent  de  camper. 

S'il  convient  de  mettre,  comme  nous  l'avons  dit,- 
des  bornes  à  la  trop  vafte  étendue  4e  Thebes,  il  eit 
également  néceffaire  de  fe  défabufer  fur  le  nombre^ 
cQs  Temples  de  l'ancienne  Egypte ,  qui  n'a  point  été 
2uf£  grand  que  quelques  A-uteurs  l'ont  dit ,  avant 
qu'on  en  eat  exadement  reconnu  les  ruines.  L'opi-- 
riion  la  plus  générale  eft  que  le  tronc  d'un  Palmier 
s  fervi  de  modèle  aux  colonnes  de  tous  ces  édifices r. 
/nais  11  cela  éroit  vrai ,  ces  colon  nés  fereffembleroient 
plui^  ou  moins  entr'elles ,  tandis  qu'il  n'y  a  rien  dé- 
plus varié.  C'eft  ce  qu'on  obferve  auffi  par  rapport, 
aux  chapiteaux  î  ceux,  qui  repréfentent  une  cloche- 
rcnverfée,  ont  été  adoptés  dans  f ordre  Corinthien,. 
&  oa  noiïUïiê  encore  aujourd'hui  le  çorps^du  chapiteau: 


fur  les  Egyptiens  ^  les  Cïùnots*      5*9 

Corinthien  Campane.  Ainfi  i'avanture  du  panier  trou- 
vé  par  Calliniaque,  &  autour  duquel  étoit  crû  de 
î'Achantc,  eft  une  fable  puérile,  inventée  par  les 
Grecs  .qui  ont  voulu  nûus-perruader  qu'ils  n'avoient 
îien  emprunté  de  l'Egypte;  tandis  que  Ton  voit  mani- 
fedement  le  contraire.  Y.q.^  Grecs  ant  encore  voulu 
nous  faire  accroire  que  les  Triglyphes  employés  dans 
le  Dorique,  repréfentent  les  extrémités  des  poutres, 
qui  repofent  fur  l'architrave;  ce  qui  n'efr  point  vrai 
à  beaucoup  près,  ht^  triglyphes  font  de  purs  orne- 
ments de  caprice,  imagines  par  les  Sculpteurs  ou 
îes  Architectes  de  l'Egypte  ,  qui  ne  bâtlifoient  ja- 
mais'en  bois,  h.  les  Grecs  n'ont  ajouté  à  ces  orne- 
ments que  les  Gouttes  ,  qui  n'y  étoient  pas  fort  né- 
celfaires.  Ce  qu'il  y  a  de  finguiier /c*ell  qu'on  n'a 
point  retrouvé  jusqu'à  prêtent,  dans  les  ruines  de 
l'Egypte  ,  dts  colonnes  dont  les  vertèbres  foienr 
alternativement  de  m.arbre  b'anc  &  de  marbre  noirr 
cependant  on  affure  que  les  Egyptiens  eiliaioient  beau- 
coup cette  bigarrure ,  qui  a  dû  produire  un  mauvais 
effet;  mais  fouvenons-nous  toujours  que  les  yeux  des 
Orientaux  ne  font  point  faits  comme  les  noires. 

Je  n'ai  découvert  dans  les  Auteurs  qu'une  feu΀' 
confiruclion  où  l'on  eut  eifectivemient  pris  le  tronc- 
du  Palmier  pour  modèle  àts  colonnes,  afin  de  fatis- 
faire  le  goût  do  Pharaon  Amalh^^  qui  fit  travailler 
d'une  manière  prodigieufe  dans  la  ville  de  Sais,  Ec- 
cela  quelques  années  avant  la  chute  de  la  Monarchie 
Egyptienne;  d'oii  l'on  peut  juger  que  la  paffion  de 
bètir  ne  fe  ralentit  jamais  dans  cette  contrée,  011  la 
chaleur  &  la  fertilité  portent  naturellement  les  hom-- 
mes  à  la  pareffe.  Ajifiote  a  bien  foupçonné  que  le*- 
Prêtres  ne  vouîoient  point  que  le  peuple  reftât  of- 
iîf:  (i7)mais  indépendamment  de  tous  les  autres  mo»- 

tifs 


Ca)  JriJÎGt,  iit'  R  E  P  U  B  L  I  C.  Lia.  V.  Cap.  », 

e  6 


6o  RecfîercFies  Phihfopliiques 

tifs  purement  politiques ,.  les  Prêtres  paroilTent  avc'^r' 
été  perfuadés  que  Tadion  &  le  mouvement  étoieat 
très  propres  à  entretenir  ià  fanté  d'un  peuple  fujet 
à  la  lèpre;  <5c  pour  empêcher  les  corvées  de  devenir 
infùpportables,  ils  avoient  inftitué  beaucoup  de  jours 
de  fête  ou  de  repos.  Sous  un  climat  auffi  ardent  que 
le  leur,  ce  tempérament  n'étoit  point  m.auvals;  mais 
il  ne  vaudroit  rien  dans  nos  climats  froids  ,  où  les 
forces  s'épuifent  beaucoup  moins  en  un  temps 
égal.  S'il  eft  vrai  que  tous  les  Collèges  de  l'Egyp- 
te aient  témoigné  du  mécontentement  au  fujet 
de  la  conduite  du  Roi  Cheops ,  qq  n'eft  (ïïrement 
point  parce  qu'il  faifoit  travailler  à  une  Pyramide, 
îBais  parce  qu'il  faifoit  travailler  pendant  les  jours  de 
ï?te  ;  quoique  le  récit  d'Hérodote  à  cet  égard  foit 
une  pure  fiâion,  qui  choque  toutes  les  idées  que- 
îicj?  avons  du  Gouvernement  de  PEgypte,  bien 
ïnoins  defpotique  que  lea  Ecrivains  modernes  le  pré- 
tendent. Ï1  efï  ridicule  lurtout  de  leur  entendre 
dire  que  dans  un  pays  de  liberté  comme  l'Angleterre , 
on  ne  s'aviferoit  pas  d'élever  des  Pyramides.  TandiS 
qu'on  a  calculé  qu'en  Angleterre  la  culture  des  cam- 
pagnes exige  neuf  fois  plus  dé  travail  qu'en  Egypte'; 
&  fi  les-Anglpis  voulôient  donner  une  lifte  exaâe  de 
tous  ceux  qui  périment  en  mer  pendant  le  cours  d'une 
année ,  foit  par  les  naufrages ,  fôit  par  d'autres  aeci- 
dénts ,  on  verroit  que  leur  Marine  abforbe  piùs  d'hom- 
mes dans  le  cours  d'un  an  que  la  conftrudion  de  tou- 
tes les  Pyramides  n'en  a  pu  abforber  en  un  long  laps 
dé  fiecles.  Il  ne  faut' donc  pas  comparer  en tr' elles  des 
chofes,  qui  ne  font  nullement  comparables:  corryne 
l'Agriculture  n'occupolt  point  affez  les  Egyptiens  ,ât 
eomîTie  la  Marire  ôt  le  Commerce  extérieur  ne  les 
©ccupoient  pas  du  tout, il  falloitleï appliquer  à  d'au- 
tres travaux.  Quand  on  réfléchit  à  l'état  floriffant  de 
leur  pays  fous  les  Pharaons .  &  à  l'état  miférable  &: 
malheureux  où  il  fut  réduit  fous  les  Empereurs  Chré- 
tieiig  tkpuis  Coflftîintîû  ^  ^  enTuiCe.  fouf  k$  Turcs , 


fur  les  Egyptiens  &  i^^  'Cblncis.        6'ï 

îdors  on  fe  perfuade  aifément  que  Pancienne  forine 
du  Gouvernement  n'étoit  pas  aulfi  mauvaife  que  de 
petits  efprits  le  difent. 

On  a  fans  doute  beaucoup  exagéré  un  événement 
qui ,  s'il  étoit arrivé  comme  onle  décric ,  eût  encore 
été  un  événement  très  •  imprévu.  On  veut  que  le 
Pharaon  JVecco  ,  en  faifant  creufer  un  folTé  de  com- 
munication entre  le  Nil  &  le  Golfe  Arabique ,  perdît 
cent  &  vingt  mille  hommes.  D'abord  il  n'eft  point 
croyable  que  cent  &  vingt  mille  hommes  aient  pu 
périr  en  travaillant  à  un  folTé,  que  Ptolémée  Phila- 
delphe  fît  faire  dans  un  autre  endroit,  fans  qu'il  lui 
€n  ait  coûté  un  ouvrier. 

Voici  ce  qui  a  pu  donner'  lieu  à  tous,  ces  bruits 
populaires. 

Les  Prêtres  de  l'Egypte  déîapprouvoient  Haut©- 
ment  le  projet  de  fùre  communiquer  la  Mer  Rouge 
avec  le  Nil:  ils  avoient  même  publié  un  oracle  pour 
détourner  le  Pharaon  Necco  de  fon  entreprife  ;  car 
ayant  une  cannoiûTance  bien  exafte  du  local ,  ils  fa- 
voient  d'avance  qu'un  telfoflTé  ne  ferviroit  jamais 
à  rien.  Or,  voilà  ce  que  l'événement  a  prouvé.; 
puisque  Ptolémée  ne  put  réufTir  à  établir  un  Port 
pour  le  Commerce  des  Indes  &  delaCoted'Afriqua, 
dans  l'endroit  où  fon  Canal  fe  déchar geoit  dans  le 
Golfe  Arabique.  Il  fallut  établir  ce  Port  beaucoup 
plus  au  Sud;  ce  qui  rendit  tous  les  travaux  faits  fur 
l'Ifthme  de  Suez  inutiles:  car  qu'il  me foit permis  dé 
dire  que  Strabon  doit  s'être  bien  trompé  ,  s'il  a  cra 
qu'on  pouvoit  naviguer  fur  ce  foffé  avec  de  gros  va is- 
feaux  très -chargés  ;  puisque  Gléopatre  n'y  put  même 
faire  pafler  de  petites  galères ,  en  un  inftant  de  crife 
oii  ilVagiiïbitde  fa  vie  à  de  fon  Empire- 
On  avoit  fait  accroire  dé  nos  jours  aux  Turcs.,, 
que  s'ils  vouloient  s'enrichir  prodigieufement  &  tout' 
à -coup ,  il  n'y  avoit  qu'à  r' ouvrir  l'ancienne  commu- 
ûicatioa  entre  le  Nil  a  lePortdcvSV^^.  Mais  l'hom- 
C  r  me^ 


ê:^  Recherches  Phïïofophiquef 

me ,  que  la  Porte  envoya  far  les  lieux  pour  y  exa- 
îniner  ies  chofes ,  déconfeilla  cet  abfurde  projet  au 
Sultan.  En  effet,  fi  un  Prince  tel  que  PtoIemee,qui 
avoit  entre  Tes  ir.ains  une  branche  du  Commerce  des 
Indes,  ne  put  tirer  aucun  avantage  fenfible  de  ce  Ca- 
nal ,  qu'en  feroient  les  Turcs  ,  qui  n'ont  que  douze 
©u  tœize  mauvais  vaiilèaux,  qui  ne  fortent  jamais  du 
Golfe  Arabique;  à.  qui  viennent;  chercher  les  mar^ 
ehandifes  éts  Indes  a  Giddab ,  où  les  Européens  en 
apportent  annueiement  pour  quinze  ou  feize  millions^ 
de  livres  ?  Quand  on  compte  ce  que  les  Turcs  per- 
dent par  les  naufrages  en  retournant  de  Giduih  è 
€uez^  alors  on  voit  qu'ils  feroient  mieux  d'aller  dé- 
barquer leurs  cargaifoîis  à  Bérénice  ;  <5c  de  prendre 
enfuite  le  chemin  de  terre,  comme  on  le  faifoit  fous 
îes  Ptolémées.  Mais  il  y  a  acluellement  dans  la  Thé- 
baïde  deux  tribus  de  voleurs  ou  d'Arabes  Bédouins, 
connus  fous  le  nom  de  Bem-WaJJel  à.  à' Ârû[:dé , 
qui  rançonneroicnt  vraifemblablement  les  Caravanes^ 
Comme  ies  Turcs  ont  très  -  mal  gouverné  les  pays 
^ui  leur  font  fournis,  ils  méritent  qu'on  les  voie 
comme  ils  ont  Volé  à  cpprimé  les  autres. 

Quant  au  fameux  Lac  Mens ,  on  ne  peut  juger 
4e  fa  véritable  iituation  qu'en  jettant  un-^éïîup  d'œil 
fur  la  Carte, qui  accompsgne  ces  Recherches;  &  où 
©n  le  verra  placé  au  Nord  de  la  ville  des  Crocodiles , 
©u  de  ce  qu'on  nomme  aujourd'hui  la  Province  de 
'Se  ni  m. 

Le  Père  Sicard  efl  tombé  dans  une  erreur  fort 
grave,  lorsqu'il  a  reculé  le  Méris  trop  au  Sud ,  en  le 
convcrtiifant  en  un  long  Canal,  parallèle  au  lit  du 
]Nil,  &  dont  nous  avons  également  indiqué  la  trace, 
C'eft  avec  furprife  qu'on  a  vu  M.  d'Anvilie  adopter 
cet  arrangement  inconnu  à  des  Géographes  tels  que 
Strabon  &  Ptolémee,&  inconnu  encore  à  d^s  Hifto-- 
riens  tels  qu'Hérodote  &  Diodore,  qui  dit  polîtive- 
aient  que  k  Méris  étoit  à  peu  de  diltance  de  la  ville 

des 


fur  Tes  Egyptiens  ^  les  Chinois,       65 

de*  Crocodiles ,  Qd)  &  ce  paffage  qui  contribue  à  er. 
fixer  ja  iltuation  ,  doic  avoir  échappé  ù.  M.  d'An- 
ville,  {b^ 

D'un  autre  coté ,  les  habitans^  du  pays  aflurerent  à 
Hérodote  que  ce  Lac  communiquuic  avec  la  Syrte 
d'Afrique  par  un  conduit  fouterrain ,  dirigé  vers 
rOccident,  &  qui  patloit  derrière  la  montagne  de 
Memphis.  Or  il  n'y  a  pas  d'autre  grand  dépôt  d'eau 
en  Egypte ,  qui  eût  pu  avoir  un  conduit , qu'on  fup- 

Î)oroit  pafler  derrière  la  montagne  de  Memphis ,  que 
e  lac  qu'on  connoit  aujourd'hui  au  Nord  de  la  pro- 
vince de  Feinm.  Et  <?n  peut  être  certain  que  c'eft- 
là  le  véritable  Méris  ,  comme  Strabon  &  Ptolémée 
n'en  ont  point  douté  un  inltsnt.  Ainii  il  y  a  une 
feulfe  indication  dans  la  Carte  de  l'Egypte  de  M» 
d'Anville;  &  cette  erreur  fe  trouve  reproduite  dans 
fa  grande  Carte  d' Afie  ;  parce  qu'il  a  accordé  trop- 
de  confiance  aux  Mémoires  du  f  ère  Sicard ,  qu'une 
irort  prématurée  avoit  empêché  de  lire  les  Auteurs 
anciens  avec  alTez  d'attention.  Il  faut  obferver  que 
c'eil  par  une  fuite  de  ces  combinaifons  mal  liées  en- 
tre elles,  qu'on  voit  aufîi  paroître  dans  la  Carte  de 
M.  d'Anville  deux  Labyrinthes  en  Egypte ,  quoi- 
que toute  l'Antiquité  n'en  ait  connu  qu'un  feul;  & 
c'eft  vraiment  ici  qu'il  ne  falloit  pas  multiplier  les 
êtres  fans  néceïTité. 

Le  Lac  Méris  a  de  nos  jours  onze  lieues  &  de*» 
Biie  de  long ,  &  troi^  lieues  dans  fa  plus  grande  lar- 
geur; 


(.1)  nmioth,  Lib.  IL 

\b)  Ce  Géographe  veut  prouver  y  dans  {es  Mémoires' 
[tir  l'Egypte  ancienne  &  moderne  fa^.  15  J  ,  qu'He'rodote  & 
Diodore  ,  en  parlant  du  lac  Meris ,  ont  pris  la  mefure  de 
furface  pour  la  mefure  de  circuit:  mais  c'e.^-\z  une 
erreur  ou  un  enfant  de  dix  ans  ne  tomberoit  pas.  Les 
Grecs  n'étoicnt  point  fi.  imbéciles  ;   naais  ils  éteicût 


É'f  Kecherclies  PJûloJophîqUes 

geur;  ce  qui  forme  un  efpace  a (Tez  étendu  pour  qrie' 
£€ux,  qui  ne  le  mefurent  qu'à  l'œil,  puifTentfe trom- 
per confidérablement ,  félon  la  polition  où  ils  fe 
trouvent.  Quand  on  le  regarde  d'Oient  en  Occi- 
dent, il  paroit  plus  grand  qu'il  ne  l'cft:  quand  on  le 
regarde  du  Sud  au  Nord  ,  il  paraît  plus  petit  qu'il  ne 
l'ell.  Comme  aucun  Natiyaiiile  n'a  eu  occalion  de 
l'obferver,  on  ne  5ut  point  s'il  s'eil  formé  par  les 
eaux  du  Nil ,  qui  s'y  déchargent ,  ou  ii  c'eft  un  ves- 
tige de  la  Mer  Méditerranée ,  comme  l'a  cru  le  Géo- 
graphe Strabon ,  qui  peut  avoir  raifon  en  un  certain 
fens:  car  je  foupçonne  que  les  Egyptiens  ont  creu- 
fé  dans  cet  endroit  pour  deflécher  la  Province  de 
Feitim  ou  le  Noms  Arilnoïte,  qui  paroît  avoir  été 
anciennement  un  marais  tout  comme  le  Df/.'^.  Qu£nd 
ils  eurent  mis  ce  €anton  à  fec,  on  y  fit  venir  de  l'eau 
douce,  en  ouvrant  un  Canal  qui  femble  avoir  eu  fept 
rameaux  ou  fept  embouchures ,  par  lefquelles  il  fedé- 
chargeoit  dans  le  lac  M^'rLr ,  comme  le  Nil  dans -la 
Méditerranée  (,^2). 

Après  ces  éclaircifTements-,  on  conçoit  que  les 
Egyptiens  ont  pu  foutenir  que  ce  lac  même  étoit 
un  ouvrage  de  leurs  mains ,  ou  un  effet  de  leur 
induîlrie.  Et  en  faveur  d'un  travail  fi-  utile  on 
ieur  pardonne  la  fuperflition  touchant  le  rapport  qui 
devoit  exifter  entre  le  nombre  dts  embouchures  ÔL 
îe  nombre  des  Planètes. 

Quant' au  conduit  fcuterrairr,  par  lequel  Hérodo- 
te dit  que  le  Meris  communiquait  avec  la  Syrte, 
nous  n'en  avons  aucune  connoilfance  :  mais  comme 
ce  Grec  n'entendoit  pas  la  langue  Egyptienne- & 
que  les.  interprètes  lui  expiiquoien:  peut  -  être-  mal 

les 


(a)  Des  fept  embouchures  que  doit  avoir  eu  le  Canal 
qui  fe  décharge  dans  le  lac  Méris y  ii  y  en  a  encore 
fix-    qu'on    remarque    diftinftement    quand   .le    Nil    fc 

«k'boide^Sc  quand  oa  ouvie  les  digues*^ 


fur  ïes  Egyptiens  &  les  QimJs.     65 

Us  chofes,  il  fe  peut  qu'il  eft  queHion  d'une  tra- 
ce  connue  fous  le  Eom  de  Fleuve  fans  tau ^  &  que 
quelques  Voyageurs  ne  regardent  pas  comme  un 
ouvrage  fait  de  main  d'hommes» 

Ce  que  les  Cartes  Françoifes  nomment  le  Bathen , 
&  les  Cartes  Allemandes  le  Gara ,  eft  le  veflige  d'un 
grand  canal  ou  d'un  ancien  lit  du  Nil;  &  c'eft 
cette  lagune  qui  a  induit  le  Père  Sicard  en  er- 
reur. 

Les  Architectes  de  l'Egypte  étoient  infiniment 
plus  habiles  lorfqu'il  s'agiifoit  de  conduire  les  eaux- 
&  de  creufer  àts  foffés  Tque  quand  il  falloit  élever 
un  bàtimement  fuperbe  &  régulier.  Le  grand  Tem- 
ple d' HeliûpoJis  ^  où  l'on  n'avoit  épargne  ni  le  tra- 
vail ,  ni  la  dépenfe ,  n'étolt  néanmoins  qu'une  fa- 
brique vraiment  barbare,  fans  goût  &  fans  élégance, 
comme  Strabon  le  dit  de  la  manière  la  plus  pofîtive. 
11  en  cft  de  l' Architeélure  comme  de  la  Peinture ,  de 
la  Statuaire  &  de  la  Muiîque:  jamais  les  Orientaux 
n'ont  pu,  malgré  leurs  efforts,  porter  cet  Art  au 
dernier  degré  d^  k  perfeflion-;  parce  que  leur  es- 
prit ed:  trop  déréglé ,  ou  ce  qui  efl  la  même  cho- 
fe,  trop  ennemi  dtts  règles. 

On  fait  que  le  Comte  de  Caylus  a  mis  en  fait  que 
les  Architectes  de  l'Egypte  ignoroient  la  pratique  de 
conftruire  des  voûtes;  ce  que  M.  Goguet  a  voulu 
démontrer  jufqu'a  l'évidence  en-  fa i fa nt  graver  tout 
exprès  les  eflampes  qu'on  peut  voir  dans  fcn  livre 
fjr  l'origine  dQs  Sciences  &  des  Arts.  Mais  Corneil- 
le de  Bruyn- ,  qui  à  la  faveur  de  quelques  flam- 
beaux,  étoit  parvenu  à  defiiner  une  vue  de  lobfcure 
galerie  de  la  grande  Pyramide ,  a  prétendu  que  cet- 
te galerie  étoit  voûtée  («)►    Pline  en  dit  tout  au- 

tant 


(j)  Reizendoor  kleitt  Âfta.  Fol.  19?.  Ce  voyag^eur  appelle 
Je  haut  de  cette  galerie  ^e.velfy  terme  dont  il  ne  fc 
feroit  j.imais  fervi ,  s'il  n'eût  ete'  perfuide  que.  c'étaic 
Ui)3  vodic. 


56        Kecherches  PhUofophiques 

tant  de  quelques  appartements  inférieurs  du  Labjr- 
ïinthe:  M.  Thévenot  en  dit  encore  tout  autant  de 
quelques  caves  à  Momies.  Et  enfin  M-  Pococlic  à 
découvert  un  arc  Egyptien  dans  ia  Province  de  Fm/w. 
Ainii  M.  Goguet  &  le  Comte  de  Caylus  ne  parois- 
ient  point  avoir  bien  examiné  toutes  ces  chofes.  II 
fe  peut  que  la  dilîiculte  de  fe  procurer  le  bois  né* 
ceffaire  pour  les  éctiaiîaudages  à,  les  ceintrcs  a  em- 
pêché les  Archice-'^es  de  l'Egypte  de  voûter  les 
grands  Temples ,  ou  bien  cette  manière  de  bâtir  ne 
leur  a  pas  paru  allez  folide  fuivant  leurs  idées  d'in- 
deflrudibilité.  La  difette  du  bois  eft,  comme  on 
fait,  extrêm.e  dans  cette  contrée:  or,  en  couchant 
éts  pierres  plattes  fur  \q^  têtes  des  colonnes,  ils 
n'avoientbefoinqae  de  quelques  échaffauds  :  mais  s'ila 
avoient  voulu  voûter  ce  prodigieux  Temple  de  The* 
bes,  ilsauroient  eu  befoin  d'une  forêt. 

.  hçs  Egyptiens  paroilîent  être  le  premier  de  tous 
Iss  peuples,  qui  ait  cru  qu'on  pouvoit  fortifier  un 
pays  comme  on  fortifie  des  citadelles  :  car  il  faut 
regarder  le  grand  rempart  de  l'Egypte  comme  beau- 
coup plus  ancien  que  le  rempart  de  la  MédiCy 
dont  nous  indiquerons  la  pofltion  dans  i'inilanî;. 

Séfoftris ,  dont  on  a  fait  fi  mal  à  propos  un  Con- 
quérant ,  tâcha  de  mettre  un  peu  Ton  Royaume  en 
état  de  défenfe  en  élevant  une  muraille,  qui  alîoic 
par  une  ligne  oblique  depuis  la  ville  du  Soleil  iltuéè 
hors  du  bel'a ,  jusqu'à  Pélufe  ,  par  un  trajet  de  ' 
quinze  cents  ftades  de  la  petite  mefare  ,d  qui  étant 
év^alués  comme  ils  doivent  Têtre,  font  précifément 
trente  lieues  de  2500  toifes  chacune.  Ce  prétendu 
Héros  vouloit  principalement  en^pêcher  les  1-alleuri  " 
de  l'Arabie  de  rentrer  en  Egypte,  d  où  on  les  avoit 
chafàcs  ;  parce  que  leurs  excès  y  étoient  parvenus  à 
un  degré  infoutenable;  &  ce  qu'il  y  a  de  fingulier-, 
c'-cfl  que  les  Arabes  bédouins,  qui  campent  aujour- 
d'hui infolemment  fur  les  ruines  d'Alexandrie ,  ont 
confervé  puïxiii  eux  la  tradition  de  cette  longue  mu- 


fur  les  Egyptiens  &  les  Chinois.      67 

raille ,  laquelle  renfermoit  tous  les  défauts  imaginables  : 
car  elle  aboutiflbic,  comme  on  vient  de  le  dire,  à 
Pélufe.  KO)  Ainfi  il  ne  s'agiiToit  que  de  s'emparer  de 
cette  ville  pour  rendre  inutiles  tous  les  travaux  de 
Séfoftris,  qu'on  laifibit  à  fa  gauche;  &  on  remou- 
toit  enfuite  le  Nil  fans  obilacle,  comme  le  fit  Cam- 
h'^it ,  &  comme  le  fît  encore  Alexandre. 

Ce  grand  mur  de  l'Egypte  a  difparu  fans  qu'on 
fâche  comment  ;  mais  il  y  a  de  l'apparence  qu'on  le 
rafa  lors  de  la  conquête  ûtz  Perfans;  car  il  n'exifloit 
déjà  plus  fous  Artaxerxe  Mné7non  ,  c'efl  -  à  -  dire  en 
un  tem.ps  où  les  Egyptiens ,  foutenus  par  les  troupes 
auxiliaires  de  Lacédciuone  &  d'Athènes  ,  firent  un 
dernier  effort  pour  brifer  leurs  chaînes,  qu'ils  ne  bri» 
ferent  point.  Alors  le  Pharaon  Neâ;anebe  retrancha 
de  nouveau  par  des  murailles  tout  le  bord  du  Nil  le 
long  du  bras  Péluiîaque;  &  Chabrias,  qui  comman* 
doit  fous  lui  les  Grecs ,  couvrit  .une  féconde  fois  les 
avenues  de  Pelufe  d'un  boulevard  qu'on  nommoit  le 
Charax  Chabriœ,  {h)  Mais  il  ne  refte  non  plus  de 
veftige  de  ces  ouvrages  que  de  ceux  de  Séfoftris:  on 
ne  les  retrouve  que  dans  l'inifloire  &  dans  la  Carte 
qu'on  a  dreûéc ,  afin  d'en  donner  au  Leéleur  une 
notion  précife. 

M.  de  Maillet  prétend  qu'on  découvre  dans  l'Hep* 
tanomide  quelques  pans  d'un  autre  rempart  conftruit 
par  \t^  Egyptiens,  &  qui  doit  avoir  eu  plus  de  vingt- 
quatre 


{a)  Diodor.  Eibl.  Lib.  I.  Ca^.  Ç7-  Il  eût  été  plus  court 
pour  bien  fermer  l'Egypte,  de  bâtir  une  muraille  depuis 
Pc'.ufe  jusqu'à  la  ville  des  Héros;  &  j'avoîs  d'abord  cru 
que  ie  texte  de  Diodore  avoit  été  altéré,  &  q'-i'il  falloit 
y  lire  HffoCjvTToA/c  au  lieu  d'H'Aicvvo^^tç  ,  mais  d'autres 
eonfidérations  ne  permertent  point  d'adopter  cette  leçon. 

(^)  Cor»  Netos  in  vit.  Ci.abria^  .  ,  4  ,  .  Strabo  Geo^rnp'^'^ 
Lié.  17. 


6S  Recherches  PhiïofopFîques 

c^uatre  pieds  d'épaifleur  ;  («)  mais  l'exift^nce  en  a 
été  inconnue  à  tous  les  auteurs  de  l'Antiquité,  à, 
die  me  paroît  trè^  -  fufpefte  ;  à  moins  qu'on  n'ait 
voulu  couvrir  par  ce  retranchement  ce  cju'on  nomme 
aujourd'hui  la  plaine  de  VAraba ,  &  où  il  peut  réel- 
lement y  avoir  eu  des  terres  cultivées  dans  l'efpace 
qu'on  a  ponclué  fur  la  Carte  aux  environs  à^Alaba* 
Jîrûtipolis  ;  &  où  l'on  voir  auffi  une  gorge  entre  des 
jnontagnes,  qu'il  importoit  peut-être  de  boucher. 

CoMime  on  a  foutenu  que  cette  idée  de  fermer  fon 
pays  par  des  murailles,  met  une  grande  conformité 
entre  les  Egyptiens  &  les  Chinois ,  il  faut  démon- 
trer ici  que  cette  idée  eft  venue  à  toutes  les  ancien- 
nes nations  policées,  qui  ont  eu  dans  leur  voiiînage 
des  Barbares  ou  des  Nomades  ,  qui  ne  cultivant  pas 
la  terre  ,  font  le  fléau  de  tous  ceux  qui  la  cultivent. 
Car  la  vie  pafiorale,  que  des  Hifloriens,  qui  n'é- 
tpient  point  Philofophes,  ont  cru  être  le  véritable 
état  de  l'innocence,  excite  tellement  au  brigandage, 
u'il  n'y  a  presque  pas  de  dif  érence  entre  le  terme 
e  Nomade  &  le  terme  de  Voleur;  parce  que  dans 
cette  vie  paltorale  le  droit  des  gens  pèche  fmguiié- 
rement. 

Un  grand  tttuf  aftez  bien  imaginé,  fî  l'on  n'en 
confïdere  que  la  pofîtion,  eft  celui  qui  fermoit  la 
■vallée  entre  le  Liban  &  l'Anti  -  Liban  pour  arrêter 
les  Arabes  Scénites.  Cet  ouvrage  avoit  été  prodigieu- 
fcment  fortifié,  m^is  il  n'^exilloit  déjà  plus  au  temps 
de  Pline,  qui  en  parle  comme  d'un  monument  dont 
on  confervoit  feulement  la  mémoire  ;  mais  on  peut 
en  voir  une  defcription  plus  détaillée  dans  Diodore 
de  Sicile.  (/>). 

On  fera  furpris  que  des  Juifs  ayent  auflî  entrepris 
de  bâtir  une  muraille  longue  de  cent  &  cinquante 


3 


^a)  Dejcription  ck  i'E^pte  pag,  121. 
(A  Flm,  Lia.  V,  Ca/.  zq i>/W*r, 


LikXlT.Cap.  2Zi 


fnr  Us  Egyptiens  &  les  Chinois.       69 

ftades ,  &  déployée  depuis  la  ville  de  j^oppé  jusqu'à  la 
ville  à'Antipatris:  {a)  ce  rempart  fut,  comme  tous 
les  autres,  d'abord  renverfé,  &  lesjuifi,  qui  pré- 
tendoieat  le  défendre  contre  Antiochus ,  s'y  laifle-» 
rent  battre  de  la  manière  la  plus  infâme. 

En  atlant  de  Joppé  toujours  le  lon^  d^s  Côtea 
de  la  Méditerranée,  on  rencontroît  le  grand  Mur 
qui  environnoit  toute  la  Province  de  Pamphylie  & 
une  partie  de  la  Pifidie.  Des  Voyageurs  faifant, 
vers  la  -fin  du  dix-feptiéme  fiecle ,  le  trajet  d'An- 
thalie  à  Smyrne  ,  découvrirent  les  débris  de  cet 
immenfe  boulevard ,  {b)  dont  aucun  Auteur  ancien 
n'a  parlé  ;  tellement  qu'on  ne  fait  ni  par  qui ,  ni 
quand  il  a  été  conilruit  ;  mais  il  n'y  a  pas  de  doute 
qu'il  n'ait  été  deftiné  à  défendre  la  Pamphylie  con- 
tre les  habitants  de  l'ifaurie ,  qu'il  a  toujours  étédifîi- 
eile  d'accoutumer  .au  repos: leurs  montagnes  étoient 
fort  arides;  &  ils  les  cultivoîent  mal,  aimant  mieux 
entreprendre  des  courfes  partout  où  il  y  avoit  quel- 
que efpoir  de  pouvoir  piller.  Onvjes  appelloit  le« 
voleurs  par  excellence;  parce  qu'ils  faifoicnt  encore 
mieux  ce  métier  que  les  Juifs  &  les  Arabes,  6c 
prefqu'aufTi  bien  que  le^  Algériens  font  la  piraterie, 
ï.ts  Roniains  les  châtièrent  plus  d'une  fois;  mais 
ils  redevinrent  formidables  fous  le  régne  de  Valens  6c 
fous  celui  de  ks  fuccelTeurs  ;  de  forte  que  fans  entrer 
dans  plus  de  détails  à  cet  égard ,  on  peut  regarder  le 
rempart  de  la  Pamphylie  comme  un  ouvrage  du  Bas- 
Empire  ,  &  nous  en  indiquerons  d'autres ,  qui  re- 
montent à  la  même  époque. 

En  paflant  de  -  là  dans  le  centre  de  l'Afie ,  on 
trouvoit  la  grande  Muraille  de  la  Médie,  alongée 
à  peu  près  4u  Tigre  à  l'Euphrate.    Xéijophon ,  le 

feu) 


{4)  Jofeph.  Ant.  Juddi.  Lib,  XIIL  Cap.  23. 

(Jf)  Sfon  Mfi^H,  tmiit  Ânti^mat*  Sgftio,  Vit  iuFQlht 


yo  Recherches  PhilofGphiques 

ieul  Hiflorien  qui  ait  parlé  de  cet  ouvrage  comrf  e 
î'ayant  vu,  au  moins  dans  fa  partie  Orientale ,  en 
£xe  la  longueur  à  vingt  Parfangues,  ia)  mefure 
qu'on  ne  peut  gueres  accorder  avec  celle  de  Lucius 
Ampélius.  {b)  Mais  ce  qu'il  y  a  d'impardonnable 
dans  Ampélius,  c'eft  d'avoir  placé  ce  rempart  au 
nombre  des  Merveilles  du  Monde  :  il  étoit  élevé  , 
à  la  vérité ,  de  cent  pieds  Grecs ,  &  en  avoit  au 
moins  vingt  d'épaiffeur.  Et  m.algré  tout  cela  ce 
ii'étoit  pas  une  Merveille  du  Monde:  comme  on 
l'avoit  cimenté  avec  du  bitume,  on  pouvoit  auiîi 
par  le  moyen  du  bitume  l'entamer,  en  y  appliquant 
des  gâteaux  allumés  ,pour  calciner  les  endroits  qu'on 
fe  propofoit  d'ouvrir.  Artaxerxe,  dans  la  vue  de 
prévenir  de  tels  accidents  ,  avoit  fait  tirer  en  avant 
de  larges  foiles,  dans  lefquels  le  Tigre  dérîvoit;  tel- 
lement que  pour  protéger  un  ouvrage  très-foible ,  il 
en  avoit  entrepris  un  autre,  qui  n'étcit  pas  plus  fort. 

On  v'oit  clairement  que  ces  prodigieufes  fortifica- 
tions ,  dont  il  n'efî  rf  fié  aucune  ruïne  ilir  la  face  de 
la  Terre ,  avoient  été  faites  dans  le  defiein  d'affurer 
Babylone  &  la  partie  Méridionale  de  la  Babylonie 
contre  les  invalions  d'un  peuple,  qui  habitoit  les 
confins  de  l'Armcnie  &  de  la  Méfopotamie  ;  &  ce 
peuple  ne  peut  jamais  avoir  été  fort  nombreux:  car 
il  occupGit  àGs  montagnes  aufTi  ftériles  que  celles  de 
î'Ifaurie,  &  je  crois  que  les  Sat c ni is  ,Qyi  on  trouve 
\rers  le  Senjar ,  en  font  un  refle. 

Comme  c' étoit  la  folie  àt^  Grecs  &  à.ç^  Romains 
d'attribuer  à  Sémiramis  toutes  les  conflrudion-s ,  qu'ils 

ren- 


(d)  Expedit.  des  Dix  mille.  Liv,  2. 

(^)  De  Mirahlibus.  Cap.  IX.  Les  trente  mîlles  Ro- 
mains, qu' Ampélius  donne  à  îa  muraille  de  la  Médie , 
ne  font  que  dix  parfangues,  Ainfi  il  faut  corriger  Ton 
texte,  &  \-e  fùixante  milles ,  qui  font  ks  20  paifangufis 
de  Xç'nophon  à  tiente  toifes  pi«s. 


fur  les  Egyptiens  &  les  Chmoîs.      71 

rencontroient  au-delà  de  l'Euphrate,  ils  n'ont  p35 
n)::nqué  de  lui  attribuer  auffi  le  Mur  de  la  Médie» 
Mais  11  Gela  étoit  bie.i  vrai ,  il  s'enfuivroit  que  les 
Air}'riens  qui  trembloient  alors  devant  une  petite 
nation  iauvage ,  n'étoient  point  en  état  de  faire 
tremoler  à  leur  tour  TAiie  en  la  couvrant  d'armées 
innombrables.  Mais  fouvenons-nous  toujours,  que 
cette  HîLloire  des  AfTyriens  &  de  Sémiramis  n'a  pas 
été  écrite  par  dts  Phiîofophes. 

Avant  que  de  parvenir  au  Va?i-(y  de  La  Chine,  on 
trouvoit  jadis  à  l'Orient  de  la  Mer  Cafpitnne  deux 
Murs,  qui  ont  fiit partie  de  la  chaîne  de  retranche- 
ments, dont  on  a  environné  presque  toute  cette  pro- 
digitufc  portion  du  Globe  ,  que  nous  appelions  la  Tar- 
tarie,  comme  les  Anciens  Uappelloient  la  Scythie;& 
quoique  cette  dénomination  Toit  fort  impropre,  il 
n'ett  guère  pollible  d'en  trouver  une  plus  commode 
pour  délîgner  une  foule  de  naitions  presque  toutes 
Nomades  à  ambulantes. 

Parmi  les  défères  de  THyrcanie ,  qui  font  fablo- 
neux,  il  y  a  un  canton  privilégii  d'une  extrême 
beauté,  &  qu'on  connoîtdans  la  Géographie  fous !e 
nom  deMargiane:  Alexandre  en  fut  fi  charmé,  qu'il 
réfolut  d'y  fonder  une  ville  ;  mais  ce  projet ,  qui 
n'eut  pas  lieu  de  fon  vivant ,  fut  repris  par  Antio- 
chus ,  fils  de  Seleucus  Nicator ,  qui  s'apperçut  bien 
que  toutes  les  terres .  qu'on  y  délTicheroit ,  feroient 
ravagées  par  les  Scythes,  ii  on  ne  les  arrétoit  d'une 
manière  ou  d'une  autre  •  là-deffus  il  fe  détermina  à 
envelopper  toute  ia  Margiane  d'une  muraille  de  quin- 
ze cent  ftades ,  qu'on  ne  fauroit  évaluer  à  moins  de 
quarante-cinq  lieues  ;<&  c'étoit ,  par  conféquen^ ,  un 
ouvrage  qui  n'a  point  dû  échapper  à  nos  recherches. 
{a)  Quand  on  fait  que  cette  ville  fondée  par  An- 

tiochus  l 


(tî)  Strabo  Geo^ra/h.  Lit,  XL 


72  Recherches  Phihfophîqnes 

tiochus ,  a  été  depuis  pillée ,  faccagée  &  brûlée  p'uf 
d'une  fois  par  les  Tartares ,  alors  il  efl  fuperflu  d "ob- 
ferver  que  ce  boulevard  de  la  Margiane  rentre  dans 
le  cas  de  tous  les  autres  par  fon  inutilité  la  plus  com- 
plette 

Sous  le  quarante-deuxième  degré  de  latitude  Nord 
a  exiflé  le  grand  Mur  de  ïllak  ,  déployé  depuis  le 
mor\i  Shabaieg  jusqu'à  l'extrémité  de  la  vallée d'^/j-- 
ha/h  ,  diftance  qui  peut  être  de  vingt  grandes  lieues. 
Pour  peu  qu  on  ait  quelque  notion  du  local ,  il  eft 
aifé  de  voir  que  cet  ouvrage  a  voit  été  entrepris  con- 
tre les  voleurs  de  Turkeftan ,  dans  la  vue  d'aQurer  la 
ville  de  Toncat  &  Ç^z  environs ,  qui ,  lorsqu'ils  étoient 
cultivés  au  quatorzième  fîecle,  formoient  un  grand 
jardin ,  entrecoupé  de  m'Ue  canaux.  La  Nature ,  dit 
Abuiféda,  n'eft  nulk-part  au  Monde  plus  belle  que 
dans  cet  endroit  tout  couvert  de  verdure ,  de  fleurs 
&  de  fruits.  (^)  Mais  le  voifinage  des  Tartares  er- 
rants a  dû  diminuer  beaucoup  ces  agréments  de  Ton^ 
cat ,  dont  les  environs  font  presque  convertis  au- 
jourd'hui en  un  défert.  Quelques  autres  villes  confî- 
dérab'es  de  la  Mawar-ai-ennar ,  commQ Samarcand 
êi.  Bochara ,  ont  eu  auffi  d'immenfes  enceintes  mu- 
rées ,  qui  enveloppoient  tout  leur  territoire  &  tous 
leurs  champs  labourés  à  plufieurs  lieues  à  la  ronde  : 
car  c'eft  principalement  les  champs  labourés,  qu'il 
importoit  d'y  préferver  contre  éiÇ.^  peuples  pafteurs , 
qui  croient  avoir  le  droit  de  fourager  partout:  & 
cette  prétention  eft  fondée  fur  leurs  maximes ,  fui- 
vant  lesquelles  ils  ne  reconnoiflfent  pas  la  propriété 
qui  réfuke  de  la  pofleflion  des  terres.  La  chute  de 
rËmpire  de  Tamerlan  ,  qui  fe  plaifoit  beaucoup  à 

Sa- 


(a)  Locorum  omnium  qu<e  Deux  creavtt ,  amcenijjîmus ,  dU 
le  Traducteur  d' Abuiféda,  De[crift,  ChoraJ.  Q  Mawaral' 
9atr4e  j>a^,  51*  ^  'f* 


fur  les  Egyptiens  &  les  CMnots,     7.3 

■Smvarcavd^  a  entraiiné  la  deffrudion  totale  de  ces 
btilt.^^  fVovinces  litanies  au-deL^i  de  l'Oxiis  ou  du  Gihuiu 
Des  Nomades  les  parcourent  avec  leurs  troupeaux, 
&  rien  ne  les  arrête  dans  leurs  courfes;  de  forte  qu'U  ~ 
n'y  a  que  d^ts  miférables  qui  en  pillent  d'autres  dan^ 
tout  ce  vade  diftrid;  &  je  fuis  étonné  que  l'Empe- 
reur  Chinois  Kien-ïon^  ne  l'ait  pcs  envahi,  lui  qui 
efi  venu  de  nrs  jours  jusqu'à  Badakchan  ^  qui  a  été 
le  terme  de  Ton  expédition:  ainiî  on  a  beaucoup 
■exagéré  en  Europe ,  lorsqu'oji  y  a  publié  que  ce  i^rin- 
•ce  Tartare  avoit  étendu  i^^  conquêtes  jusqu'à  la  JNlec 
•Carpienne,  comme  il  eit  dit  dans  l'extrait  de  l'His- 
toi'-e  Univerfelle  par  M.  Boyren:  car  il  y  a  de  Ba^ 
dakchan  à  la  Mer  Cafpienne  plus  de  cent  &  cin-, 
quante  lieues. 

Convenons  que  de  tous  les  OTivrages  élevés  pour 
arrêter  les  Tartîres,  la  Muraille  de  la  Chine  eft  fans 
-contredit  le  plus  grand  &  le  plus  foible:  puisqu'ici  la 
force  diminue  à  mefure  que  h  grandeur  augmente. 
Et  comment  ceux  ,qui  ne  fauroient  défendre  une  re- 
doute, pourroient- ils^défendre  àt^  lignes  iî  prodi- 
gieufes  ,  &  qui  étant  bien  percées  en  un  endroit  de- 
viennent inutiles  partout  ailleurs  ?  Au  re(ie  le  Van-1/ 
de  la  Chine  n'étoit  pas  dans  fon  origine  ce  qu'oa 
en  a  fait  depuis.  Des  Princes  indépendants  élevè- 
rent quelques  pans  de  m.uraille  pour  contenir  la  ca- 
va'erie  impétueufe  tç.^  Tartares ,  fans  s'appercevoir 
qu'en  de  tels  cas  une  double  ou  triple  paliflade  valoit 
beaucoup  mieux.  Et  cela  eft  fi  vrai  que  la  palifiade , 
qu'on  voit  aujourd'hui  régner  le  long  du  Zeang  tong , 
a  moins  de  fois  été  forcée  que  la  grande  Muraille. 
On  a  dit  &  an  a  cru  en  Europe,  que  rEn:!pereur 
Schi  -  chttan  ■  dî  avoit  entrepris  &  achevé  cet  ouvra- 
■ge  en  cinq  ans  ;  m.ais  ce  font-là  àts  bruits  populaires 
où  il  n'y  a  aucune  ombre  de  vérité.  Schi-chuan-di 
•n'étoit  point  encore  né, lorsque  les  Princes  du  Tzin 
fortifièrent  une  partie  de  lu  1  rovince  du  Chen-fi ;  & 
en  cela  ils  furent  imités  par  les  Princes  de  Ichao  & 

Tome  IL  JD  d'OV;?, 


74.  Recherches  FhllofopFiques 

à'^en,  qui  couvrireirt  de  même  les  Provinces  de 
Cban-Û  &  de  Pét-cheii  ;  mais  par  des  ouvrages 
^.ns  comparaifon  plus  forts.  Le  défordre  &  la  maii- 
vaife  Chroxnologie,  qui  régnent  dans  les  livres  Chi^ 
Rois  ne  permettent  point  de  fixer  ici  une  époque 
rrécife*  on  foupçonne  feulement  que  ce  fut  vers  l'an 
Soo  avant  notre  £re  qu'on  entreprit  les  premiers  m- 
vaux  de  cette  nature.  C^) 

Tous  ces  Princes,  qu'on  vient  de  nommer, 
étoient  des  Souverains  vraiment  indépendants,  qui  ne 
reconnoiffoieat  pcrfonne  au-delTus  d'eux  ,  &  fur- 
tout  pas  l'Empereur  de  la  .Chine  :  comme  ils  ne  pen- 
foient  qu'à  l^ur  propre  fureté,  ils  ne  firent  pas  tra^ 
vailler  fur  un  même  plan  ,  &  il  refta  de  grands  in- 
terftices  entre  les  diitérents  remparts  qu'ils  avoient 
élevés.  Au  relie  cette  entreprise ,  quelle  qu'elle  fait , 
•prouve  que  fous  leur  régne  la  population  etoit  deja 
floriflante  à  le  gouvernement  allez  modère;  auiii 
traitoient-ils  leurs  fujets  infiniment  mieux  qu'ils  ne 
furent  traités  enfuite  fous  le  gouvernement  defpoii- 
Que  des  Empereurs  de  la  Chine. 

Le  monftrueux  Schi-chuan-di  fut  afTez  injufte  à. 
aflez  fort  pour  détruire  tous  les  Souverains  indépen- 
dants, en  foulant  également  aux  pieds  les  loix  divi- 
nes &  humaines;  &  après  la  défaite  de  ces  malheu- 
"eux  martyrs  de  la  fouverainete,  il  réunit  les  diffé- 
rents boulevards  qu'ils  avoient  oppofésaux  Tartares, 
tellement  qu'on  en  forma  une  chaîne  non  interrom- 
iDue,  finon  par  des  grouppes  de  rochers;  &  cette 
•Lne  fut  étendue  jusqu'au  commencement  du  Cban-ff 


fa)  Ce  que  M.  de   Guignes  dit  de  la  conftruftion  de  j 
■U  Muraille  de  la  Chûie  ,  dans  VHiftoire  des  Huns  ,  Tom.I. 
Lrti    paK.^o,r^'■e9i  point  exaft;  parce  qu  il  a  confondu 
r Empereur  Schi- ckuan- di  avec  un  autie  Pance  dtt  Tm^, 
^ui  léguoit  longtemps  auparavaiU.  •  j 


fur  les  Egyptleifs  S"  ^^^  Chinois.       75 

où  fe  termine  la  grande  Muraille,  dont  on  fixe  ordi- 
nairement la  longueur  à  cinq  cents  lieues ,  qu'il  faut 
dans  la  réalité  réduire  à  moins  de  cent  foixanie.  Car 
on  ne  fauroit  appliquer  ce  terme  de  Mur,  en  quelque 
fens  qu'on  l'entende,  à  la  branche  qui  court  du 
Cbr.n-fe  vers  rOccident;  puisque  ce  n'eft  qu'une  le- 
vée de  terre  où  l'on  n'a  employé  ni  brique, ni  mor- 
tier; &  dont  les  lianes  ont  été  il  mal  aiïurés ,  qu'elle 
s'eft  démentie  au  point  que  la  cavalerie  peut  la  fran- 
chir. Ainfî  il  faut  beaucoup  rabattre  de  l'idée  qu'on 
fe  forme  communément  de  ces  chofes  en  Europe ,  où 
Ton  n'a  d'ailleurs  jamais  eu  aucune  copie  des  Infcrip- 
lions ,  qui  doivent  fe  trouver  fur  quelques  pans  de  ce 
rempart ,  a  ce  que  prétendent  les  Millionnaires  :  qui 
ont  foutenu  auifi  que  dans  la  Province  de  Chan-iong 
-on  découvre  fur  la  face  du  m.ont  Tai  chan  àt^  carac- 
tères que  perfonne  n'eft  en  état  de  comprendre; 
■mais  on  en  voit  de  femblables  fur  quelques  rochers 
'de  la  Sibérie,  &  que  nous  ne  regardons  p^  comme 
Àt^  monuments  d'une  haute  antiquité,  (^a) 

Quand  on  conftdére  avec  attention  le  Van-ly* 
.-c-zin ,  ou  ce  que  les  Chinois  appellent  par  hyperbole 
la  Muraille  de  dix  mille  Lys ,  alors  on  doute  que  les 
homm.es  aient  entrepris  ,.aepuis  que  le  Monde  exifte, 
un  travail  plus  inutile.  D'abord  les  Tartares  OccU 
dentaux  ,  en  fe  détournant  du  chemin  le  plus  court, 
&  en  déclinant  jusqu'au-delà  du  40.  degré ,  ont  pu 
à.  peuvent  encore  entrer  à  la  Chine  de  plein  pied , 

fana 


(à)  Voyez  Strahlenherg,   Obfervar»  fur  Ja  partie  S^PtenK 
^  Oriental,  de  l' Afte    pag.  J64- 

Quant  aux  neuf  rambours  de  marbre ,  que  le  Père  de 
Mailla  dit  fe  trouver  dans  le  Collège  de  Pékin,  &  où  fui- 
Tant  lui  on  diftingue  d'anciens  caraderes,  nous  dirons 
'que  la  fuperftitlon  au  lujet  du  nombre  neuf,  qu'on  fait 
avoir  infefté  toute  îa  Chine,  a  pu  aife'ment  faire  tîuli<l 
-•quelques  mo£ce«iiu  de  marbre  «n  tïimboiu^ 
P  a  ' 


76  Recherches  Fhilofophiques 

fans  s'appercevoir  que  la  Province  de  Cken- fi  el: 
enveloppée  par  une  teirade  ,  &  fans  foupçonner 
qu'au-delà  on  trouve  un  mur.  Cela  eft  ii  vrai, 
que  Marc  Paul  alla  av€c  une  troupe  de  ce^  Tarta* 
res  jusqu'à  Pékin  ,  revint  en  Italie,  &  mourut  à  Vé- 
îiife,  fans  avoir  jamais  ouï  parler  de  la  grande  Mu- 
raille de  la  Chine ,  &  fans  même  avoir  eu  le  moin- 
dre doute  fur  fon  exiilence. .  .Ce  qui  a  fait  croire  à 
quelques  Savants  que  cet  ouvrage  ii'avoit  été  con- 
frruitque  depuis  le  treizième  fiécle:  car ,  félon  eux, 
le  filence  de  Marc  Paul  prouve  plus  que  la  dépofi- 
tion  àt^  ïlilloriens. 

L'expérience  a  démontré  aux  Chinois  qu'on  ne 
.peut  arrêter  lesTactares  que  par  <^t^  arm.c-es'bien  dis- 
ciplinées,  qui  doivent  d-aboid  entrer  dans  la  Tarta- 
rie,&  y  diûiper  les  Hordes  à  melure qu'elles s'à(ien> 
blent:  car  quand  on  leur  donne  le  temps  de  fe  réu- 
nir &  de  confpiier  ,  tout  e!l  perdu.  L'Empereu-r 
Cff/7-/^/,qui  étoit  lui-même  un  Tartare  Mandhuis, 
favoit  cela  mieux  que  perfonne  .  aiiili  au  moindre 
•bruit  de  guerre  fit-  il  une  invafion  fur  les  terrris  de»' 
Eleuths ,  leur  livra  quelques  petits  combats ,  &  pré- 
vint par -là  des  batailles.  On  a  vis  de  nos  jours 
l'Empereur  Kien  long  obferver  la  même  conduite, 
&  parvenir  au  même  but;  de  forte  qu'on  laiilè  ac- 
tuellement tomber  le  Van-ly  -czin  ,ainfi  que  la  mu- 
raille de  la  Corée ,  qui  eft  percée  en  tant  d'endroits 
qu'elle  ne  peut  fervir  à  rien;  &  dans  deux  ou  trois 
iiécles  il  refera  à  peine  quelque  trace  de  ces  ouvra- 
ges fur  le  Globe. 

Comme  la  ÎCuffie  s'eft  trouvée  à  peu  près  dans  la 
même  fituation  que  la  Chine  par  rapport  aux  Tarta- 
res ,  elle  a  «ufli  employé  les  mêmes  moyens  pour  les 
contenir  ;  mais  dans  un  temps  ou  fa  foibleCe  ne  lui 
permer.to.it  rien  de  plus,  dans  un  temps  où  loin  de' 
prévoir  fa  grandeur  future  elle  défefpéroit  de  fa  pro- 
4>re  fureté.  On  fait  que  par  un  de  ces  événements 
i)rçs<iu.e  uioitjueksMoflSols  firent  au  trewiéme  iléde 

d'iiQ- 


pur  les  F^yplhml  &  les  Chinois.        77 

(Fîmnenfes  conquêces  en  Aiie ,  &  d 'i.nin en fes  con- 
quêtes en  Europe;  ils  rubji.i':;ue:enc  d'un  côté  la  Chi- 
ne, de  l'autre  h  Rufîie,  h  tout  l'ancien  ContinecC 
re:ent:t  du  bruit  de  leurs  armes. 

Ce  fut  en  1237  que  le  célèbre  Tartare  Batht-Sain 
entra  en  RufTie  à  la  tête  de  la  grande  Horde, 
(]u'on  a  aulTi  nomn[iéc  \z.Hord;  chrée  ;  parce  qu'elle 
étoit  toute  couverte  de  dépouilles  ,  &  corapofée 
d'hommes  cboiiis ,  qui  croy oient  pouvoir  en  moins 
de  dix  ans  fe  ren.lre  nuîtres  de  l'Europe;  mais  ils  ne 
comoilibient  pas  l'Allemagne,  où  la  frayeur  fut  bien 
moindre  qu'elle  Tétoit  en  Italie,  où  Ton  vit  fjrtout 
trembler  le  Pape  6c  les  Moines.  Au  rede  la  condui- 
te d;i  UiL'hi-Saln  fut  d'abord  allez  conforme  à  celle 
que  tint  à  la  Chine  Ton  coufin  Koiihlaï-  Kmî  ^  c'eil- 
à-dire  qu'il  fit  bâtiras  vilies  fur  le  Wol^a,  à  en- 
tr'autres  Cj/?,'^  ;  C'2)TKiis  lui  à  Tes  ruccelfeurs  ,  au 
Ijeiid'ôter  auxMofcovites  leurs  Grands- Ducs,  aime- 
reit  mieux  rendre  ces  Grands  Ducs  tributaires ,  en  leur 
laiTant  un  vain  titre  &  une  ombre  d'autorité.  Cette 
faute  impardonnable  en  politique  ruina  infenliblement 
la  domination  des-Tar tares:  d'ailleurs  ils  exigeolentde 
trop  fortes  contributions  dans  un  pays  pauvre,  ce  qui 
excita  fans  ceffe  des  révoltes  ,&  leur  régne  ne  fut  qu'u- 
ne longue  guerre.  D'un  autre  côté,  tls  s'afPoiblirent  eux- 
mêmes  en  fe  divifant ,  &  on  vit  fortir  dii  fein  de  la 
grande  Horde  une  infinité  de  petites;  mais  ces  rejet- 
ions, au  lieu  de  fortifier  le  tronc, l'épuiferent.  Enfin 
on  chaflfa  honteufement  ces  Tartares  du  Royaume  dé 
Cafan ,  à  encore  du  Royaume  à' AJracan\m:i\s  on 
ne  put  leur  enlever  la  <-rimée,  où  ils  refpirerent 
jjiîqu'à  ce  qu'ils  fe  mirent  en  état  d'entreprendre  de 

nou- 


(a)  Voyez  principalement  fur  ton?  ce";  faits  un  Ou* 
vrage  intitulé,  Verfnch  einer  Hiftorie  von  Kafan.  fag,  jf. 
Riga  I77Z, 

D3 


7&         Recherches  PlîUofophiques 

nouvelles  courfes:  on  les  vit  même  arriver  un  jour  ^\ 
Mûjcûu  où  iis  jetterent  le  feu.    Ce  nouveau  défaire 
enga''z;ea  Fédor  Janowitz  ou  plutôt  fon  tuteur  Boritz 
Goudenow  à  retrancher  les  limites  de  l'Empire:  il  y  •- 
a  de  l'apparence  que  ces  ouvrages  ne  furent  dans  leur 
origine  qu'un  grand  foffé,  tel  que  celui  qui  a  exifté' 
en  Afrique  jufqu'à  la  hauteur   de  Thène  ;    &  que 
dans  la  fuite  on  en  fît  un  boulevard  conduit  des. 
environs  de  Toula  dans  le  gouvernement  même  de.. 
Mofcoîf,  jufqu'à  Sibirski  dans  le  Royaume  de  Ca^ 
fan  ;  de  fafon  qu'on  fermxa  à  peu   près  cent   qua- 
rante-quatre lieues  de  pays.    Mais  la  RufTie  n'en, 
eût  point  été  cour  cela  plus  à  Tabri  des  invalions: 
ce  qui  fît  fa  fureté  ,   c"efl:  qu'après   avoir  eu  tant' 
de  Czars  ,   elle  eut  enfin  un   Prince.     Pierre  pre- 
mier ,  au  lieu  de  réparer  l'ancien  rem.part  élevé  con-  , 
tre  les  Tartares,  alla  les   battw,  oc  fe  contenta  de 
leur  oppofer  les  lignes  de  l'Ukraine,  qui  exiftent 
encore  dan  g  leur  entier. 

La  grande  route  à^s  Barbares  ,  lorfqu'ils  médi- 
toient  de  fortir  de  la  Scythie,  fuivant  la  manière  de 
parler  des  Anciens,  étoit  jadis  entre  la  Mer  Cafpien- 
ne  &  le  Pont  Euxin;  ce  qui  fît  qu'on  fe  détermina- 
à  murer  contre  eux  des  gorges  entières  du  Mont 
Caucafe;  &  on  trouve  encore,,  dans,  le  diftridl  Aas- 
t5o^/^;;/> ,  plufieurs  veftiges  de  cette  maçonnerie;  mais 
l'ouvrage  le  plus  confidérable  élevé  dans  cette  parrie- 
du  Globe,  c'ell:  la  muraille  de  la  Colchide.  Cette- 
Province  aujourd'tiui  fi  défolée  recevoit  alors  dans^ 
fon  fein  les  marchandifes  des  Indes  par  une  route 
trop  connue  pour  qu'on  la  décrive.  Ces  richedés 
accumulées  par  les  Phéniciens  &  les  Grecs ,  qui  avoient 
de  grands  entrepôts  de  commerce  fur  le  Phafe,  irri- 
toient  fans  celle  la  cupidité  d'un  peuple  Barbare, 
que  les  Géographes  François  nomment  les  Acbas  ,  ou 
d'un  terme  encore  plus  corrompu;  quoique  leur  vé- 
ritable nom  foit  Awchafzi ,  &.  on  ks  foupçpnne  mê- 


i 


fur  les  Egyptiens  &'  les  Chinois,        79 

me  d'être  la  fouche  des  A/es ,  qui  foUs  la  conduite 
d'Odin  pénétrèrent  jufi-ju'en  Suéde  faisant  les  fables 
feptentrionales*  Au  relte  les  Ai\>chafzi  ont  tou- 
jours habité  &  habitent  encore  entre  l'embouchure- 
du  Don  Si  le  fleuve  Corax  :  ils  faifoient  leurs  irrup- 
tions aa  centre  de  la  Colchide  en  longeant  les  côtes 
de  la  Mer  Noire,  Si  en  paflant  le  détroit  au-delà- 
de  Pétyunîa\  tellement  qu'on  réfoiut  de  les  arrêter 
dans  ce  détroit  même, eu  y  bàtidlmt  un  mur,  qu'on 
regardolt  comme  le  plus  fort  qu'on  eût  jamais  conllruit 
de  main  d'hommes»  Et  voilà  pourquoi  on  lenommoit 
par  excellence  le  Muras  valïdus  ;  \a  mais  les  Awchafii 
le  rendirent  pour  le  m.oins  auffi  in uti'e  qu'il  étoitfort: 
car  ils  le  tournèrent,  <5t  le  lailTerent  à  leur  droite  ;  ce 
qui  fit  éle-vcr  contre  eux  une  autre  m.uraille,  dirigée 
entre  le  Nord  &  l'Ell,  fur  une  longueur  de  foixan- 
te  lieues  de  France;  &  qu'on  peut  compter  au  nom- 
bre des  plus  grandes  conlîruLlions  en  ce  genre  :  car 
elle  étoit  partout  bien  maçonnée  &  hériflee  de  dis- 
tance en  diftance  de  Tours.  Cependant  M.  Char- 
din, qui  en  chercha  les  ruïnes  en  1672,  ne. put  les 
trouver,  parce  qu'elles  font  cachées  fous  des  forêts 
impénétrables,  {b) 

Dans  la  Colchide  il  eft  arrivé  une  chofe  étrange:- 
Testréme  Befpotifme  y  a  replongé  les  habitants  dans 
la  vie  fauvage,  &  je  ne  connols  d'autre  caufe  capa- 
ble de  replonger  un  peuple  une  fois  policé ,  dans  la 
vie  fauvage,  que  le  Defpotifme:  car  la  célèbre  pelle 
noire  à.  tous  les  ravages  des  Huns  n'ont  rien  pu 
produire  de  femblable  en  Europe. 

Quand  on  fait  que  l'IQhme  de  la  Cherfonefe  Tau- 
rîque  a  aulil  jadis  été  fermé  par  un  fofié ,  que  les 

Grecs 


(<2)  li' Ar.-jiile  Géographie  ancienne.  Tom,  II,  pag.  115, 
(ii)  Chardin  Voyage.  Tom.  1.  pa^.  jy.  in  ^ 

ni 


^o  Recherclies  Fhïlofoplnques 

Grecs  nommoient  Tûf/ircs  ,  à  cnfuite  par  une  mu- 
raille, dans  Tendroit  où  font  de  nos  jours  les  lignes 
é^  la  Crimée  :  quand  on  connolt  les  portes  Cafpien- 
iies,  celles  du  Caucale,  &  les  ouvrages  dont  on  a 
rendu  con>pte  jufquà  préfent;  alors  on  voit  qu'il  en 
très  vrai  que  depuis  le  Borlilhene  jufqu'cux  extrémi- 
tés de  l'ancien  Continent ,  prefque  toute  la  Tartarie  a 
c-té  environnée  au  Sud  d'une  prodigieufe  chaîne  de 
ictranchements,  pour  empêcher  les  habitants  d'en 
ibrtir;  mais  lis  en  font  IbrLis  toutes  les  fois  qu'ils 
Tont  voulu. 

Ces  peuples,  remarquables  à  tant  d'égards,  ont 
eu  entre  leurs  mains  les  tréfors  derAfîe  &  ics  tréfo'-s 
de  l'Europe;  mais  ils  n'en  ont  jamais  rien  rapports 
chez  eux  ,  parce  que  leurs  Conquérants  péri{rtr:t 
oans  le  torrent  de  leurs  coaquéies,  ou  s'écablliient 
dans  \ts  pays  conquis:  au  contraire  des  Roiiiains, 
qui  rapportoient  à  Rome  les  dépouil'es  d'j  l'Uni- 
vers; &  ce  qui  caufa  la  foiblefTe  des  Romains,  a  fait 
pendant  longtemps  la  force  des  Tartares;  car  aujour- 
d  hui  leur  fitutation  cil  li  critique ,  qu'il  n'y  en  a 
pas  d'exemple  depuis  que  le  Monde  exifre.  Ces 
Eiulhcureux  fe  voient  reiTerres  entre  les  deux  plus 
grands  Empires  qui  aient  jamais  exiflé,  c'ell-à-dire 
la  Chine  &  la  Ruiîie;  de  fsçon  qa'iis  peuvent  à 
peine  rcfpirer.  Mais  le  projet  de  leur  ôter  abfo'a- 
ment  les  chevaux  efl  impraticable;  quoiqu'on  pré- 
tende que  les  Mandhuls  font  propofe  à  l'Empereur 
Kicn  '  lo7ig ,  pour  mettre  à  jamais  les.  Tartares.  h-jrs 
d'état  de  faire  ce  qu'ils  appellent  i!it^  expédiiions 
d'éciat. 

Le  nombre  des  Prci'inces  fortifiées  dans  Tan- 
citnne  Europe  a  aufli  été  tiès- grand  ,  &  fi  l'on 
n'y  a  pas  vu  des  ouvrages  comparable-;  à  ceux  de  l'A- 
iîe  par  leur  étendue ,  on  peut  au  »•!  s  les  leur  com- 
parer par  leur  inutilité.  D'abord  de^  Colonies  Athé- 
niennes ,  envoyées  dans  la  Cheribnefe  de  Thrace 
lou«  la  conduite  de  Milliade ,  enfermèrent  l'ilthn^e 

par 


ir       fur  Us  Egjpùenî  &-les  Chinois*        81 

par  un  mur  que  les  Grecs  nommoient  le  Macron  tel. 
cbos,  (a)  Il  alioit  depuis  Padtye  jufqu'à  Cardie:  <Sc 
dans  le  Périple  de  Scylax  la  diflance  entre  ces  deux 
villes  efl  indiquée  de  quarante  ftades.  Il  paroit  que 
cette  condrudion  fut  bientôt  percée,  enfuite  répa- 
rée &  augmentée  encore  de  deux  bras  ,  dont  il 
n'exiire  plus  de  vefiiges. 

Après  tous  les  travaux  ,  dont  il  efl:  tant  parle 
dans  les  auteurs  de  l'Antiquité  pour  ouvrir  riflhme 
de  Corinthe  ,  un  fe  détermina  enfin  à  le  fermer  ; 
mais  celui  qui  le  ferma  le  mieux,  fut  Manuel  Paléo- 
iogue  :  il  y  fie  conflruire  un  mur  très  -  épais  ,  aU' 
quel  les  Grecs  croyoient  que  le  falut  de  leur  pays 
étoit  attaché*  Et  cela  eût  été  vrai  comme  ils  le 
croyoient,  s'ils  y  "avoient  témoigné  plus  de  bravou- 
re ,  &  fait  de  meilleures  difpofitiùns  :  mais  cette  mu- 
raille, derrière  laquelle  ils  fe  cachèrent,  les  empê- 
cha de  combattre  ,  enfuite  elle  les  empêcha  de 
fuir.  Les  Turcs  ne  firent  jamais  plus  de  prlfon- 
rJers  en  un  jour,  qu'au  jour  qu'ils  forcèrent  la  mu- 
raille de  la  Morée,  que  les  Vénitiens  ont  été  afiez 
laborieux  pour  relever:  ce  qui  a  une  féconde  fois 
donné  aux  Mufu!m.ans  la  peine  de  la  rafer.  <  ar, 
s'il  importclt  beaucoup  aux  Vénitiens  que  l'Iflhme 
dé  Corinthe  fût  fermé .  il  importoit  bien  davantage 
aux  Mufulmans  qu'il  fût  ouvert. 

Il  faut  maintenant  indiquer  le  troi£éme  Macron 
t'ekhos  ^  ou  le  long  miur  d'Anaftafe,  placé  à  neuf 
ou  "dix  lieues  en  avant  de  Conftanlinople.  Zonare 
âfiure  qu'il  com.mierçoit  à  Sélembrye  ;  (b)  mais  les 
débris ,  qui  en  relient ,  &  qui  en  indiquent  mieux 
la  direillon,  prouvent  qu'il  commençoit  un  peu  au- 
delà 

{a)  IJero^ou  Lih.  VL...  P/in.  Lib.  W,  Cap.  XL 
(/f)   AmiaL  m  Jruijtas.  ûicor. 


Ba  'KecJier elles  P linofopFiques 

delà  d'Héraclée,-  &  qu'il  aboutiflbit  à  Decron  ;  de.- 
façon  qu'il  occupoit  tout  l'efpace  qu'il  y  a   de  la 
Propontide  au  Pont  Euidn ,  efpace  qu'on  évalue  1. 
quatre  cent  vingt  ftades.  Un  Auteur  EcciéliaRique  ,, 
nommé  Evagre,  inlînue  que  derrière  ce  boulevards 
on  avoit  creufé  un  canal  par  lequel  les  navires  pas- 
foient  au   travers  du  Continent  de   la  Propontide 
dans  le  Pont  Euxin.    Mais  cet  Evagre  étoit   un. 
homme  lî  peu  judicieux  qu'on  ne  fauroit  faire  au- 
cun fond  fur  fan  témoignage.  Conftantinopîe ,  dit-il , 
qui  avoit  toujours  été  fituée  dans  une  péninfule ,  fe 
trouva  alors  dans  une  islCo    {a)  N'eR-il  point  hon- 
teux qu'il  ait  fallu  bâtir  un  tel  rempart  fî  près  de  la; 
Capitale  de  l'Empire  d'Orient  ^   pour  arrêter  la  ca- 
valerie des  Bulgares,  ceik  desThraces,  &  celle  des- 
Scythes?  Niais" Anaftafs  n'avoit  lui-même  aucune 
cavalerie  en   état  de  fe  préfenter  devant  l'ennemi; 
tellement  que  pour  conferver  fa  Capitale  il  fe  vif, 
dans  la  néceiTité  de  fe  dépouiller  de  tous  (ts  Etats 
«n  Europe;  car  ce  qu'il  poffédoit  en  Europe,  fe- 
réduîfbit   réellement  au  peu  de  terrain  compris  en- 
tre le  grand  mur  &  l'enceinte  de  Conftantinople  ;  ce.- 
qui  formoit  à  peine  une  Seigneurie;     Au-delà  tout: 
étoit  à  la  difcrétion  des  Barbares,  qui  avoient  ou- 
vert depuis  longtemps  les  gorges  du  Mont  Hémus^. 
murées  fous  Valens,  &  qui  ouvrirent  bientôt  aufîi 
le  Macron  îeichos ,  que   les-  Turcs  ne  trouvèrent 
plus  en  venant  alTiéger  Conftantinople* 

Telle  étoit  déjà  dès  le  commencement  du  fixièmev 
Siècle  la  fituation  de  cet  Empire  d'Orient ,  qui  pas- 
fa  ,  pour  ainfî  dire,  par  tous  les  degrés  de  foibles- 
fe,  &  jamais  un  Etat  ne  fut  plus  régulièrement  dé- 
truit.   On  y  perdit  d'abord  les  fciences ,  enfuite  le&i 

arts; 


(a)  Evtig.  LU-   m   Cap-    i2..yoyQZ- ^uiTi   Suida j  & 
Micéfhore  Lié.  XXXIX,  Cap.  x^.. 


fur  les  Egyptiem  S"  ks  Œnots»         83 

arts,  enfuite  la  difcipline  militaire,  enfin  tout  ce 
qu'on  appelle  la  force  d  tout  ce  qu'on  appelle  la 
puifTance.  Mais  ce  qui  ne  cefTa  jamais  dans  ces 
temps  malheureux  ce  furent  les  impôts  énormes  & 
les  difputes  de  religion ,  qui  contribuèrent  beaucoup 
à  jetter  toutes  les  parties  du  Gouvernement  dans 
un  défordre  dont  il  n'y  a  pas  d'exem.ple. 

En  vain  fouhaiteroit-on  de  pouvoir  donner  quel- 
ques éclalrciiïèments  far  un  quatrième  Macron  tei- 
cbos ,  plus  grand  encore  que  celui  d'Anaflafe,  âc 
dont  on  trouve  des  vediges  dans  la  Bulgarie,  aux 
environs  d'une  ville  connue  fous  le  nom  de  Drjfîa, 
Tout  ce  qu'on  peut  en  dire,  c'efl:  que  la  condrudion 
décelé  l'ouvrage  d'un  Empereur  Grec  ,  qui  oppo- 
fa  encore  inutilement  cette  digueaux  inondations  des 
Barbares,  11  ne  faut  pas  s'étonner  au  refte  que  nous  ' 
fG3'ons  aujourd'hui  ii  peu  inftruits  fur  un  monument 
CRché  dans  une  région  prefque  fauvage;  car  nous 
n'en  favons  pas  davantage  fur  la  muraille  du  Valais , 
dont  il  exide  de  grands  reftes  entre  le  Rhône  &  le 
Burgberg:  on  ignore  fi  elle  a  été  élevée  à  l'imitation 
du  rempart  que  fit  fiire  Céfar  pour  arrêter  les  Suif- 
fes,  qu'il  n'arrêta  cependant  peint, ou  ii  elle  efl:  an° 
térieure  aux  temps  m.êmes  de  Céfar  ;  ce  que  je  ne 
faurois  me  perfliader. 

Il  régne  auffi  beaucoup  de  confufion  dans  tout  ca 
qu'on  a  écrit  touchant  les  ouvrages  entrepris  &  exé- 
cutés par  àç.i  Empereurs  Romains  dans  la  Grande  Bre- 
tagne-, &  les  Auteurs  mêmes  de  ce  pays  font  diffici- 
les à  concilier  ;  mais  on  tâchera  d'applanir  toutes-  ces 
difficultés  en  quelques  mots.  Agricola,  qui  connoif- 
foit  bien  la  Bretagne, étoit  d'avis  que  pour  s'y  main- 
tenir il  falloit  conferver  le  détroit  entre  la  rivière  de 
Cîjâ  &  le  Ftrîh  of  Fortb.  Cependant  Hadrien ,  au  lieu  ■ 
de  choifir  ce  terrain  ,  large  feulement  de  32  milles,  en 
choifit  un  autre,  large  de  80;  &  il  faut  obferver 
que  fur  les  voies  militaires  de  cette  Isle  le  mille  ell 
P  6"  évfi" 


84  Recherches  PhuofopMq^ei 

é/alué  à  4^0  pieds  plus  que  far  les  voies  du  Conti- 
nent. Cela  engagea  alors  les  Romains  à  faire  un  vaî- 
li'm  ou  un  rempart  de  pieux  &  de  gazons  une  fois 
plus  long  qu'il  n'auroit  dû  Tétre.     Ce  rempart  de 
l'Empereur  Hadrien  ne  réilrta  pas:  l'Empereur  An- 
tonin  Pie  en  fit  1aire  un  autre,  qui  fut  encore  bien-- 
tôtrenverfé:  l'Empereur  Séeere  en  fit  faire  un  troi-. 
f^éme,  qui  fut  encore  renverfé.     Enfin  fous  Valen- 
tînien  IJI',  Aécius  fe  mit  dans  l'efprit  que  tous  ces 
ouvrages  avoient  péché  par  leur  confcrudion  ,  de  forte 
nu'il  fit  élever  en  Angleterre  une  véritable,  muraille  ^ 
epaifie  de  vingt  pieds;   mais  ce  qui  prouve  qu'Aë- 
tîus  s'étoit  prodiffieufement   trompé ,  c'eft  que  fon- 
remoart  réfî'Ja  moins  que  les  autres;  car  il  n'étoit 
achevé  que  depuis  cin<:i  ans  ,  lorsqu'on  le  fo:ça  à. 
Grarrschck  ,&  enfuite  on  le  força  par -tout.. Bûcha» 
."nan  aifure  que  ce  ne  fut  que  de  fon  temps  qu'on  ea 
retrouva  les  ruines,  qui  ont  au   m.oins  fervi  à  quel- 
nue  chofe,  puisqa'dles  ont  (ervi  à  bâtir  àti  mai- 
Ibns.  {à) 

On  voit  pa'-  ces  faits  &  par  d'autres  circonflancea 
qui  y  ont.  rapport,  que  c'elt  au  régne  d'Hadrien 
qu'il  faut  fai'e  remonter  Torigine  de  la  puiîTance  des 
Barbares,  La  manière,  dont  on  fe  fbrtifioit  contre 
eux,  leur  apprit  le  fecret  de  leurs  forces;  car  plus 
les  Romains  retranchoient  les  limites  de  l'Empire  ,  & 
plus  la  difcioline  militaire  dégénéroit  parmi  eux  ;  & 
je  crois  cu'elle  a  dégénéré  dans  tous  les  pays  qu'on  a 
t.îché  de  fermer  par  àts  murailles,. fans  même 'excep- 
ter la  Chine. 

On  ne  fut  pas.  en  état,  comme  nous  Pavons  fuit 
voir ,  de  défendre  un  feul  de  tous  les  remparts  de  la 
Bretagne, qu' A gricoia  avoitfu  tenir  fous  le  joug  pac 

la 


ft\\  PucK  Lib   W.  m  Rege  z-j.   .    .    ,  Folydor.  Vif^îlé, 
£ib.  I,  HîJU 


pur  les  Egyptiens  &  lesCkhîJÎs.       ^5 

îa  feule  difpofition  de  Tes  pofles  &  de  Ces  cantonne- 
ments. Au  relie  y  tout  ceci  n'eft  pas  comparable  i 
ce  que  les  Romains  ont  fait  dans  la  Hauie^  Alltma- 
gne,  où  ils  avoient  une  efpece  de  Van-lj  ^  rempli 
d'autant  de  défauts  que  celui  de  la  Chine ,  &  aufli 
difficile  à  défendre  que  celui  de  la  Chine.  Une  Car- 
te de  la  Germanie  ancienne  ,dre(rée  par  M.  d'Anvif- 
ié,  le  fait  commencer  vis-à-vis  d'Ober- Wefel,  y 
repréfente  de  grands  interlUces  ,  &  en  affigne  la  prin- 
cipale force  dans  l'endroit  où  étoient  les  travaux  de 
Valentinien  fm*  le  Bas-Necker,  Mais  cet  arrange- 
ment n'ed  point  tel  qu'on  puifTe  l'adopter  :  car  il  s'agit 
certainement  d'une  ligne  non  interrompue,  léga- 
lement fortifiée  dans  toute  Ton  étendue.  M.  Hanieî- 
mann  ,  qui  a  très -bien  décrit  ce  monument  dans  un 
Ouvrage  Allemand,  dit  que  la  tradition  confiante  du 
pays  en  rapporte  Forigine  au  régne  d'Hadrien,  ^ 
la  continuation  aux  Empereurs  fuivants.  En  effet. la 
dernière  branche,  qui  alloit  vers  le  Danube,  yavoit 
été  ajoutée  par  Probu3;&  les  médailles  de  ce  Prince , 
qu'on  y  a  découvertes,  en  font  foi.  (^  ■ 

Ce  rempart  s'ëlevoit  fur  la  rive  du  Rhin  vis-à-vis 
de  Bingen  ,  où  les  Romains  ont  eu  dès  le  temps 
d'Augude  un  camp  retranché:  de- là  il  s'étendoit 
dans  la  Comté  de  Soims  ,  où  il  formoit  un  grand 
coude  pour  pouvoir  fe  replier  fur  le  Mein»  Enfuite 
il-s'enfonçoit  dans  la  forêt  d'Otton  ou  d'Odenwald ,. 
traverfoit  la  Comté  de  Holach ,  touchoit  au  Necker, 
s'élevoit  de-là  jusqu'à  Rail  enSouabe,  &  venoit  par 
Eichftadt  &  Weifenbourg  fe  terminer  à  Pfeurring 
dans  le  territoire  de  Katisbonne.    De  forte  qu'il 


{a)  Voyez  Dxderlein  Vorfiellung  des  ahen  RcemiÇchen  VàU' 
Il  und  Land-juehr y  III.  Abfch.  Ou  peut  confuker  aulK 
l'Ouvrage  de.  M.  Hanfelmann,  dont  le  huteft  de  recher- 
cher jusqu'oïl  les  Romains  oat  péiietie'  dans  la  Souabe 
ôc  la  Haute  Allemagne, 

3^7 


%6  Kecherches  F'hilofopJiiques' 

n'exiftoit  point  de  paffage  entre  le  Rhin  &  le  Danu-- 
be,  toute  cette  immenfe  étendue  de  pays  ayant  été 
fermée  par  la  même  barrière  ;  il  paroit  par  les  ruïnes- 
qu'on  en  déterre  ,  que  des  Citadelles  entières  y  avoient- 
été  enclavées ,  &-  qu'on  en  avoit  fortement  muré 
toutes  les  Tours. 

La  caufe  des  linuofités  que  décrivok  cet  ouvrage 
nous  efl:  bien  connue  :  les  Romains  étoient  aliics  de 
la  manière  la  plus  étroite  avec  quelques  nations  Trans- 
rhénanes, comme  les  Matîiaques  ,  de  façon  qu'ils 
furent  obligés  d'envelopper  auiïi  le  territoire  de  ces 
alliés -là;  mais  quand  même  on  eût  conduit  ce  rem- 
part par  le  chemin  le  plus  court ,  &  avec  toute  la  ré- 
gularité poilible,  il  n'en  auroit  point  été  pour  cela- 
plus  propre  à  remplir  l'objet  qu'on  fe  propofoit,  & 
qui  étoit  de  contenir  les  Catîes ,  &  toutes  les  peuplades 
Germaniques  ,  qu'on  nommoit  ambulantes  ;  c'eft-à-dire 
celles,  qui  n'ayant  pas.de  patrie,  en  chercht)ient  tou- 
jours une  dans  le  Monde  entier ,  qui  raarchoient  avec 
leurs  troupeaux  com.m.e  les  Tartares  &  fe  batcoient- 
comme  eux,  en  paflant  avec  une  facilité  étonnante 
de  l'état  de  berger  à  l'état  de  foldat.  Il  y  a  eu  dès  la- 
plus  hauteantiquité,  dans  la  Germanie,  de  ces  Hor- 
des plus  inquiètes  que  les  autres ,  &  qui  erroient" 
toujours  ou  qui  fe  ^tranfplantoient  fouvent.  Les 
peuplades  fédentaires  ne  trouvèrent  d'abord  contre 
ces  alfauts  imprévus  d'autre  remède  que  de  faire  au- 
tour d'elles  une  vafte  folitude:  &  cette  méthode  en- 
core adoptée  du  temps  de  Jules -Céfar,  eût  à  jamais 
entretenu  la  barbarie.  Mais  depuis,  les  Germains 
s' étant  procuré  de  meilleurs  inftruments  de  fer  pour 
abattre  le  bois  &.  creufer  la  terre,  fe  fortifièrent  \ç.z 
uns  contre  les  autres  par  àts  ouvrages  qu'ils  appel- 
loient  Laf^àiveht%  ai  dont  ils  paroident  avoir  pris 
l!idée  dans  la  Gaule  où  on  en  découvre  les  premières 
traces ,  quoiqu'en  général  ce  foit  -  là  la  pratique  de 
toutes  les  nations  qui  veulent  quitter  la  vie  fauvage 

ou 


fur  les  Egypîièm  ^'les  Chinoise        2j 

ou  la  viepadorale,  pour  entreprendre  de  cultiver  ré- 
gulièrement la  terre  dans  des. contrées  ou  leurs  voi- 
iins  ne  la  cultivent  pas  encore. 

Il  fuffira  ici  d'avoir  indiqué  un  rempart  ou  un 
vaïlum  Romanum ,  allongé  depuis  Viclin  jusqu'au  pe- 
tit IVaradm ,.  &  quelques  autres  ouvrages  dans  le 
même  goût ,  mais  conftruits  par  les  Goth.s  :  car  de 
totis  les  Barbares ,  qui  parurent  alors ,  les  Gochs  in- 
clinolent  le  plus  à  fe  policer.  Ce  qui  dans  le  Nord 
de  l'Europe  mérite-  quelque  conildération  ,  c'eft  le 
JDanenioerk  élevé  parles  Normans  ,  lorsqu'ils  com- 
mencèrent à  Te  faire  connoltre  fous  le  nom  de  Da- 
nois. Pour  n'être  pas  inquiétés  dans  la  juthie  par 
les  Saxons ,  ils  tâchèrent  de  la  fermer  en  là  couvrant 
d'une  terraOe  conduite  jufqu'au  bord  de  la  Mer  Bal- 
tique ,  &  c'ed  fur  cette  digue  même  que  Waldemar 
le  Grand  fit  depuis  bâtir  une  muraille,  qui  e{i moins 
luïnée  de  nos  jours  que  Ton  auroit  dû  s'y  attendre. 

Telle  eft  i'hifioire  des  plus  grands  a. des  plus  in- 
utiles ouvrages,  que  les  hommes  aient  élevés  fur  la 
iiiriÈce  de  i'sncien  Continent. 

Fin  de  h  féconds-  Parth, 


TîtOÎ- 


88J  Kechercher  Philo/ôphiquet 


i 


TROISIEME  PARTIE. 

SECTION     VIL 

De  la  Religion  des  Egyyùeiis* 

•^'S5tC^-^  Religion  de  Tancienne  Egypte  efl  vé- 
f^  T  %i  ritablement  un  abîme  ,  qu'on  a  vu  eh- 
|!^  -*-rf  V|  gloutir  plus  d'une  fois  ceux, qui  ontpré- 
êP'-'yz^^  tendu  en  fonder  la  profondeur. 
*^  ^"'^  II  ne  faut  pas  entreprendre  d'expliquer' 
par  un  feul  fyftérae  mille  fuperftitions  d iifér entes , 
dont  quelques-unes  font  même  inexplicables  dans 
tous  les  fyftêmes. 

Van  Dale  a  pu  croire  que  les  animaux  facrés 
avoient  été  inftitués  en  Egypte  pour  y  rendre  des 
oracles;  cependant,  fi  on  enexcepteunpaflageafTèz 
obfcur  d'Elien  par  rapport  aux  Crocodiles ,  il  eft  certain 
que  nous  neconnoillonspofitivement  que  les  oracles 
rendus  fur  toutes  fortes  de  fujets  par  le  Bœuf  yipis , 
dont  la  première  inliitution  paroi  avoir  été  unique- 
iTicnt  relative  au- débordement  du  Nil,  que,  par  uiïe 
inquiétude  fînguliere  ,  les  Egyptiens  ont  toujours 
voulu  &  veulent  encore  aujourd'hui  connoître  d'avan- 
ce;- 


à 


fur  Us  Egyptiem  Q'  les  Chïmls.       S9 

ce;  quoique  cela  Toit  humaineraeni  impoffible,  & 
les  animaux  n'en  favent  paS  plus  là  deiius  que  les 
hon:mes.  Car  que  les  Crocodiles  depoient  conftam- 
n'icnt  leurs  œufs  dans  ces  endroits  ou  T inondation  ne 
peut  atteindre,  c'eft  une  opinion  populaire,  qui^>a- 
roît  avoir  été  en  vogue  dans  quelques  villes  ii tuées 
fur  des  canaux  du  Kil.  l.ts  Naturaliltes  croient 
que  l'Hippopotame  donne  à  cet  égard  des  indications 
plus  certaines;  puisque  les  gens  du  pays  doivent 
avoir  obfervé  que  ,  quand  il  fort  fréquemment  du 
iî>uvc,  cela  annonce  que  les  eaux  parviendront  à  ia 
'hauteur  requife  pour  afrofer  toutes  ies  terres  :  n:a!s 
les  Coptes  n'emploient  de  nos  jours  aucun  animal 
dans  ia  cérémonie  par  laquelle  ils  prennent  les  pronc- 
ftics  fur  l'état  ilîtur  du  débordement:  &  cependant 
c-tre  cérémonie,  pendant  laquelle  ies  l'urcs  mêmes 
aflîflent  à  laMeiTe,eHderaveude  tous  les  voyageurs 
auflî  fuperllUiearc  que  les  mo\ens  qu'on  avoit  jadis 
imaginés  pour  interroger  le  Bœuf  yi[}is ,  auquel  on 
ofFroit  à  manger;  &  quand  il  ne  mangeoit  pas.  Tau- 
gure  n'etoit  pas  moins  funeRe  que  celui  des  poulets 
facrés,  que  les  Fvomans  confu'tolent  mr  les  grandes 
affaires  d'Et.t,  comme  ils  confultoient  les  Corneilles 
fur  les  petites.  Si  Juvenal  eût  eu  siléz  de  jugement 
f:0ur  bien  réfléchir  à  tout  ceci,  iln'auroit  jamais  écrit 
iâ  Satyre  contre  les  Egyptiens.  Car  qu'on  interroge 
far  l'avenir  un  Poulet  ou  un  Veau  ,  cela  revient  tel- 
lement au  même,  qu'il  ell  impoflible  d'y  découvrir 
la  m.oindre  différence. 

Il  paroit,  par  tout  ce  que  j'ai  recueilli  dans  cette 
fedlion,  touchant  le  culte  des  Scarabées,  qu'ils  fer^ 
voient  également  aux  augures;  &  il  faut  bien  croire 
que  dits  infedes  de  cette  efpecen'étoient  pas  moins 
inftruits  àe.s  événements  futurs  que  les  Prêcreffes  de 
Delphes,  dont  Platon  ne  parle  jamais  qu'avec  le  plus 
profond  refpeél;  parce  qu'il  étoit  convaincu  qu'un 
fituple  civiiifé  ne  fauroit  avoir  une  Religion  raifonna- 
ble,  &  ce  fontiment  femble  avoir  été  répandu,  parnvi 

cous. 


90         Recherches  Philofophîques 

rous  les  Légiflateurs  de  l'Antiquité.  On  verra  dans 
rinfiant,  qu'une  opinion  fi  faûireà  fi  bizarre  n'a  été 
{ônàéQ  que  fur  le  prétendu  danger  que  ces  Légifla- 
teurs trouvoient  à  faire  des  innovations  dans  les  prati- 
ques religieufes ,  qui  leur  venoient  àts  Sauvages  ou 
des  premiers  habitans  de  la  contrée,  que  Platon  nom- 
me les  indigènes. 

Quant  aux  Egyptiens,  la  plupart  de  leurs  prati- 
ques religieufes  venoient  des  Sauvages  de  l'Ethiopie  y 
comme  Diodore  le  dit  de  la  manière  la  plus  pofîtive , 
&  c'eft-là  un  fait  ,dont  on  ne  peut  point  mémerai- 
fonnablem.ent  douter.  Cependant  il  n'eft  tombé  jus- 
qu'à  préfent  dans  l'eCprit  de  perfonnede  chercher  en 
!bthiopie  l'origine  d'un  culte  qui  venoit  réellement 
des  Ethiopiens,  M,  Jablonski  eiit  été  fort  capable 
d  entreprendre  à  ce  fujet  des  recherches,  dont  le  ré- 
fultat  auroit  été  plus  fatisfaifant  que  les-  conjeclures 
auxquelles  il  s'eft  livré,  &  que  \ç.i  contradidions 
qu'il  n'a  pu  éviter. 

A  l'article  du  Pbiha  il  dépeint  les  Egyptiens  com- 
me des  Athées ,  dont  le  fyftême  reflembîoit  tellement 
à  celui  de  Spinofa  qu'il  n'efl  pas  poflible,  dit- il,  de 
s'y  tromper ,  pour  peu  qu'on  ait  de  pénétration.      _ 

A  l'Article  du  Cncph  ou  du  Cnuphïs^  il  changey 
comme  par  preflige ,  ces  mêmes  Egyptiens  en  à^iB.  Déi- 
fies ,  qui  admettoient  un  Etre  intelligent ,  difdnâ:  de^ 
la  matière,  &  Souverain  de  la  Nature. 

M.  Jablonski,  qui  ne  manquoit  ni  d'efprit,  ni" 
furtout  d'érudition  ,  eut  fûrement  raifonné  d'una 
manière  plus  conféquente  ,  s'il  n'avoit  pas  en- 
tretenu une  liaifon  fi  étroite  avec  la  Croze  ,"  qui  de 
l'aveu  même  de  celui  qui  a  compofé  fon  éloge,  n'é- 
toit  fur  la  fin  de  fes  iours  qu'un  vifionnaire,  auquel 
il  ne  refloit  aucune  apparence  du  peu  de  jugement 
avec  lequel  il  étoit  né.  Cet  homme',  qu'on  fçait  avoir 
été  Morne  dans  fa  jeunefle ,  fe  fiattoit  d'avoir  une- 
merveilleufe  pénétration  pour  découvrir  partout  l'A- 
théisme,  &  même  dans  de  picoy.ahles  vers  Latins, 

coia» 


fur  les  Egyptiens  ^  les  Chmoh*.      çï 

compofés  par  un  fou ,  nominé  Jordan  le  Brun  »  qui 
fut  brûlé  vif  par  quelques  Scélérats  d'Italie.. 

C'eft  une  fureur,  ou  pour  fe  fervir  d'un  terme 
moins  dur ,  c'efl  une  iaibéciBté  d'accufer  d' Athéis- 
ine  àç.^  nations  entières ,  qui  n'ont  peut  -  être  jamais 
produit  que  quelques  mauvais  Mécaphyfîciens ,  qui 
à  force  de  fubtilités  s'étoient  perdus  dans  un  nuage 
d'idées,  &  qui  enfin  ont  dit  des  chofes  obfcures  ou. 
abfurdes,  dans  lesquelles  on  reconnoit  plutôt  des 
faifonneurs  impertinents  que  àç.^  Athées ,  qui  fe  fe- 
roient  appliqués  de  bonne  foi  &  méthodiquement  à 
réfoudre  toutes  les  objeflions  qu'on  peut  leur  faire  : 
car  ceux ,  qui  foutiennent  des  fyftêmes  fans  connoî- 
tre  \t^  objedlions  qu'on  peut  leur  faire ,  font  des  in- 
fenfés,  qui  feroient  beaucoup  mieux  de  fe  contenir 
dans  les  bornes  du  doute. 

11  feroit  à  fouhaiter,  je  l'avoue,  que  nous  eus- 
iions  plus  d'éclairciflements  fur  les  Ethiopiens  qu'on 
n'en  trouve  dans  les  Hiftorlens  &  les  Géographes  ds 
l'Antiquité*  Cependant  le  peu  de  notions  qu'on 
a  recueillies  fur  ce  peuple,  fuflit  pour  expliquer 
plufieurs  difficultés,  &  pour  rendre  les  cénebres 
moins  épaiffes. 

D'abord  nous  voyons  que  les  Ethiopiens  ont  tou-- 
jours  entretenu  par  rapport  aux  affaires  de  Religion 
un  commerce  très  -  étroit  avec  les  Egyptiens  :  ils  ve- 
noient  même  une  fois  par  an  chercher  la  cbàlTe  de 
Jupiter  Ammon  à  Thébes,  6c  la  portoient  vers  les 
limites  de  l'Eihicpie  où  l'on  cérébroit  une  fête ,  qui 
a  fûrement  donné  lieu  à  la  tradition  fmguliere  de 
YHéliotrapeze  ou  de  la  Table  au  Soleil  cù  les  Dieux 
venoient  marger.  Quand  Homère  aflure  dans  l'Ilia- 
de (a) ,  que  Jupiter  a'ioit  de  temps  en  temps  en. 
Ethiophie  pour  y  aiîifter  à  un  grand  feilin ,  cela  prou- 
ve 


(^)  Lii;.   l 


92^         Kcch:rches  Ph'iUfoph'iques' 

ve  bien  que  ce  Pôëte  avoit  oui  parler  vaguemenç 
de  la  proceffion  qui  partoit  tous  les  ans  de  Thebes-  > 
ou  de  la  grar.de  Diofpolis,  où  Ton  portoit  réelîe- 
ment  la  ftatue  de  Jupiter  vers  TEihiopie,  comme  ou 
le  fait  par  Dibdore  à,  par  Euftathe  C^). 

Au  refle,  c'elt  reculer  la  Table  du  So/eil trop  vers 
le  Sud ,  que  de  la  placer  dans  le  Méroé ,  comme  a 
fait  Hérodote,  ou  au -delà,  comme  a  fait  Solin.  Car 
on  dit  que  cette  proceiïïon  n'em.ployoit  que  douze 
jours  pour  aller  &  pour  revenir  en  fulvant  un  che- 
min diitérent  de  celui  qui  côroyolt  le  Nil  à  rOricnt- 
On  ne  peut  en  iix  jours  aller  par  quelque'  chemia 
que  ce  foit  de  l'hébes  dans  leMéroe,  ou  il  exiiioit 
d'ailleurs  aulli  un  Temple  de  Jupiter  Ammon  ;  {^)âc 
ce  tait  contribue  encore  à  prouver  que  la  Religion 
des  Ethiopiens  &  des  Egyptiens  n'étoit  dans  (on 
origine  qu'un  feul  à  même  cuîte;  mais  qui  eifuya, 
chez  le  dernier  de  ces  peuples,  quelques  change^ 
ments  en  un  long,  laps  de  iiecles.  La  plus  importan- 
te de  ces  révolutions  eft  celle  qui  concerne  l'immo- 
lation des  vidimes  humaines  ;  Héliodore ,  qui  étoit 
un  grand  admirateur  des  Ethiopiens,  avoue  néan- 
inoinij  qu'ils  facrifîoient  des  garçons  au  Soleil,  <Stdes 
filles  à  la  Lune  (<;)v  ce  que  la  colonie  qu'ils  en- 
voyèrent en  Egypte  ne  manqua  pas  d'imiter ,  en 
tuant  des  étrangers  ou  des  hommes  roux  fur  les  tom- 
beaux 


(a)  DicKd.  Lib.  IL Eu/îau  in  IlLid.  pc.g.  US. 

ib)   ?l>.n   Ub.  VI.  Cap,  XXIX, 

le)  Cy^thwp.  Ljo.X  Héliodore  dit  que  les  Ethiopiens 
ne  facrifioient  que  des  étrangers  qu'ils  avoient  fait  pri- 
fonniers  à  la  guerre;  ôc  quoique  \t%  Gymnoiophides 
rcprouvafîent  ces  facrifîces  ,  le  peuple  y  perfilloit  malgré 
eux.  Les  Grecs  fe  font  imaginé  que  les  Egyptiens  im« 
nVoloient  des  hommes  roux  dans  la  ville  d'IIithvrc  ou 
dé  Diane;  mais *il  efi:  beaucoup  plus  probable,  dis-;ev^ 
(jsvi'ils  y  inimoloient  des  femmes. 


fur  les  Egyptiens  ^  les  Chinois,       93 

beaux  d'Ofiris ,  ou  des  pierres  confacrées  au  Soleil , 
■&  en  égorgeant  vraifemblablement  des  femme^^  à 
l'honneur  de  la  Lune ,  dans  une  bourgade  que  les 
Grecs  ont  nommée  la  ville  d'Hithyie,  &  dont  on  re- 
trouve Aqs  veftiges  fur  la  rive  droite  du  Nil,  d^ns 
un  endroit  appelle  el  -  Kah ,  qui  n'eft  véritablement 
éloigné  des  limites  de  l'Ethiopie  que  de  24  lieues* 

Ces  atrocités,  qu'on  n'emprunta  pas  des  Arabes 
Pafleurs,  comme  M.  Jsblonski  fe  re(t  tauflement 
peri'uadé,  furent  abolies  fous  le  régne  du  haraon 
i\nio/is;  tandis  que  le  fameux  Ad:e  pour  brûler  vifs 
tous  les  Hérétiques  n'a  été  aboli  en  Angleterre  que 
•fous  le  règne  de  Charles  feco/id.  Depuis  Amofis, 
on  ne  trouve  plus  aucune  trace  de  quelque  crime 
-femblable  dans  THiftoire  de  l'Egypte;  mais  bien  dans 
celle  dd  l'Ethiopie,  ou  Ton  ne  put  parvenir  iitôt  à 
-Terbrmer  la  Religion,  parce  que  ks  loix  civiles  n'y 
avoient  prs  tant  de  force  fur  un  peuple  qui  fe  dis- 
perfoit  aiiement,  foit  pour  aller  à  la  chaffe,  l'oit  pour 
aller  avec  (es  troupeaux  chercher  des  pâturages  dans 
un  pa}s  ou  ils  -font  rares. 

Lts  premier-5  Gymnofophifles  de  l'Ethiopie  ne 
paroiffent  avoir  été  que  des  Prêtres  errants,  qu'on 
peut  com.parer  à  ces  hommes  qu'on  rencontre  au« 
jourd'hui  en  Airique  fou^  le  nom  de  Marubuî ,  mot , 
qui  étant  traduit  littéralement ,  lignifie  enfant  du  ro- 
ftau  ardent:  foit  parce  que  ces  Chartalans  brûlent 
quelquefois  leurs  viélimes  avec  des  rofeaux  ,  foit  par- 
ce qu'ils  fe  vantent  de  favoir  cracher  du  feu;  ce 
-qu'ils  font  en  tenant  des  étoupes  allumées  fous  leur 
fobe,  comme  on  en  vitiin  exem.ple  en  1731  ;  mais 
ce  tour  eft  fi  groflier  qu'il  n'y  a  que  des  Nègres 
qui  y  puiilent  être  trompés.  On  conçoit  que ,  quand 
un  peuple  n'a  encore  que  des  facrificateurs  ainbu- 
lants ,  il  doit  nécefl'airement  s'introduire  chez  lui  des 
•fuperftitions  très  -  variées ,  &  qui  fouvent  fe  contre- 
difent  les  unes  les  autres;  parce  que  les  opinions  ne 
font  pas  réduites  çn  un  corps  de  doélrine,  d  chr« 

que 


94  K.echerches  PJiilofophiques 

que  Jongleur  tâche  de  faire  valoir  les  flennes.  Le 
Comte  de  Boiilainvilliers  dit  que  c'efl:  principalement 
parmi  une  nation  comme  les  Arabes  Pafteurs ,  que 
ridée  d'un  Dieu  Créateur  a  dû  le  conferver  long- 
temps dans  toute  fa  pureté  (^^.  Mais  le  Comte  de 
Boulainvilliers  ne  connoiiïoit  pas  du  tout  les  anciens 
Arabes ,  fur  lefquels  Sales  nous  a  procuré  des  éclair- 
ciflements ,  qui  démontrent  que  les  notions  de  la 
Divinité  étoientextrêm.ement  altérées  parmi  eux;  & 
cela  arrive  chez  tous  les  peuples  eirants  ,où  chaque 
tribu  &  même  chaque  famille  multiplie  le  nombre 
des  Fétiches  &  àts  Manitoux,  dont  les  animaux  fa- 
crés  de  T Egypte  &  de  la  Grèce  font  àts  reftes: 
<ûr  on  pourroit  prouver,  ii  la  chofe  en  valoit  la 
peine,  que  les  anciens  Grecs  ont  aulTi  été  lingu- 
]iérai\ent  attachés  au  culte  des  bêtes;  &  j'ai  comp« 
té  jufqu'à  douze  ou  treize  efpeces  différentes  qu'ils 
révéroient ,  fans  y  comprendre  la  Belette  de  Béotie. 
Il  eft  bien  certain  que  l'efprit  des  Gymnofoph ides 
ne  com.mença  à  fe  développer  que  quand  ils  furent 
réunis  en  un  corps  iéden^aire,  ou  un  collège  qui 
svoit  fes  principales  habitations  dans  la  péninlule  du 
îvïéroé:  aors  ils  s'appliquèrent  à  l'étude,  &  mirent 
quelque  ordre  dans  les  Hiéroglyphes  Ethiopîques, 
fur  lefquels  le  Philofophe  Démocrite  avoit  écrit  un 
Traité  particulier,  qui,  par  -le  plus  grand  des  mal- 
heurs, s^eft  entiéremient  perdu  [b\  Je  fliis  aufîi 
éloigné  qu'on  peut  fétre,  d'ajouter  la  moindre  foi 
à  des  éloges  auiTi  outrés  que  le  font  ceux  que  Je 
Romancier  Philoflrate  prodigue  aux  Gymnofophis- 
Hcs  {c):  mais  malgré  cela  il  eft  poflible  qu'en  travail- 
lant à  rédiger  leurs  Hiéroglyphes  ,  ils  ont  inventé 

l'Ai- 


{a)  Vie  de  Mahomet,  pa^.  14.7. 

^b')  Apud  Lûëitium.  Lib.  IX. 

(c)  In  vif,  Apollon,  Lib,  FJ,  Cap,  tf. 


fur  les  Egyptiens  &  les  Chinois»       9f 

l'Aiphabet  fyllabique,  dont  on  fe  fert  encore  de  nos 
jours  dans  h  Nubie  &  rAbyfSnie,  &  où  il  n'a  (u- 
rement  pas  été  apporté  d'ailieurs  {a).  Cette  décou- 
verte étoit  d'autant  plus  intéreflante  que  fans  cela  on 
Ji'eût  pu  parvenir  à  i'iavenaon  de  i' Alphabet  littéral, 
qui  paroit  être  due  aux  Egyptiens;  à.  c'ett  une  vé- 
r.itûbie  folie  de  h  parc  de  Platon  d'accufer  les  Prê- 
tres de  l'Egypte  d'avoir  fait  un  tort  irréparable  aux 
fciences  en  in\' entant  l'écriture;  ce  qui  ,  fuivant 
lui,  a  prodigleufement  afFoibli,  dans  l'homme,  la 
faculté  memorative,  à.  Jules -Céfar  femble  avoir 
voulu  appuyer  ce  préjuge  en  parlant  d^s  Druides , 
qui  n'apprirent  jamais  par  cœur  que  des  abfurdités. 

Quoiqu'on  rencontre  dans  Diodore  &  dans  Stra. 
bon  quelques  palîages  relatifs  aux  opinions  ,  qu'a- 
voient  les  Gymnofophiftes  touchant  la  Divinité,  il 
faut  convenir  qu'il  régne  beaucoup  d'obfcurité  dans 
ces  paffages-là  ,  qui  ne  paroiiîent  écre  fondés  que 
fur  des  rapports  de  quelques  marchands  Grecs ,  qui 
vers  le  temps  de  Ptolémée  Philadelphe  commencè- 
rent à  pénétrer  fort  avant  dans  le  cœur  de  l'Afri- 
que. Tout  ce  qu'on  peut  dire  avec  certitude ,  c'eil 
qu'ils  reconnoiilbient  l'exiftence  d'un  Dieu  Créa- 
teur ,  incompréhenfible  par  fa  nature ,  mais  fenfible 
dans  fes  ouvrages,  qui  leur  paroilToient  tous  égale- 
ment animés  par  fon  efprit.  De  cette  doâtrine  dé- 
coula le  culte  fymbolique ,  qui  efl:  comme  approprié  au 
génie  des  Africains ,  dont  l'imagination  ardente  de- 
voit  être  fixée  par  des  objets  fenûbles  ou  des  Féti- 
ches, &  donc  rinquiétude  fur  l'avenir  devoit  être 

cal- 


<<ï)  Héiiodore  obferve ,  L/i».  IF ,  que  le«   Ethiopiens 

•tvoient  deux  caraderes  diffe'rents:  le  premier  confiôoit 

r«n    Hiéroglyphes  <    fur    lesquels   ceux    de  1  Egypte  ont 

i  «te'  copiés:  le  fécond  étoit,  comme  nous  le  fuppofonSj 

I  «Q  Alphabet  fyllabi^ue* 


96  Kecnerches  Philofopliiques 

caliTiée  d'une  façon  on  d'une  autre  par  les  augures^ 
qu'ils  tiroient  de  ces  Fétiches  mêmes. 

Chez  les  Grecs  &  les  Romains  l'uCage  de  conful- 
ter  à  chaque  in  fiant  les  Oracles  n'étoit  qu'une  mnu- 
vaife  habitude;  mais  chez  les  Airicains  ce  femble 
être  un  befoin  phyfique  ,  qui  tient  aux  climats  chauds, 
où  refprit  du  petit  peuple  eft  extrêmement  foi« 
ble  &  impatient.  On  a  pu  remarquer  en  Europe 
même,  que  les  fetTîmes  font  bien  plus  avides  de  con- 
roitre  l'avenir  que  les  hom.m.es:  tandis  que  le  Philo- 
fophe ,  qui  fe  repofe  fur  fa  propre  prudence  ,  ne 
s'inquietè  pas  du"  tout  des  événements  futurs  :  il 
corrige  la  fortune,  ou  la  fjpporte. 

I!  y  a  é^s  raifons  très  naturelles  qui  nous  expli- 
quent pourquoi  les  Oracles  ont  ceHé  dans  quelques 
endroits  de  l'ancienne  Europe  &  de  l'Afie;  mais  ils 
ne  cèdent  pas ,  à.  ne  celleront  jam^ais  en  Afrique  : 
on  en  connoit  aujourd'hui  deux  à  la  côte  Occiden- 
tale ,  qui  font  auiTi  fameux  qu'a  pu  l'être  celui  de 
ïjelphes.  C'ed  par  une  ignorance  prescu'impardon' 
nabie  de  rîiiftoire  moderne  que  Van  Dale  à.  Fon- 
îenelle  accordèrent  à  leurs  propres  adverfaires  que 
les  Oracles  fe  font  réellement  tûs  :  ce  qui  eft  une 
fauiTeté  démontrée  par  les  Relations  de  quelques 
Voyageurs,  qui  vivent  encore,  &  furtout  par  ceile 
de  Rœmer. 

Quand  Pline  .&   Solin  difent  que  à^s  peuplades 
Ethiopiennes  avoient  élu  pour  leur  Pvoi  un' Chien, 
cela  ne  fîgnifie  &  ne  peut  Signifier  autre  chofe,  fi- 
non  qu'elles  rendoient  un  culte  à  cet  animal,  com- 
me  on  en  a  vu  enfuite  tant  d'exemples  chez  bs  Egyp- 
tiens leurs  defcendants.  Les  Anciens   connoiiioieat,. 
mieux  que  nous  l'intérieur  del'Afiique;   mais  ^| 
revanche  nous  en  connoillons  mieux  qu'eux  les  c^i 
tes ,  où  l'on  n'a  g^eres  trouvé  de  nations  qui   n&" 
révéraiTent  les  Serpents.     Celui  quieft  révéré  par- 
mi les  Nègres  du  Royaume  de  Juchac  ^  n  parc  tt: 
svoir  aucune  (qualité  malfaifante ,  &  il  pafle  même 

pour. 


fur  les  Eijpîievs  &  les  Chmoh,       97 

fûur  dévorer  de  petites  couleuvres  noirâtres  qui  jfort 
venimeurts  ;  mais  chez  d'autres  Nègres  on  a  conver- 
ti en  Fétiches  de  véritables  Vipères  ,  dont  la  pi- 
quure  entraîne  presque  toujours  la  mort. 

En  général  le  cukc  rendu  aux  Serpents  efl  fondé 
fur  la  crainte  que  les  hommes  ont  naturellement  pour 
ces  reptiles:  ils  ont  taché  de  calmer  ceux  qui  ont  dci 
venin  en  leur  offrant  ^ts  facrifices;  &  ceux, qui fonn 
fans  venin  ,  leurontparu  mériter  une  diftindion  par- 
ticulière, comme  li  un  génie  ami  de  l'humanité  eût 
eu  foin  de  les  défarmer  en  leur  laifiant  leur  forme  ;& 
c'eft  principalement  de  cette  efpece  qu'on  s'eft  fervi 
pour  en  tirer  ^ç.s  pronoflics  :  on  auguroit  bien  des 
Serpents  Iflacues,  lorsqu'ils  goutoient  l'offrande  ,& 
fe  trainoient  lentement  au-tour  de  l'autel.  Mais  il 
faut  obferver  que  quelques-uns  de  ces  animaux  s'at- 
tachent, comme  le  Chien,  aux  perfonnes  qui  les 
nourriflent,  &  on  leur  enfeigre  différents  tours 
qu'ils  n'oublient  jam.ais  ;  de  forte  qu'on  peut  dire  avec 
quelque  certitude  que  les  Serpents  Ifiaques  avoienc 
été  dreflés ,  &  obéilToient  à  la  voix  ou  aux  geHes- 
des  ]MiniIlres. 

C'eft  par  une  Couleuvre ,  qui  n'étoitpas  venîmeu- 
fe^  qu'on  repréfentoit  le  Cneph  on  la  Bonté  divine, 
comme  on  repréfentoit  la  force  &  la  puiflance  par  une 
Vipère ,  dont  les  Prêtres  de  l'Ethiopie  portoient  ,ainii 
que  ceux  de  l'Egypte ,  la  figure  entortillée  autour  de 
leurs  bonnets- de  cérém.onie  ;  &  nou^  avons  déjà 
eu  occalion  de  faire  obferver  au  Lecteur ,  que  le 
diadème  ùts  Pharaons  étoit  aulll  orné  de  cet  em» 
blême,  (a') 

Ce  n'eft  pas  feulem.ent  dans  quelques  villes  parti- 
culières de  la  Thébaïde  &  du  Delta ,  qu'on  rendoit 

un 


(a)  Sacerdotes  oEthlopum  &  o^gyptionm  gerim  fileof 
ébiongoj  in  vertice  iimhilicum  halentes ,  Q  ferpev.tibus  quQS  Ai»^ 
jides  appellam ,  circumvoIuîOJ.  Diod,  Lib,  IIII, 

Tome  IL  E  ' 


98  Recherches  PhÏÏGfoph'iques 

un  culte  aux  Serpents  ;  car  Elien  sffure  qu'on  en. 
nourriiToit  dans  tous  les  temples  de  l'Egypte  en  géné- 
ral: i^a^/  ce  que  je  fuis  très-  porté  à  croire,  puisque 
c'eft-là  une  des  plus  anciennes  &  peut-être  la  pre- 
miere  fuperftition  des  habitants  de  T  Afrique,  où  l'on 
alloit  chercher  les  plus  groffes  Couleuvres  qu'on  put 
trouver  pour  les  mettre  dans  les  temples  de  Sérapis  ^ 
&  on  en  a  vu  que  des  Ethiopiens  avoient  apportés 
à^  Alexandrie,  qui  éî oient  longs  de  vingt- cinq  â  vingt' 
ïiY.  pieds;  quoiqu'on  en  coniioiné  maintenant  dans 
le  Sénégal ,  qui  ont  plus  du  double  de  cette  di- 
menfion. 

Onnefaurolt,  faute  de  mémoires  ,  entrer  dans 
plus  de  détails  dir  la  doclrine  particulière  du  collège 
des  Gymnofophides  du  Méroé,qui  finit  de  la  maniè- 
re la  plus  funefle ,  pour  sxtre  coniiamment  oppofé 
aux  progrès  du  Defpctisme ,  cette  ancienne  maladie 
des  Souverains,  dont  quelques-  uns  font  comme  les 
infenfés  qui  défirent  ce  qu'ils  neconnoilTent  pas.  On 
dit  qu'un  Tyran  nommé  Ergamene,  qui  doit  avoir 
été  contemporain  de  Ptolémée  Philadelphe ,  &  Grec 
d'origine,  fit  maiTacrer  en  un  jour  tous  les  Gymno- 
fophifies  ;  ce  qui  jetta  cette  partie  de  l'Ethiopie  dans 
une  défolation,  dont  elle  ne  s'eil:  plus  relevée:  on 
voit  feulement  les  ruines  ^ Axiom ,  de  Pfelcbès ,  de 
INapatha  ,  &  on  a  prétendu  ,  il  y  a  quelques  années, 
que  cet  endroit ,  qui  étoit  déjà  dévaflé  du  temps  de 
Pline,  avoitété.choifi  par  les  Juifs  pour  y  former  un 
Etat  indépendant  de  la  domination  àtz  Turcs  &  des 
AbylTins;  mais  cette  nouvelle  ne  s  eit  point  confir- 
mée, &  nous  regardons  les  juifs  comme  incapables 
ron  -  feulement  d'exécuter  de  tels  projets  ,  mais  mê- 
me d'y  penfer  :  car  ils  ne  connoiilent  d'autre  Hé- 
roïsme que  l'ufure. 


't)  D$  Nat,  Animal,  LU\  X.  Cap,  3z, 


fur  les  Egyptiens  gf  Iss  Chinch*      99 

Au  refle ,  il  eft  croyable  que  les  Philofophes  de 
f  EthiO;  lie  enveloppoient  leurs  connoiflances  fous  des 
allégorfes ,  tout  comme  ceux  de  TEgypte.  Et  \z~ 
deiius  doit  être  fondée  la  fable  qu'on  trouve  dans 
Plutarque,  .au  fujet  de  quelques  villes  ,&  de  quel- 
ques villages  fîtués  aux  environs  de  l'ifle  Eléphan- 
tine ,  que  le  Pharaon  Amafis  avoit  promis  de  céder 
au  Roi  d'Ethiopie,  s'il  pouvoit  faire  refoudc  par 
ks  Gymnofophiftes  les  énigmes  qu'on  leur  propo- 
feroit;  &  ks  Ethiopiens  bazardèrent  auilî ,  dit- il  , 
aux  mêmes  conditions  quelques  -  unes  de  leurs  bour- 
gades. Mais  quoiqu'on  life  des  contes  aflez  fembla- 
b!cs  dans  Texagérateur  Jofephe  ,  &  dans  la  vie  d'"!Efof  e, 
compofee  par  un  fou ,  nommé  Pianude ,  il  ne  faut 
pas  croire  que  les  Souverains  de  Tantiquité  fe  foient 
joués  ainfi  de  leurs  Etats  ,  ni  furtouten  Egypte ,  pays 
trop  petit  pour  être  démembré  au  fujet  d'une  énigme 
bien  expliquée,  &  cela  par  d'aufîi  bons  voiflns  que 
i'étoient  les  Ethiopiens,  qui  ne  firent  jamais  des  ca- 
naux pour  détourner  ou  pour  faigner  leNil,cequ'on 
ne  croit  pas  être  absolument  impofiîble  ;  mais  j'en 
parlerai  plus  au  long  dan5  la  Seâîion  qui  concerne  le 
Gouvernement. 

Après  tout  ce  qu'on  vient  de  dire  il  feroit  inutî- 
le  dv'i  réfuter  cent  fyftêmes  propofés  depuis  Ifocrate 
jusqu'à  nos  jours  fur  l'origine  du  culte  des  animaux  ; 
puisqu'on  voit  clairement  que  les  Egyptiens  n'en 
ctoient  pas  les  inventeurs  ;  mais  qu'ils  l'avoient  apporté 
avec  eux  de  l'Ethiopie, où  il  paroît  avoir  commencé, 
comme  on  l'a  obfervé ,  par  les  ferpents  &  ce  petit  bœuf 
qu'on  croit  être  le  Buhaîos  àti  Naturaliftes  :  cet  ani» 
mal ,  qui  eft  comme  le  nain  de  fon  cfpece ,  porte  des 
cornes  qui  imitent  celles  de  la  Lune ,  &  Tefprit  des 
Africains  a  fouv^ent  été  Irappé  par  des  fimilitudes 
beaucoup  moins  fenfibles.  Au  relie  la  colonie,  qui 
vint  prendre  poffeilion  de  la  vallée  du  Bas -Nil,  loin 
de  renoncer  à  ces  pratiques  fuperftitieu fes ,  s'y  atta- 
cha de  plus  en  plus  opiniâtrement  •,  àk.^  qu'elle  eût 
E  %  re- 


ïoo      Ke cherches  PhUofophiques 

remarqué  que  de  certains  animaux,  comme  lesch&u, 
Its  beiettej ,  les  ichneumons ,  les  éperviers ,  les  vau- 
tours ,  les  chouettes  ,  les  cicognes  ài  les  ibis ,  font~ 
d'une  utilité  fi  décidée,  qu'il  ell:  nécedaire  de  les 
mettre  fous  la  prote^ion  particulière  àts  loix,  dans 
un  pays ,  qui  fans  eux  ne  feroit  pas  abfolument  ha- 
bitable. Les  Turcs ,  qui  ne  croient  peint  être  ido-» 
îàtres  ,  ne  permettent  à  qui  que  ce  Ibit  de  tuer  â.^B 
ibis,  que  les  Grecs  &  les  Romains  épargnèrent  tout 
de  même.  De  quelque  religion  que  puiOT'^nt  être 
ceux,  qui  dans  la  fuite  des  fïecles  envahiront  celte 
contrée  ,  on  les  verra  toujours  refpecler  <\Qi  ani- 
maux qui  ont  été  furnommés  avec  raifon  les  puri* 
£cateur,s  de  l'Egypte. 

Mais  ce  qui  a  toujours  paru  inconcevable  aux  An- 
ciens &  aux  Modernes ,  c'efi  le  culte  que  quelques 
villes  rendoient  aux  Crocodiles.  Cicéron  eft  le  feul 
qui  ait  cru  que  rutilité ,  qu'on  retiroit  de  ces  lézards , 
avoit  porté  de  certains  Egyptiens  à  les  référer:  {a) 
mais  il  eût  été  extrêmement  euibarraifé  de  nous  ex- 
pliquer en  quoi  conlilloit  réelieinent  cet  avantage , 
que  à^s  Naturaiides  bien  plus  habiles  dans  THiftoire 
à^s  animaux,  que  ne  l'étoic  Cicéron ,»  n'ont  jamais 
pu  entrevoir. 

Ce  ne  fut  qu'en  î77o,lGrfque  je  m'appliquai  plus 
particulièrement  à  connoître  la  Topographie  de  l'E- 
gypte ,  que  je  découvris  que  les  trois  principales- 
villes  ,  qui  ont  nourri  des  Crocodiles  ,  comme  Cop- 
tes ,  Ariînoé  &  Crocodilopolis  féconde  ,  étolent  fî- 
tuées  fort  loin  du  Nil  fur  àts  canaux  dans  lefquels  ce 
iieuve  dérive.  Ainfî  pour  peu  qu'on  eût  eu  la  né- 
gligence de  lalfler  boucher  les  foifés ,   ces  animaux 

qui 


(a)  Po/fein  de  Ichneunnnum  utilîtate ,  de  Crocodilorum ,  de 
felimn  dicere;  fed  iiolo  efje  laif^iff^  CicCiO  de  Nat.  DfiO* 
2«l»,  Lib.  l.  Cap.  3$, 


fur  les  Egyptiens  &  les  Ck'iîiôîs.      T.oî 

qui  ne  marchent  pns  fort  avant  dans  les  terres ,  n'au- 
rolent  pu  venir  ni  à  Ciocodilopolis  féconde,  ni  à 
Ai'iinoé,  ni  à  Coptos ,  cù  on-  les  regardoit  comme 
!c  fymbole  de  Teau  propre  à  boire,  à.  propre  à  fé- 
conder les  campagnes ,  ainil  qu'on  le  fait  par  Elien , 
|&  furtout  par  un  paffage  d'Eufebe.  {a) 

Le  Gouvernem.ent  pouvoit  être  bien  âiïuré 
qu'auffi  longtemps  que  ce  culte  feroit  en  vogue, 
l'-  fuperPatieux  ne  manqueroient  pas  d'entretenir  les 
Lix  avec  la  dernière  exaclitude.  D'un  autre  côté, 
w.  iC  repofoit  fur  les  Oxyr  in  chiites  pour  l'entretien 
eu  grand  c-nal  connu  aujourd'hui  fous  le  nom  de 
'  :'z  il  Menhi ,  fans  quoi  le  poidon  ,   qu'ils  révé- 

-"t/^^us  le  nom  d'0x)//7^^^ï/j-  ^  n'eût  pu  arriver 
«-  .:.:  eux. 

I'  efl  vrai  qu'on  connoît  encore  deux  autres  vilies 
flul  nourriObient  ùç.s  Crocodiles ,  comme  Crocodiîo- 
polis  troifiéme  &  Ombos.  Quand  il  s'agit  de  fixer 
\i  poiîrion  incertaine  d'Ombos  ,  M.  d'Anviile  héii- 
te;  mais  il  faut  la  mettre  plus  avant  dans  les  terres 
vers  le  pied  de  la  Cote  Arabique  ;  car-  nous  iavons 
que  les  habitants  de  cette  viile  avoient  creufé  de 
grands  fofles  pour  arrofer  leurs  campagnes ,  &  c'ell 
dans  ces  foffés  mêmes  qu'ils  don  noient  à  manger  à 
leurs  lézards,  {b) 

Après  tout  cela  on  conçoit  pourquoi  ceux  ,  qui 

habitoient  le  Nome   Arfinoïte  ou   la  Province   de 

ïcïum,  firent  voir  à  Strabon  un  Crocodile,  qu'ils 

1  nom- 


(.7)  Ver  hminem  Crocodilo  impofttam  navem  in^i'ediemetni 
rr.7z:e/nque  lignificare  r/ionon  in  humido,  Crocodilum  vero  aquam 
fr)n<i  aptam.     Eufeb.  Pra'p?xr.   Evan,  Lib.    IIÏ.  Cap.  XI. 

(a)  Elian    de  Nat.  A.i.v.al.  Lib.  X.  Cap.   22,. 

Quant  à  la  iltuation  de  Crocodilopolis  îxoiCiéme  y  ofl 
ne  la  connoît  point;  mais  le  cas  des  autres  villes,  qui 
ont  porté  de  tels  noms  ,  prouve  qu'Ii  ne  faut  pss  ia 
pacôr  aii  bord  du  Nil. 

E  1 


Î02  Ke  cherche  S  Ph'ilofophiques 

nommoîent  \tSuchu  ou  le  Ju/Ie ,  <&  qu'ils  onioi»^^, 
tfe  braiTelets  &  d'oreillettes  cror:  car  eu  égard  à  leur 
ikuation,  cet  animal  étoit  pour  eux  T emblème  ,  non 
pas  du  Typhon  comme  on  Ta  dit  ;  mais  de  l'eau 
amenée  par  des  dérivations^  dont  toute  l'exiftence 
de  cette  Province  dépend;  puifqu'il  ne  feroit  pas 
poiîible  d'y  vivre  pendant  fix  mois , fi  on  iaiflblt  bou- 
cher les  canaux  du  côté  à'Illahon.  Et  on  peut  croi- 
xe  que  les  Arllnoïtes  tiroient  de  leurs  Crocodiles  ia- 
créo  de  certains  augures  fur  l'état  futur  du  déborde- 
ment du  Nil,  auquel  iis  s'intérelToient  encore  plus 
vivement  que  les  villes  fituées  au  bord  de  ce 
fleuve. 

Nous  avons  déjà  tenté  d'expliquer,  dans  un  nui' 
tre  endroit  de  cet  Ouvrage  ,  quel  peiu  avoir  été' 
Tobjet  du  culte  rendu  à  l'oignon  marin  par  les  Péîu- 
iiotes  &  les  habitants  de  Cafium ,  dont  quelques-uns' 
étoient  atteints  d'une  maladie  du  genre  de  !a  Tyra*. 
panite,  '&  d'un  tranfport  au  cerveau,  ou  de  la  7>h. 
'pbomanïe ,  terme  qui  déligne  une  indifpofition  É» 
gyptienne;  &  il  eft  étonnant  que  Saint  Jérôme  nefe 
ibit  pas  apperçu  que  ce  gonflement  des  inteflins, 
dont- il  parle  lui-mém.e ,  éioit  précifément  l'origine 
du  mal  qui  tourmentoit  ces  miférables  ,  qu'il  tâche 
de  tourner  en  ridicule  par  des  exprefTions  que  nous 
ne  nous  permettrons  point  de  traduire  en  François» 
{a)  Mais  on  ne  voit  pas  qu'il  y  ait  quelque  ombre 
de  ridicule  dans  une  difpofition  naturelle, occalion- 
née  par  les  brouillards  du  Lac  Slrbc*,  qu'on  a  dit 
être  auffi  pernicieux  que  ceux  du  Lac  Afphaltlte 
ou  de  la  Mer  Morte ,  &  dirtoat  pendant  les  grandes 
chaleurs  de  rété.    M.  Pococke,  qui  alla  voir  cette 

Mer 


{a)  Taceam  lie  formidolofo   fj   horrilili  Cèpe  ,    (^   crepittk: 
vemris  inflati  qui  Fjiitjtaca  Reli^o  ^t,     la  Ifai.  Lib,XII, 

Cap.  xxxxyi. 


fur  les  Egyptiens  ^  les  Chinois,      105 

yitr  Morte  au  mois  d'Avril  ,  fe  trouva  quelques 
jours  après  attaqué  d'une  foibleiïe  d'eLiomac,  &  de 
vertiges,  que  les  gens  du  pays  attribuèrent  au  pou- 
voir dts  vapeurs,  contre  lefquellcs  il  ne  s'étoit  pas 
aflez  précautionné.  Car  quand  les  Arabes  paffent 
feulement  aux  environs  de  cette  immenfe  cloaque , 
dont  l'eau  fupporte  le  corps  de  ceu»  qui  s'y  plon- 
gent ,  ils  fe  couvrent  la  bouche  ,  &  ne  refpirent 
que  par  les  narines. 

Parmi  les  faperilitions  Egyptiennes  il  y  en  a  quel- 
ques unes  dont  on  ne  découvre  d'abord  ni  la  caufe 
piochii.ie  ,  ni  la  caufe  éloignée.  Telle  efl  ,  par 
exemple  ,  la  dévotion  envers  les  Mufarc, ignés  ,  qu'o-n 
révéroit  dans  la  ville  à' Athribis ,  à,  qu'après  leur 
mort  on  embaumoit  pour  les  porter  à  Buto  où  étoit 
'  leur  fépukure  ;  quoiqu'il  y  eût  plus  de  dix  -  neuf  lieues 
de  diftance  de  Buto  à  AtJirilns. 

Comme  dans  ce  petit  animal  les  yeux  font  pref- 
que  auiiï  cachés  que  dans  la  Taupe ,  Fluiarque  pré- 
tend que  les  Egyptiens  le  fappofolent  entiéreinent 
sveugle,  &  lui  trouvaient  quelque  rapport  avec  l'af- 
foibliirement  de  h  lumière  dani  la  Lune  qui  décroît, 
&  avec  M  Athor  ou  cet  attribut  de  la  Divinité  qu'on 
avoit  perfonnifié  fous  ce  nom -là,  &  qui  n'étoit  au- 
tre chofe  que  l'incompréheniîbilité  de  Dieu,  compa- 
rée aux  plus  épailTes  ténèbres  de  la  nuit  &  du  cahos. 
Mais  avant  qu'on  ait  pu  parvenir  à  des  fimilitudes 
fî  forcées ,  fi  compliquées  enfin ,  il  faut  bien  qu'on 
ait  reconnu  dans  la  Mufaraigne  quelque  autre  pro- 
priété beaucoup  plus  naturelle.  Et  j"ai  toujours  foup- 
çonné  que  les  Egyptiens  rangeoient  cet  animal, tout 
com.me  les  Naturalises  Grecs ,  dans  la  claffe  àt^  Be- 
lettes ,  \a)  qu'on  ne  tuoit  non  plus  que  les  Ichneu- 

mons. 


{a)  Les  Grecs  iiommoient  la  Mufaraigne  Sov.ris  ■  Be- 
lette I 

E4 


ÏC4         Recherches  Philofophiques 

Eions ,  que  nous  favons  avoir  été  confacrés  à  l'Her-- 
cule  Egyptien  ,qui  ne  fut  jamais  qu'une  feule  &raê- 
Fie  Divinité  avec  Hercule  de  Thébes  en  Béotie.- 
Mais  comme,  dans  la  Béotie ,  on  ne  trouve  point 
«j'Ichneumons,  les  Thébsins  avoient  cru  pouvoir,: 
ians  aucune  difîiculté,les  remplacer  par  les  Belettes, 
auxquelles  ilsrendoient  un  culte  religieux.  Et  quoi- 
qu'ils foient  Grecs  de  nation,  dit  Elien,  ils  ne  mé- 
ritent pas  moins  d'être  à  jamais  l'objet  de  la  rifée  S 
caufe  d'une  dévotion  fi  impertinente,  {a)  Mais  la 
guerre ,  que  ces  animaux  font  fans  ceiTe  aux  Rats  & 
sux  Souris ,  avoit  porté  les  Egyptiens  à  les  mettre 
fous  la  protection  des  loix.  Et  il  leur  a  fuiR  de  trou- 
ver dans  la  Mufaraigne  quelque  chofe  qui  reflemblât 
tant  foit  peu  à  la  l'elette  ,  pour  imaginer  enfuite 
toute  la  doctrine  fymboiique  ,  dont  on  vient  de 
parler. 

Au  relie,  il  efî  certain  que  quelques  animaux  fa- 
crés  n'avoient  que  des  propriétés  énigmatiques  &au"- 
guraîes ,  fans  qu'on  puiffe  leur  en  découvrir  d'autres 
de  quelque  côté  qu'on  les  confidére ,  comme  le  Sca^ 
rabée,  qu'on  aroit  dédié  au  Soleil»  Mais  il  ne  faut 
cependant  pas  croire  qu'il  foit  réellement  que^iori 
ii^un  aufii  vilain  infefte  que  celui  dont  parle  Pline. 
Après  avoir  réfléchi  à  la  defcription ,  qu'en  donne 
Drus  Apollon ,  qui  le  repréfénte  comme  rayonnant 
de  cet  éclat  qu'ont  les  yeux  à^s  chats  dans  les  ténè- 
bres ,  je  me  fuis  apperçu  que  les  Egyptiens  avoient 
pris,  pour  le  ^mbole  du  Soleil  le  grand  Scarabée  doré , 

que 


rette)  parce  q-u'ils  î-a  croyoîent  compofce  de  ces  deux 
efpcces.  Et  elle  rcflèmble  beaucoup  à  la  Belette  ,  & 
point  du  tout  à  une  araignée. 

(a)  Ttehani ,  quamvis  natione  Gro'ci  ,  ri[u  fu»t  ohruetHf  i 
qui  Mnftdlam  ,  ut  aud'.s  ^  reIi^o[è  colunt.  De  NAX,  A,N.l* 
MAL.  Lib.  XII.    Cap.  j. 


fur  les  Egyptiens^  les  Chinois»       log 

|UE  quelques-uns  appellent  Cantharide  ;  <5c  qu'on 
l'Oit  communément  dans  les  jardins ,  ou  il  dévore 
ES  fourmis,  &  chafle  les-  vers-.  Cet  infeclé  eH:  corn-- 
me  couvert  d'une  lame  d'or  ;  &  quand  la  lumière 
ombe  dire(ftement  fur  les  étuis  de  fts  ailes,  il  paroit 
un  peu  rayonner  ;  ce  que  le  ïraducleur  Latin  d'O- 
rus  a  rendu  par  les  termes  de-  rijéis  inft'gniîa  ,  à 
peu  près  comnie  le  porte  te  texte. 

l^t^  autres  Scarabées  iacrés  de  l'Egypte  ont  été  ler 
Monocéros,  qui  n'a=  qu'une  corne  au  haut  de  fon 
corl^^t,  6c  le  Cerf  ou  le  Taureau  vo'ant  qui  en  a 
deux,  qu'il  ferre  comme  des  tenpilles.  Toutes  les 
fuperllitions  relatives  à  ces  trois  diiîerentes  efpeces 
d'infec^tes  doivent  être  regardées  comme  fort  ancien- 
nes; &  il  fe  peut  qu'elles  etoient  répandues  parmi 
les  Ethiopiens  &  les  au.tres  habltans  de  1" Afrique, 
avant  même  que  l'Egypte  ait  été  peuplée,  {a)  On 
en  trouve  àQ^  traces- non -feulement  dans  le' Grrilorï 
facré  de  ilfîe  de  Ivîadagafcar  ;  mais'jufque  parmi  les 
Hottentots,  qui  coame  on  î'obfervc  dans  l'Hilloire 
g-enérale  des-  Voyages,  regardent  avec  vénération  les 
perfonnes  ,  fur  leiqudles  le  Scarabée  marqué  de  tâ- 
ches d'or ,  eu  le  Tau^  eau  volant  du  Cap  vient  à  fe' 
repofer;  parce  que  c"tll  à  leurs  yeux  un  pronoftic 
UC-s- heureux.  Mais  ce  qui  peut  nous  étonner  da* 
vari:age,ceft  que  des  préjugés  femblables  fe  foicnt 
introduits  en  Europe.au  -lùjet  du  Scarabée  ,  que  I2 
vulgaire  nornm.e  ridiculement  Mouche  du  Sekrieur. 
lî  jfed:  pas-  croyable,  ni  même  polTible  que  cette 
fupertlition  ait  ete  puifée  dans  les  écrits  de  St.  Am- 
broife ,  puiique  ie  peuple  ne  lit  iamais  les  écrits  r'e 

Se. 


i_a)  Oa  voit  déjà  des  Scarribtfes  iculp.tés  en  pierres  dans 
les  iéDiiltiires  Royales  de  Biban-el  ■  Moluk.  Et  j'ai  dit- 
çfiie  C'îs  ie'pv.lcmes  font  plus  anciennes  que  ks  Pyia« 
ffiides. 

Es 


rc^        Recherches  P hilofoph'iqiies 

Su  Ambroife;  &  ii  ignore  profondément  que  ,, 
Auteur  a  coiTiparé  plulleurs  fois  le  Chrilt  ou  le  Mes- 
fie  a  un  Scarabée,  fans  qu'on  ait  pu  jufqu"à  préfent 
deviner  far  quoi  une  il  étrange  coraparaiibn  ed  fon- 
dée. H  y  a  aulîl  une  infinité  d'endroits  en  Europe 
où  le  chant  du  Grillon  elt  reçu  conjme  un  augure  fa- 
vorable,,  à.  on  s'y  opiniâtre  l'inguliérenient  à  confer. 
ver  de;  infcclss  dont  le  bruit  aigu  &  monotone  eft 
Infupportable  »  îorfqu'ils  fe  multiplient  jufqu'à  ua 
certain  point  dans  les  foyers.  Mais  quelle  que  foit 
îa  dévotion  de  certains  Européens  envers  les  Gril» 
?ons ,  elle  n'égale  point  celle  dts  Africains  ,  qui  en 
font  commerce,  k  les  gens  riches  s'y  croiroient  fé- 
îieufement  brouillés  avec  le  Ciel  ,  s'ils  n'en  pofle- 
doient  des  efiains  entiers  ,  qu'on  renferme  dans  deg;- 
iburs  eonfuuirs  tout  exprès. 

il  faut  établi''  Gomme  une  maxime  ,  que  l'eforit 
^u  p^at  peuple  peut  être  fortement  frappé  par'  dé- 
pendes chofes  ;  à.  il  n'y  a  que  quelques  années  que 
des  pavfsns  François  commencèrent  à  rendre  une 
efpece  de  cuite  religieux  aux  Chryfalides  de  h  che- 
nille ,  qui  vit  fur  la  grande  Ortie  ,-  parce  qu'ils, 
^oyoient  y  voir  àts  traces  manifefles  de  la  Divinité^ 
&  jV]^  Des  Landes  afiure  que  les  Curés  m.éme  en- 
avoierit  orné  les  autels ,  comme  on  les  orne  en  Efpa-- 
gne  de  Cigales  renfermées  dans  de  petites  csges ,  & 
de  moineaux  des  Canaries ,  qui  chantent  pendant  la 
'MeiTe.  (r/). 

Si  fous  nos  climats  tempérés  l'imagination  de 
Fhomme  a  pu  s'égarer  jufqu'à  ce  point  ,  y  a-t-ilî 
Guelqu'un  parmi  nous  ,  qui  foit  furpris  de  ce  que 
les  Africains ,  dont  Teffiit  eî^  exalté  par  le  feu  de^ 
Pathmofphtre ,   aient  découvert  de  la  reflemblance 

entre 


•    (c)  Recmil   de    diférems  Traitas   de  Fhyftque  fa^.  s 6* 
Y  oyez  «Uifii  Mureiti  Latns  Jur  î'Efpa^m, 


fur  h  s  E^pùem  &  les  Chhwh,     icf 

entre  les  cornes  de  la  Lune  &  les  cornes  du  Bœuf 
nain,  qu'on  nomme  Buhalos  ;  entre  le  Scarabée ^ 
qu'on  nomme  Taureau  volant,  éc  le  Taureau  Zo- 
diacal ? 

•  Dans  des  Monuments  rapportés  par  Monfaucon 
&  le  Comte  de  Caylus ,  On  voit  des  femmes  Egyp- 
tiennes,  qui  paroiflènt  donner  à  manger  à  des  Sca- 
rabées fur  àç.i>  tables  ou  àç.^  autels  :  or  je  m'imsgine 
que  cela  nous  repréfente  la  véritable  manière  de  ti- 
rer des  aufAires  de  cette  forte  d'infecles,  qu'on  ob" 
fervoit  à  peu  près  comm.e  les  Kom.airis  obfervoient 
les  poulets,  lorfqu'iis  faifoient  ce  que  Cicéron  ap- 
pelle d:ns  le  fécond  livre  de  la  Divination,  le  tri. 
puuinm  ai  le  terripavium.  Au  refle  quelque  bizar- 
îes  que  foient  ces  pratiques,  elles  n'approchent  pas 
à  be'aucoup  près  de  la  manière  dont  les  Chinois 
ont  confulté  la  Tortue ,  qui  a  été  un  de  leurs  plus 
grands  Oracles  ;  &  cette  faperdition  ne  leur  efl  fà- 
rement  pas  venue  de  TEgypte  :  car  Jhm-^is  il  n'a  été 
queîlion  de  Tortue  parmi  les  animaux  facrés ,  donc 
on  a  fouvent  tâché  de  connoitre  toutes  les  efpeces  ; 
mais  jufqu'à  préfent  il  n'en  n  point  paru  d'énuméra- 
tion  compîecte;  &  îes  recherches  de  M.  L'ianchardy 
inférées  dans  le  neuvième  volume  des  Mémoires  de 
FAcadémie  des  Infcriptions  ,  n'offrent  qu'un  eiiaî 
très  imparfait  &  où  il  n'y  a  rien  de  fulvi.  Cepen- 
dant pour  qu'on  fâche  une  fois  à  quoi  s'en  tenir, 
lîous  indiquerons  ici  à  peu  près  tout  ce  qu'on  trou- 
ve à  cet  égard  dans  les  Auteurs  de  l'Antiquité, 
&  après  avoir  fait  connoitre  les  objets  du  culte 
Symbolique,  on  tâchera  de  développer  les  véritables 
fentiments  des  Egyptiens  far  l'efiénce  de  la  ^  Divi- 
nité. 

On  foapçonnc  que,  dans  une  bourgade  fîtuée  à 
îa  pointe  feptentrionaîe  du  lac  Msréotis,on  nour- 
riUbit  un  Bœuf  facré  comme  dans  beaucoup  d'autres 
villes  de  l'Egypte ,  dont  nous  ne  connoiiTons  pofl- 
Uvement  aujourd'hui  qu' Hermonthis ,  HéliopoUs  & 
E  6  MeiUf 


ïc8         'Recherches  Vh'ilofofh'iquef 

r.'Tsmphis .  où  !a  répatation  du  Bœuf  Apis  édipfî 
celle  de  tous  fes  rivaux ,  dés  que  la  Cour  des  Roia^ 
y  fut  transférée  de  Thébcs.   D'ailleurs  les  Egyptien», 
avoient  pour  les  environs  de  Memphis  une  vénéra- 
tian.  auiTi  particulière  que  pour    les  environs  d'A- 
bydus. 

Les  Savants  n'ont  pu  tomber  d'accord  entr'eus 
fur  le  terme  qu'on  iixoit  à  la  vie  du  Bœuf  Apis.. 
Plutarque  prétend  qu'on  le  noyoit  dès  qu'il  avoit 
atteint  vingt- cinq  ans  :  &  c'étoic  aufTi  là  ,  fuivantï 
lui,  le  nombre  dss  caracleres  de  l'Alphabet  Egyp- _ 
tien.  Cependant  M.  Bûttner ,  qui  par  Xt^ià^  des.  " 
b3nde!ettes  àç.^  Momies,  a  retrouvé  cet  Alphabet  ^ 
croit  qu'il  n'ctoit  compofé  que.de  vingt- deux  let- 
tres. Il  y  a  bien  de  l'apparence  qu'on  fe  défaifoit 
àt  WApJs  àhs  qu'il  perdoit  l'appétit,  &  que  fa  ^.'■- 
■sueur  cédoit  au  poids  de  l'âge:  car  dans  cet  éta: 
ne;  pouvait  gueres  donner  des  augures  favora- 
bles au  peuple,  qui  n'exigcoit  rien  autre  chofe.  Et: 
on  préium.e  aifément  qu^  les  PuIIarii  attachés  aux. 
Légions  Romaines,  ne  Isifioient  pas  non  plus  vivre. 
lés  poulets  facrés  au .  delà  d'un  certain  terme  marqué 
par  les  régies  de  rArufpicine.  Les-  Egyptiens  ti- 
roient  aufïi  des  pronoftics  de  la  voix  des  enfants,, 
qui  chantoient,  6c  quijouoient  dans  h  procefTion  du* 
Bœuf  Apis ,  ou  à  la  porte  de  fon  étable.  Et  JVL 
Jabionski  obferve  que  l'Oracle  de&  Juifs  ,  connu, 
fous  le  nom  de  Bat  -  koî  ou  fille  delà  voix ,  paroi t  avoir 
été  abfoîument  le  même  que  celui  que  donnoient- 
ïec- enfants  de  l'hgypte,  où  l'on  étoit  devin  avant:. 
^ue  d'être  homme. 

Pîufieîivs.  villes  de  cette  iinguliere  contrée  entrete* 
noient  àcs  Vaches  facrées  ,  comm.e  Momemphis„ 
Chufe  &  Aphroditopolis:  mais  la  fspulture  commu-' 
Be  de  ces  animaux  étoit  à  Atharbéchis,  où  l'on  ap- 
^ortûit  leurs  os  en  bateau;  &on  en  agiiroit  à  peii- 
j;rès  de  m.éme  par  .rapporx.  aux  Chats ,  qu'il  n'étolD 
jjerims  de  tuer  nulle,  parf;  mais  on  venoit  les  en- 
terrer 


fur  les  Egypùens  ^  les  C/i'n?jis,     Tcf • 

terrer  â  Bubade.  L'Ours  avoit  aufll  une  fépulturey. 
vraifemblablement  à  Papre'mis  ,  ville  dédiée  au  Ty-- 
phon  ou  au  mauvais  Principe  ,  qu'on  tâchoit  d'y 
ealrr.er  en  rendant  un  culte  à  rHlppoporame  ,  le  vé- 
ritable fymbole  de  l'efprit  Typhonique  :  cet  animal ,. 
loin  de  venir  aujourd'hui  jufqu'à  !a  hauteur  du  vieux 
Caire,  ne  defcend  pas  même  au-detfous  des  Cata- 
ractes du  Nil ,  d  c'ell:  par  hazard  qu'on  en  a  vuun  , 
qui  s'ctant  égaré  fuivit  ce  lîeuve  jufqu'à  fon  em- 
bouchure, &  fe  lai  lia  prendre  à  Damiette.  Il  faut 
que  dans  l'Antiquité  les  Hippopotames  aient  été 
beaucoup  plus  nombreux;  &  que  leur  race  fe  foit 
éclcircie  d'âge  en  âge  ,  comme  celle  des  ligres  6c 
des  Lions:  on  foupçonne  quelque  chofe  de  fembla-. 
ble  par  rapport  aux  Crocodiles  du  Nil  ;  car  il  eir 
trè?- certain  qu'ils  ne  fe  m.ontrent  jamais  de  nos' 
jours  dans,  des  ondroiîs  où  le  I^aturaliite  Séneque- 
dit  qu'on  en  voyoit  dos  troupes  entières  de  îbn 
temps,  (r^) 

li  femble  que  les  Egyptiens  avoient  voulu  faire  de- 
leur  pays  une  immenfe  m.énagerie ,  où  Ton  ne  comp- 
toit  cependant  pas  autant  d'efpeces  différentes  que- 
Cicéron  Tinfinue.  D'abord  les  bêtes  de  fomme, 
comme  le  Drorr.adaire,  le  Chameau  à  l'Eléphant  en' 
avoient'  été  exclues:  on  en  avoît  exclu  auffi  les  Soli- 
pedes;  le  Cheval  n'ayant  jamais  été  admJs  au  nom» 
bre  des  Fétiches ,  Sl  bien  moins  l'Ane  ,  pour  lequel- 
la  répugnance  des  Egyptiens  étoit  extrême  ;  ce  qu'on 
a  toujours,  attribué  à  la  nuance  de  fon  poil,  qui  eft= 
ordinairement  rouiTe  dans-  ce  pays -là,  où  tous  les' 
anunaux  roux  étoient  foupçonnés  de  porter  en  eux 
ie  germ.e  d'une  maladie;  &  enfin  les  Egyptiens  ne 
aou-veient  fe  mettre  dans  l'eforit  que  cette  couleur 

^  fâ& 


(û)  .V.if.  dii^^^*   Lib.  IV.  Cap,  2.    Il  fsut  cependant" 


%' 


îîo        Tiecherches  Fhîlojopîtiqiies 

fut  la   marque  d'une  bonne 'conditution.    Quoiqife' 
leurs  Naturalises  aient  été  à  ce  fujet  tournés  en  ri-  ^ 
ëicule,  d  même  par  IM.  de  Montefquieu ,  il  eft  fur 
que  leur  obiervation  s'etl:  de  plus  en  plus  vérifiée: 
par  rapport  aux  Bœufs  à.  aux  Vaches. 

Ce  qu'il  y  a  de  finguiier,  c'efi:  que  les  mêmes  ani- 
maux étoient  ordinairement  confacrés  dans  deux  vil- 
les différentes:  il  y  avoit  deux  villes  pour  les  Lions; 
deux  pour  les  Chiens;  deux  pour  la  Brebis  ou  le 
Belle*;  &  deux  enfin  oti  l'on  nourrilToit  de3  Loups. 
Elien  prétend  même  que  les  habitants  de  la  grande 
Préfedure  Lycopoiitaine  avoient  eu  foin  d'arracher 
dans  toute  l'étendue  de  ce  diltricl:  une  plante  du 
genre  àt^  Aconits;  &  qu'on  connaît  fous  le  nom 
vulgaire  ^Etrangle- loup \  de  peur  qu'il  n'en  arri- 
vât quelque  accident  funene  par  rapport  à  ce  qui 
faifoit  l'objet  dê-leur  vénération.  Mais  ce  conte  eit 
plus  ridicule  qu'on  ne  pourroit  le  dire;  puifque  les- 
Lycopolitains  ne  laiiToient  pas  courir  les  Loups  en 
liberté  dans  leurs  provinces ,  où  ces  animaux  étoien": 
d'ailleurs  très -petits,  &  à  peu  près  de  la  taille  du 
Chien  domedique,  dont  des  momies  bien  confervées 
ont  fait  connoitre  le  caractère,  fort  différent  de  ce- 
lui  qu'indique  Hérodote. 

La  Belette  étoit  révérée  principalement  dans  la 
Thébaïde,  l'ichneumon  ou  le  Rat  de  Pharaon  dano 
ks  villes  4'fîercule,  dont  quelques  Géographes  en 
comptent  trois,  la  Mufaraigne  à  Athribis  &  à  Buto  , 
la  Chèvre  fauvage  ou  la  Dorcade  à  Coptos ,  le  Bouc 
domeftique  à  Mendôs ,  à  l'hmuis ,  &  probablement 
aufli  à  ranopolis.  La  Loutre  paroît  avoir  été  privi. 
iégiée  dans  toute  !p.  contrée;  quoiqu'on  n'en  ait  nourri 
nulle  part  d'apprivoifées.  Les  deux  villes  de  Mer- 
cure entretenoient  ^ti  fmges  Cynocéphales  ou  des  Pa- 
pi©ns ,  qu'on  alloit  chercher  en  Ethiopie  ;  ainfi  que 
k  Singe  Cébus,  qu'on  voyoit  à  Babylone  dEgypte 
lituée  à  deux  lit^ues  au  -  delibus  de  Memphis. 

Epiphane  parle  d'une  chapelle  où  Ton  nourris - 


fur  les  Egyptiens  ^  les  Chinois»     m 

f^it  des  Corbeaux  ;  (^)  mais  on  ne  fait  ce  quecepeut 
avoir  été  qu'un  tombeau,  qu'on  montroic  dans  les 
environs  du  lac  Méris ,  &  où  devoit  être  enfevelie- 
une  Corneille  ,  qui,  fuivant  la  tradition  du  pays, 
avoit  porté  les  lettres  d'un  ancien  Roi  d'Egypte, où 
Ton  ne  connut  jamais  que  la  Polie  aux  Pigeons,  qui 
eit  d'une  inflitution  dont  l'époque  fe  perd  dans  la 
nuit  des  liécles;  car  il  en  efl  déjà  parlé  comme  d'une 
choie  fort  commune  dans  lesPoéiies  d'Anacrcon,qui 
envoyoit  par  ce  moyen  ^^^  billets ,  dignes  fans  doute 
d'être  portés  par  les  oifeaux  cherisde  V^enus.  {b)A\x 
refle,  il  convient  d'avertir  ici,  que  ce  qu'on  trouve 
dans  rOuvrage  de  M.  de  Maillet  touchant  la  Pofte 
aux  Pigeons ,  ell  copié  ou  extraitde  quelques  Auteurs 
Arabes,  qui  ont  manifeftement  exagéré,  &  dont  le 
témoignage  n'eft  d'uilieurs  d'aucune  autorité  par  rap- 
port aux  temps  recules  dont  nous  nous  occupons. 
On  lit  dans  Diodore  de  Sicile  que  le  Gouvernement 
de  l'Egypte  envoyoit  partout  des  lettres  pour  annon- 
cer les^difTérents  degrés  de  la  crue  du  Nil ,  qu'on  ne 
peut  bien  obferver  que  dans  des  Nilométres,  dont 
on  en  comptoit  trois  ou  quatre  dans  toute  l'étendue 
du  pays,  qui  étoit  alors  rempli  ,  comme  on  a  déjà 
eu  occafion  de  l'obferver,  d'un  prodigieux  nombre 
de  Colombiers ,  auxquels  on  avoit  principalement  re- 
cours dans  les  tem.ps  de  perte  :  ainjft  i!  n'ell:  pas  éton- 
nant qu'il  (bit  venu  dans  l'idée  des  Egyptiens  d'em- 
ployer ces  oifeaux  pour  porter  promptement  des  avis:: 
d'ailleurs  dans  cette  contrée  les  Pigeons  ne  peuvent, 
presque  s'égarer  ;  car  à  mefure  qu'ils  s'élèvent  en  l'air , 
ils  ne  voient  plus  autour  d'eux  que  la  mer  &  d'im- 
menfes  efpaces  fablonneux  5  ûir  lesquels  ils  ne  s'abar- 
tent  point» 

Deux 


(à)  lit  Ancor    T&m^  II,  $,  10^» 
(è)  O  D  E   I  X, 


tr^         Ke  cherche  s  FhilofopTnquâs 

Deux  villes  connues  fous  îe  nom  d'Hiéracon  po- 
lis ,  nourriiibient  à^s  Eperviers  d'une efpece  diitércn- 
te  de  celle  qui  étoit  confaciée  dans  le  Temple  de  Phi- 
lé,  où  on  l'apportoic  de  FEthiopie  ,  &  qu'aucun 
Naturalise  ne  peut  détcnriiner.  L'Aigle  étoit  révéré 
dans  la  Thebaide  ,  la  Chouette  à  Sais»  Le  Vautour  ^ 
l'Ibis,  h  Tadorne,  la  Cigogne  &  la  Hupe  l'étoienî 
partout;  quoique  Ton  ne  trouve  pas  qu'on  leur  eut 
dédié  des  femples  particuliers:  tandis  qu'Arnobe as  • 
fure  qu'on  rencontroit  de^  chapelles  conftruites  tou^ 
€:?près  pour  les  Scarabées,  {a) 

La  Perche,  ou  ce  poilion  qu'on  nomme  la  Va* 
riole,  étoitdansune  grande  vénération  à  LatopoUs^ 
la  Carpe  à  Lepidotum,  ville  de  la  Thébaïde;  le  iiro» 
ehet  à  Oxyrinchus;  le  Phag^e  ou  le  Spare  rougeàtre 
a  Syene;  &  le  Méotis  dans  Fille  Eléphantine;  mais 
nous  ne  connoidbns^a^  le  caractère  de  ce  poitlbn  , 
non  plus  que  celui  du  Phyfii,  qui  femble  auffi  avoir 
exercé  la  fuperftition. 

Aurefle,les  Grecs  ont  été  dans  Ferreur,- lors- 
qu'ils ont  mis  FAnguille  pariiii  les  poilTons  facrés;- 
parce  que  les  Egyptiens  n'en  mangeoient  point:  car- 
tous  les  animaux,  dont  il  leur  étoit  défendu  de  Te 
nourrir  par  les  loix  du  régime  diététique  ,  ne  doi- 
vent pas  être  comptés  au  nombre  des  Fétiches  ,  mais 
on  y  comptera  fans  doute  les  Serpents,  auxquels  on 
rendoit  un  culte  à  Mételis  dans  la  Baiïe  Egypte ,  d 
vraifemblablem.ent  auffi  à  Térenuthis ,  quoique  d'ail- 
kurs  tous  les  Temples  de  ce  pays  aient  contenu  dir* 
férentes  efpeces  de  reptiles  j  dont  le  plus  remarqua- 
ble-eft  la  Couleuvre  cornus ,  qu'on  révérait  en  quel- 
ques endroits  de  la  Thebaïde,  &  fuivant  toutes  les- 
apparences,  dans  l'ifle  Eléphantine  &  une  petite  ville 
connue  fous  le  nom  de  Cnuphis ,  qu'on  rencontroit 
au  -  delà  du  vingt-  cinquième  degrés 

, L'Hinoî- 

l^.î)  Ainoh,  adverfAs  Cent,  Lih^  J.  fag.  jj. 


fur  les  Egyptiens  &Jes  Chmoh.      2i$ 

L'Hidoire  àes  plantes  facrées  chez  les  Egyptiens  a 
toujours  éié  extrêmement  obrcure,&  teut  ce  qu'on 
fait,  c'ell  que  ce  peuple  a  témoigné  beaucoup  de  vé- 
nération pour  la  Nymphée  ,  ie  avot  ,  TOIyra,  le 
Papyrus,  l'Oignon  marin,  l'Abrynthe  de  Tapofuis, 
à  laquelle  Ves'ing  joint  la  Moutarde  fiurage;  enfin  ,Ie 
Perfea,  différentes  efpeces  de  Palmiers,  &  l'Acacia: 
cet  arbre  peut  a^-oir  donné  lieu  à  ce  qu'on  lit  dans 
rHilloire  de  Barlaam  ,  au  fujetd'un  culte  que  les  Egyp= 
tiens  rendoient  aux  épines;  ia)  quoique  tout  ce  pré- 
tendu culte  fe  foït  uraiiemblabîement  borné  à  porter 
quelques  branches  d'Acacia  dans  les  proceilions  ,  où 
l'on  portoit  aulTi  les  prémices  des  fi'uits  &  des  pains: 
mais  on  ne  i*oyoit  rien  de  tout  cela  dans  l'intérieur 
des  Temples  où  il  étoit  rare  de  rencontrer  des  ftatues 
de  figures  humaines:  on  n'y  trouvait  que  quelques 
animaux,  des  vafcs  toujours  remplis  d'eau  du  Nil, 
&  des  lampes  qu'on  ne  laifToit  jamais  éteindre.  Rica 
n'eft  plus  connu  que  la  lumière  perpétuelle  du  Tem- 
ple de  Jupiter  Ammon  ,  par  le'  moyen  de  laquelle 
on  avoit  mêm.e  tenté  de  m.efarer  la  durée  de  quelques 
révolutions  celedes;  m.ais  de  tels  efiais ,  comme  lea 
Anciens  s'en  font  apperçus  eux-mêmes,  ne  pou- 
voient  abfolumenî  aboutir  à  rien. 
-Telle  ell:  l'énumération  dQs  Fétiches,  dans  les* 
quels  les  Egyptiens  cherchoient  toutes  fortes  de  rap-^ 
ports  avec  les  étoiles ,  la  Lune,  le  Soleil  &  les  attri- 
buts de  la  Divinité.  Et  ces  objets  en  général  confii- 

tuoient 


(a)  (yEgyptri  cohierunt  cattum ,  Ç3  canem ,  Q  lupiim  ,  ç^ 
J\mam  ,  c3  dr.acowm  ^  ti  ajpidem.  Alii  cepas  ,  <^  J/V/ir  ,-;^ 
fihrif.  Ad  calcem  Oper:  Damaf.  pag.  67.  De  tout  cela- 
îi  n'y  a  rien  de  plus  ave'ië  que  le  culte  rendu  à  l'Oignoiî 
snann  dans  la  vilie  de  réiufe,.  que  Iz  Notice  de  V Empire 
d^'iqne  par  un  animal  flngulicr,  pris  par  Pancirole  pouî 
lin  l'yxiiboie  relatif  aux  Empereurs  Roraaiiis. 


îi4        Recherches  Phihfophiques 

tuoient  le  culte  fymbolique ,  qu'on  a  confondu  avec 
î'Jdolàtrie,  par  une  erreur  égale  à  celle  ou  Ton  eft 
tombé  par  rapport  aux  Indiens, qui  ontconftamment 
paiïé  pour  Idolâtres,  auiîi  longtemps  qu'ils  n'ont  été 
connus  que  par  les  Relatiofis  des  Miffionnaires  6t  des 
Voyageurs;  mais  depuis  qu'on  a  traduit  leurs  pro- 
près  livres ,  on  y  a  découvert  précifément  le  contraire. 
Au  refte  nous  ne  prétendons  pas  parler  ici  de  la  po- 
pulace dts  Indes,  qui  s'égare  aufTi  loin  que  la  popu- 
lace de  l'Europe,  <5c  il  exifteune  grande  diftance en- 
tre fon  culte  &  la  Religion  naturelle.  Mais  fi  jamais 
des  fanatiques  furent  punis  par  le  fanatisme  même, ce 
font  fans  doute  ces  Indous,  qui  fe  foumettent  au  ré- 
gime le  plus  dur  &  aux  pénitences  les  plus  effrayantes  î 
cependant  la  plus  eiîrayante  de  toutes  efl: ,  de  leur 
propre  aveu,  celle  qui  les  fait  aller  en  pèlerinage  à  la 
Pagode  du  Grand  -  Lama  ,  où  ils  ne  peuvent  arriver 
qu'en  traverfant  pendant  treize  ou  quatorze  mois  des- 
déferts  aifreux ,  remplis  de  bêtes  féroces  &  de  Tarta- 
res.  Les  plus  dévots  pouQént  néanmoins  leur  route 
jusqu'en  Sibérie;  afin  de  villter  encore  des  Kutuktus 
ou  des  Evêques  particuliers  ;  de  forte  qu'on  rencon- 
tre de  ces  Indiens  qui  font  venus  à  ped  en  portant 
de  l'eau  &  des  proviiîons  fur  leur  dos  depuis  Calécut 
jusqu'à  Séiinginskoi  vers  le  cinquantième  degré  de  la- 
titude Nord.  Et  fi  Ton  ne  nous  fournit  point  éz 
nouvelles  lumières ,  far  le  motif  de  ces  pèlerinages, 
vraiment  prodigieux,  je  ferai  toujours  porté  à  croire 
que  la  Keiigion  de  l'Indoudan  dérive  de  la  Religion 
Lamique. 

Quoique  tous  les  climats  chauds  entraînent  le 
ccetir  de  l'homme  vers  la  faperllition ,  il  femble  que- 
celui  de  l'Egypte  y  incite  encore  davantage  que 
les  autres.  Car  on  ne  trouve  pas  que  les  Prêtres  aient 
pu  avoir  quelque  intérêt  pour  aigrir  de  plus  en  pîuif 
k  génie  pervers  des  fanatiques  ;  puisque  zg5  Prêtres» 
jouiifoientd'un revenu  fixe  en  fonds  de  terre, qu'on^ 
abandonnoit  à  des  fermiers  pour  un  prix  fort  modi- 
que,. 


m'         fur  ïes  Egyptiens  &  Us  Chinois,     115 

<fiTe* ,  &  qui  par-là-même  a  pu  fe  foutenir  toujours 
fur  un  pied  égal.  De  ceitc  fomme  ils  etoient  obligea 
de  déduire  ce  que  coatoient  les  vicl;inies  &  Tentretieri 
des  Temples:  car  ils  dévoient  faîTe  tous  les  facîiiices 
à  leurs  fraix.  Et  il  ne  faut  point  les  comparer  à  d'in- 
fimes vagabonds  ,  qui  empruntoient  leur  nom.  6c  leur 
caradere  en  Italie,  &.  qui  gueufbient  dans  les  rues 
de  Rome  depuis  la  féconde  heure  da  jour  jusqu'à  la 
huitième,  lorsqu'ils  revenoient  fermer  le  Temple 
d'iïis  ;  ce  qu'on  n'eût  pas  foufFert  en  Egypte  de  la 
part  du  dernier  des  hom^mes  ,  <5c  bien  moins  de  la 
part  d'un  Prêtre:  puisque  la  loi  n'y  toléroit  aucun 
mendiant. 

Quand  l'Ordre  facerdotal  jouit  d'un  revenu  5x€, 
&  quand  il  ne  permet  la  mendicité  à  aucun  de  fes 
membres,  alors  il  eft  fjrement  intéreffé  à  maintenir 
l'ancienne  Religion  quelle  qu'elle  foit:  mais  il  nepeuc 
gueres  être  iatérefle  alors  à  introduire  de  nouvelles  fu- 
perditions,  qui  doivent  même  lui  paroitre  plus  dan- 
gereufes  qu'utiles. 

On  a  toujours  regardé  comme  un  défaut  effentiel 
dans  la  conftitution  politique  de  l'Egypte ,  le  parta.- 
ge  des  terres ,  dont  Diodore  prétend  que  la  clalle  fa- 
cerdotale  pofledoit  la  "troiiîéme  partie:  ce  qui  eût  été 
un  objet  de  plus  de  650  lieues  carrées.  Et  comme 
on  aflure  que  l'Ordre  militaire  en  poffédoit  autant,  & 
le  Souverain  autant,  il  fe  trouveroit  que  le  peuple 
n'y  avoit  rien.  Cependant  cela  n'eft  point  vrai; 
puisque  les  Conquérants  qu'on  a  nommé  les  Rois 
Bergers ,  forcèrent  le  peuple  en  Egypte  à  fe  défaire 
de  fês  terres ,  qui  lui  furent  enfuite  reftituées:  ce  qui 
prouve  qu'il  en  avoit  avant  les  Rois  Bergers,  à  qu'il 
en  eut  encore  apr^s  leur  expulflon. 

On  ne  tauroit  faire  aucun  fond  fur  le  rapport 
d'Eiérodote  ce  de  Diodore  lorsqu'il  s'agit  àas  vérita- 
bles principes  du  Gouvernement  de  l'Egypte ,  dont 
h  conftitution  avoir  été  altérée  longtemps  auparavant , 
&  dès  le  régne  de  Séthon ,  qui  feraa  tant  de  confii- 


Îi6        Rechercles  Fhîfophique^ 

fîon  autour  du  Trône ,  qu'aprt^s  fa  mort  on  ne  ptt€ 
trouver  de  milieu  entre  rextrême  liberté  &  l'extrême 
fervitude.  Comme  les  Etats  Monarchiques  brillent 
ordinairement  fous  les  premiers  Defpotes  qui  les  en- 
vahifient,  pour  tomber  enfuite  dahs  une  éternelle 
oûfcurité ,  l'Egypte  brilla  auflî  quelques inftants avant 
fa  chute. 

M.  Schegel,  connu  par  le  favant  Commentaire 
qu'il  a  fait  iiir  l'ouvrage  de  l'Abbé  Banier ,  fuppofe 
que  chaque  Prêtre  Egyptien  ne  pofl'édoit  que  douze 
arures  de  le  re ,  qui  ne  lontpaS  à  beaucoup  près  dou- 
ze arpents  de  France,  (c^Ou  en  feroit  réduit  un  Chef 
de  Moines ,  ou  un  Evéque  ,  qui  devroit  maintenant 
lubiî-iter  du  produit  de  douze  arpents  ?  Loin  d'avoir 
alors  le  moyen  d'aller  en  voiture,  il  n'auroit  pas  le 
ni0)en  d'aller  à  pied.  Oncomoit  des  Auteurs,  com- 
me Piérius,  qui  ont  foupçonné  qu'en  Egypte  il  étoit 
défendu  à  la  Clafie  ficerdotale  d'entretenir  des  che- 
vaux  ,  &  il  fe  peut  que  la  loi  de  Moïfe  eft  relative  à 
cette  difpofition  particulière;  quoique  beaucoup  de 
Savan s  s'imaginent  qu'elle  n'eft  relative  qu'au  climat 
de  la  i'aleftine,  qui  ne  fut  jamais  favorable  à  cette 
efpece  de  quadrupèdes.  Au  refle,  comme  on  vouîoit 
chan.eer  un  peuple  berger  en  un  peuple  cultivateur, 
la  défenfe,  q^u'on  lui  fît  de  nourrir  des  chevaux  ,.étolt 
très  fage,  èc  il  feroit  difficile  de  trouver  un  autre- 
moyen  que  celui -là  pour  reformer  les  mœurs  des> 
Arabes  Bédouins-,  qui  fe  fervent  de  leurs  juments  de 
bonne  race  comme  les  Algériens  de  leurs  navires. 
^  Jl  faut  avouer  qu'on  ne  voit  point  clair  dans  la 
dlvifion  des  terres  de  l'ancienne  Egypte.  Car  quand 
on  fait  chaque  portion  facerdotale  de  douze  arures  9. 
on  tombe  dans  le  même  inconvénient  où  eft  tombé 

Hé^ 


(a)  Tcm.  IL  pag.  29-  Ob.XIII.  de  la  Tradudion  Alle« 
scinde  de  l'ouvrage  de  i'Abbc  Banier, 


fur  les  Egyptiens  &  les  Chinois,     iiy 

Hérodote  au  fujet  des  portions  milit?iires ,  de  forte  que, 
fuivant  lui ,  la  paye  da  Général  n'(-toit:  pas  plus  for- 
te que  celle  du  Soldat;  ce  que  perfonne  n'a  jamais 
cru  A  ne  croira  jamais.  Le  Souverain  ou  l'Etat de- 
voit  payer  en  argent  ou  en  denrées  ceux  d'entre  lea 
Prêtres  qu'on  députoit  à  Thebes  pour  y  rendre  gra- 
tuitement la  juftice  en  dernier  reQbrt;  d'où  on  peut 
inférer  que  le  produit  di  leurs  terres  n'étoit  pas  fort 
•confidérable;  &  furtout  lorsqu'on  réfléchie  qu'ils 
.dévoient  tous  être  mariés  ;  fans  quoi  il  ne  paroît  pas 
■qu'ils  ayent  pu  s'acquitter  d'aucune  fonction  publi- 
que. Et  c'eil:  en  cela  qu'on  voit  au  moins  quelque 
ombre  de  ce  qu'on  a  aifeclé  d'appeller  la  fagelTe  des 
Egyptie.is ,  dont  les  Prêtres  étoient  d'ailleurs  char- 
ges des  Magiflratures ,  de  la  confervation  des  loix, 
des  archives ,  du  dépôt  de  l'Hilloire ,  de  l'éducation 
publique,  de  la  conipofition  du  Calendrier,  des  OÛ 
fervations  Agronomiques , de  l'arpentage  des  terres, 
du  mefurage  du  Nil ,  &  enfin  de  tout  ce  qui  con- 
cernoit  ia  Méd^^cine ,  la  falubrité  de  l'air,  &  les  era« 
baumemen:s;  de  force  qu'en  y  comprenant  leurs  fem- 
mes &  leurs  enfants,  ils  compofoient  peut -être  la 
ieptieme  ou  la  huiueme  partie  de  h  nation.  On  fe 
forme  donc  fur  ce  corps  des  idées  faulfes  6c  ridicules, 
lorsqu'on  le  compare  au  Clergé  de  quelque  pays  de 
l'Europe  que  ce  foit ,  où  fept  ou  huit  Couvents  de 
Moines  ont  plus  de  revenus  que  tout  l'Ordre  facer- 
dotal  de  l'Egypte;  quoiqu'il  fat  d'aiUeurs  accablé  de 
travail  &  fous-divife  en  dfférentes  clalfes  qui  avoient 
leurs  occupations  particulières.  La  première  de  tou- 
tes les  cîafîes  comprenoit  les  rrophetes  ,  qu'on  fait 
avoir  prélidé  dans  les  tribunaux  ,  où  ils  décidoient 
les  procès  fans  parler,  en  tournant  l'image  de  la  Vé- 
rité vers  l'une  ou  l'autre  partie;  &  fi  on  peut  regar- 
der com.m.e  exacte  la  repréfjntation  d'un  magnifique 
monument  de  la  Thébaïde ,  inférée  dans  les  Voya- 
ges de  J^.  Poçocke ,  il  cû  fur  que  k  Juge  tenoit 

cette 


ti8         Recherches  Philofoph'iques 

cette  image  fufpendue  à  une  efpece  de  ScejDtre,  & 
non  attachée  à  fon  cou  œmme  on  le  croit  vuU 
gairement. 

Il  faut  obfefver  ici  que  les  anciens  Grecs  étoient 
déjà  tombés  dans  de  grandes  erreurs  par  rapport  à  la 
Signification  de  ce  terme  de  Prophète ,  quoique  ce 
foit  un  terme  Grec  ;  &  Platon  a  '  tâché  de  redrefTer 
ià-defius  leurs  idées.  Ceux-là,  dit -il,  font  vrai- 
ment ignorants  ,  qui  s'imaginent  que  ie  Prophète 
foit  celui  qui  prédit  l'avenir;  ce  qu'on  n'attribue, 
ajoute- 1- il,  qu'au  Mantis  ^  &  le  Mantis  efl: 
toujours  un  fou ,  ou  un  furieux  ,  ou  un  maniaque. 
De  tout  cela  il  fuit  néceiïairement,  comme  Platon 
î'obferve,  que  le  Prophète  n'etoit  que  l'Interprète 
de  la  prédidion  qu'il  n'avoit  point  faite,  &  qu'il  ne 
pouvoit  faire  lui  même;  parce  qu'il  devoit  être  dans 
fon  bon  fens,  qu'on  regardoit  comme  incompatible 
avec  Tefprit  prophétique.  Ainfi  ces  miférables, 
qu'on  a  qualifiés  p^ir  le  terme  àç.- Mantis  ^  n'etoient 
que  les  inftruments  de  la  faperfiition ,  de  même  que 
\ç.s  Pythies  de  Delphes;  pui'fque  tout  dépendoit  de 
ceux  qui  interprétoient  l'oracle  ;  àc  fi  nous  lifons 
que  àç.^  Pythies  s'étoient  laiffées  corrompre  à  prix 
«i'argent  pour  donner  àts  reponfes  favorables  à  quel- 
ques  villes  au  détrim.ent  de  quelques  autres,  il  faut 
qu'elles  feules  n'ayent  pas  été  corrompues,  mais 
toute  la  troupe  àt^  Sycophantes  attachés  au  Temple 
de  Delphes. 

Quant  aux  Egyptiens  ,  Clément  d'Alexandrie  in- 
dique plus  pofitivement  quelles  étoient  les  fonccions 
de  leurs  Prophètes:  ils  dévoient  être  verfés  dans  la 
jurisprudence,  &  connoître  exadement  le  recueil  des 
ioix  divines  &  humaines ,  inférées  dans  les  dix  pre^ 
miers  livres  canoniques ,  qui  contenoient  tout  ce 
qu'on  fuppofoit  être  relatif  à  la  Relieion;  auffi  ces 
Prophètes  ne  pafîbient  -  ils  pas  pour  être  favants 
{dans  les  Sciences  purement  prophanes  ,  en  compa- 

raifon 


^ 


fur  les  Egyptiens  &  les  Cfi'mois»     1 1 Ç) 

falfon  des  Hiérogrammatides  ou  des  Scribes  facrés, 
qui  s'appliquoient  plus  à  la  Phyfîque  ai  à  i'Hiftoire; 
ce  qui  leur  attiroit  beaucoup  de  confîdération  :  &  on 
leur  accordait  même  le  rang  fur  les  Agronomes  6c 
les  Géomètres  ou  les  Arpédonaptes  ,  qui  étoient 
néanmoins  aufli  compris  dans  la  première  clafîe,  de 
même  que  les  HiéroOolilles.  (a) 

Eafuite  venoient  les  Comafl:es  ,  qui  préfidoient 
£ux  repas  facrés  ;  les  Zacores  ,  les  Néocores  &  les 
Paftophores ,  qui  vellloient  à  l'entretien  des  Tem- 
pies  &  ornoient  les  autels  ;  les  Chantres  ,  les  Spra- 
giftes ,  les  Médecins,  les  Embaumeurs  &  les  Inter- 
prètes ,  qui  paroiflent  avoir  été  les  feuls  qui  rcuffenC 
un  peu  parler  la  langue  Grecque  ;  car  les  autres 
Prêtres  ne  favoient  vrai  -  fem.blablement  que  l'Egyp- 
tien, qui  diiféroit  peu  de  l'Ethiopien.  Et  on  voit 
u'au  temps  de  la  conquête  des  Rois  Bergers ,  on 
ut  fe  fervir  de  truchement  à  l'égard  de  ceux  qui 
parloient  l'Arabe  &  le  Phénicien;  &  cette  obferva- 
tion  ,  indépendamment  de  cent  autres  ,  prouve 
quelle  elt  l'erreur  de  ceux  qui  s-'imaginent  que  l'E- 
gypte a  été  peuplée  par  des  Arabes  ,  qui  avoient 
éanchi  le  détroit  de  Bat-ïl- Mand-eb  ^  dont  la 
largeur  eft  à  peu  près  de  fept  lieues  :  car  en  ce  cas 
ia  langue  Eg\^ptienne  n'eût  été  qu'un  diaiedle  de 
TArabe  ;  ce  qui  n'eft  apurement  point. 

Qumt  à  ces  prétendus  Moines ,  qu'on  croit  avoir 
vécu  en  Egypte  plulîeurs  fiecles  avant  le  Chriftianif- 
me  ,   &  même  avant  l'invaiion  de    Cambyfe  ,    <Sc 

qu'on 


{a)  Quelques  paflàges  d'Aulu-gelle  &  de  Macrobe, 
qui  attribuent  aux  Egyptiens  de  grandes  concoiiTances 
dans  TAnatomie,  ont  fait  croire  qu'on  facroit  chez  eux 
les  Prêtres  du  premier  ordre  ,  en  leur  frottant  du  bau- 
nie  ou  du  myron  fur  le  doigt  qui  touche  le  petit  dans 
Ja  main  gauche  à  caufc  d'une  veine  qu'on  cioyoit  y 
venix  du  cceur. 


£fQ         Recherches  PMofoph'iques 

i^u*on  déligne  par  les  termes  de  Sanfes  &  de  Kmê» 
hôtes  .  nous  ofons  garantir  qu'il  n  en  a  jamais  été 
^jueftion.  AufTi  l'exiilence  de  ces  frelons  a -x- elle 
^té  Inconnue  à  tous  les  Auteurs  Grecs  ,  qui  ont 
écrit  fur  l'Egypte,  où  Von  n'eût  pas  foufFert  une 
efpece  d'hommes ,  qui  ne  pouvant  être  comptée  ni 
parmi  le  Clergé ,  ni  parmi  les  Soldats  ,  ni  parmi  le 
■Peuple ,  eût  été  plus  à  charge  à  l'Etat  que  tous  les 
animaux  facrés  enfemble.  C'eft  dans  les  temps  de 
confufion  ,  qu'amena  le  derpotifne  des  Empereurs 
Romains,  qu'on  vit  l'Egypte  dévorée  par  à^s  lé- 
gions de  Cénobites  ;  &  cette  phye-là  valut  bien 
toutes  celles  dont  nous  parlent  \ts  Juifs,  {a) 

Quoique  IVl.  de  Schmidt  ait  publié  fur  le  facer- 
doce  des  Egyptiens  une  diiTertation  très-approfon- 
<Jie,  il  faut  cependant  remarquer  qu'il  lui  eft  échap- 
pé une  particularité  allez  eliéntielie  fur  ce  qui  for- 
jmoit  un  des  carafteres  extérieurs  des  Prêtres.  Ils 
portoient,  ainfi  que  les  Rois  d'Egypte,  uq  fceptre 
fait  exaélement  comme  une  charrue  :  {h)  &  il  paroît" 
que  cette  coutume  avoit  été  prife  des  anciens  Gym- 
îîorophifles  de  l'Ethiopie  ,  qui  affuroient  que  les 
premières  graines  alimentaires  avoient  été  trouvées 
près  des  cataractes  du  Nil;  &  on  croit  réellement 
avoir  découvert  qu'il  nait  dans  ces  environs  une 
cfpece  d'Lpeautre  fauvage.  Les  Savants  ont  vu 
cent  fois  fur  les  monuments ,    à.  même  entre  le^ 

mains 


(a)  Les  premiers  Moines  Chrétiens  de  l'Egypfe  fa- 
rent  appelies  dans  la  langue  de  ce  pays  Sarabah,  ce 
qui  ,  fuivant  rinrerpre'iation  de  Bochart  ,  de'fîgne  des 
gens  le^ielles  aux  loix ,  ou  rebelle»  au  magiûrat.  Le 
terme  de  Remobotes  peut  être  corrompu  de  celui  de  jRc* 
moites^  qui  paroît  auffi  indiquer  des  faftieux. 

(h)  Sacerdotes  oE^ptiorum  ©  c/I.thiopMm  gerimt  fieprmn 
in  for  m  a  m  aratri  fa^um  i  quo  Re^ct  eiiam  Muiflur,  Dioi» 
Sicul.  Lib,  IV. 


fin-  les  Egypthm  &  les  CJiinoh.     xii 

inalns  des  "Momies ,  le  fceptre  aratiforrae  -^es  Roîs 
à.  des  i^rétres  de  l'Egypte,  fans  le  reconnoitre;  M-, 
Cleyton  en  a  fait  un  inilrument  purement  ridicule, 
{a  :  &  le  Père  Kircher,  le  plus  malheureux  des  bom- 
mes  dans  ((^s  conjeélures  (ur  les  Hiéroglyphes,  en 
a  fiit  un  Alpha;  parce  que  la  charrue  Thébaine., 
telle  qu'on  la  trouve  delîinée  dans  le  Voya>ge  de 
Norden,  relfembie  tant  foi:  peu  à  un  A,  qui  d'aiU 
kurs  n'étoit  pas  la  première  lettre  du  caraftere  E- 
gyptien,  qu'on  fait  avoir  commencé  par  le  Tkoib.^ 
€n  l'honneur  du  Génie  qui  préfidoit  aux  Sciences. 

Au  refte ,  on  aime  infiniment  mieux  ces  fceptres 
faits  en  forme  de  charrue  que  les.  grands  ongles  i!^^^ 
Lettrés  Chinois  ;  à.  il  feroit  remarquable  qu'on  eât 
•emprunté  de  cet  inftrument  le  premier  caraclere  de 
la  Royauté  &  du  Sacerdoce ,  iî  l'on  ne  favoit  qua 
les  Egyptiens ,  qui  refpe61oient  beaucoup  l'agricultu- 
re, faifoient  de  leurs  Dieux  mêmes  des  cultivateurs 
à.  d&s  laboureurs  dans  le  ftyle  allégorique,  qui  a  été 
la  fource  d'un  prodigieux  amas  de  fables,  où  l'on 
llyoit  Ofiris  fabriquer  la  première  charrue,   &  ouvrir 

premier  fillon. 


r 

Pnmtis  aratra  maym  fokrfi  fecit  Ofiris  ^ 
Et  Uneram  ferro  foîiicitavU  bumum, 

TiBULLE.  Lib.  L 

^On  comptûlt  dans  l'ancienne  Egypte  quatre  Cbo- 
lîathim  ou  quatre  Collèges  célèbres  ;  celui  de  Thé- 
■\)es  où  Pythagore  avoit  étudie  ;  celui  de  Memphis 
DÙ  l'on  fuppofe  qu'avoient  été  inflruits  Orphée, 
rh&lès  &  Democrite  ;  celui  d'Héliopolis  où  avoient 

fc- 


ett9  of  Egypte  -         -"  - 

Tmie  IL  ^ 


122         Kecherches  PhilofcpJïiques 

fé;ourné  Platon  &  Eucoxe;  enfin,  celui  de  Saïs  où 
fe "rendit  le  Législateur  Solon  ,  quî  comptoit  proba- 
f^lement  pouvoir  y  découvrir  des  mémoires  particu-. 
liers  touchant  la  ville  d'Athènes,  qui  pafToit  chez 
les  Grecs  pour  une  Colonie  fondée  par  lesSaïtes, 
dont  le  collège  étoit  le  dernier  dans  l'ordre  des 
temps:  auffi  n'avoit-il  pas  le  droit  de  députer  su 
grand  confeil  de  la  nation ,  comme  les  trois  autres , 
qui  députoient  dix  de  leurs  membres  à  Thebes  ;  ce 
qui  formoit  le  tribunal  des  Trente,  préfidé  par  un 
Prophète,  que  les  Hiilorlens  défignent  par  le  terme 
d'Archidicaftes. 

On  ne  fait  pas  trop  bien  à  quoi  tous  les  Grecs , 
qui  alloient  en  Egypte,  paflbient  leur  temps;  mais 
Platon  paroît  y  avoir  commercé  ;  &  je  crois  que  le 
commerce  même  l'occupoit  infiniment  plus  que  Té- 
tude  àts  Sciences  &  de  ITIiftoire  des  Egyptiens  ,  fur 
lefquels  il  ne  nous  a  procuré  prefqu'aucune  lumière; 
&  cela  après  un  féjour  de  treize  ans  à  Héliopolis  & 
à  Memohis:  car  on  trouve  qu'il  s'étoit  arrêté  dani 
ces  deux  villes.  Cependant  ce  font  ces  continueh 
voyages  àts  Fhilofophes  &  ^t^^  Poètes  Grecs  er 
E^yote,  qui  ont  le  plus  contribué  à  illuQrer  cette 
région ,  que  fans  eux  &  fans  les  Juifs  nous  con 
lîo  trions  à  peine  :  car  tous  ks  monuments  fon: 
muets,  &  il  n'eft  point  refté  dans  le  monde  un  feu 
volume  de  la  Bibliothèque  de  ïhebes. 

11  faut  regarder  commie  une  fable  ce  que  dit  Eufe 
be  d'un   collège  de  Prêtres  ,   qu'on  avoit  établi  { 
Alexandrie  ,  &  qui  étoit ,  (uivant  lui ,  compote  uni 
qufwent   d'Hermaphrodites  :  C^)   tandis  qu'il  n'y 
pas' d'apparence  que  ceux  qui  naiflbient  avec  queto 


(a)  In  "vir.  Confiant,  lib.  IV.  Cap.  XXV. 
Les  Giécs  d'Alexindiie  avoient  un  culte    fort  oififi 
îcnt  de  rancieflwe  JB^eligion  de  ^Egypte. 


fur  les  Egyptiens  &  les  Clûnols.      113 

dcf.ut  notable ,  aient  pu  feulement  être  confacré» 
en  Egypte  ;  puifque  les  animaux  mêmes,  auxquels 
on  remarquolt  la  moindre  difformité,  ne  fervoient 
pas  aux  facrifîces  ni  au  culte  Tymbolique.  Comme 
Eufebe  prétendoit  louer  Conftantin  ,  il  met  hardi- 
ment au  nombre  de  Tes  plus  belles  adions,  l'ordre 
qu'il  donna  d'égorger  fans  miféricorde  tous  ces  pré- 
tendus Hermaphrodites  d'Alexandrie»  Mais  il  cela 
étoitvrai,  un  tel  aiïaiTinat  nous  révolteroit  infini- 
ment de  la  part  d'un  Prince  qui  devoit  être  fatigué 
d'en  commettre.  Il  eût  été  à  la  fois  abfurde  &  cruel 
de  faire  mourir  des  filles ,  parce  qu'elles  étoient  mal 
configurées  par  un  écart  de  la  Nature  qui  n'eil  point 
rare  en  Egypte;  auiFi  les  autres  Ecrivains  Eccléfîas- 
tiques  ne  parlent -ils  pas  de  ce  prétendu  meurtre;  & 
il  paroit  que  Conftantia  ne  fit  que  changer  l'endroit 
ou  Ton  gardoit  le  kilomètre  portatif  ou  la  perche 
propre  à  mefurer  les  crues  du  Nil  ;  ce  qui  aigrit 
beaucoup  le  peuple  contre  lui;  parce  qu'on  s'apper- 
çut  qu'il  agiflbit  par  indigation  dans  de  petites  ^cho- 
fes:  car  que  l'on  confervât  cette  perche  dans  le 
temple  de  Sérapis ,  ou  en  une  chapelle  de  Chrétiens , 
cela  ne  changeoit  rien  au  degré  de  l'inondation: 
mais  cela  choquoit  feulem.ent  les  anciens  ufages, 
que  quelques  peuples  comptent  parmi  leurs  ri- 
cheflTes» 

On  a  toujours  cru  que  de  tous  les  Auteurs  mo- 
dernes Conring  eft  celui  qui  a  montré  le  plus  de  zèle 
à  combattre  lephantôme  de  la  fagelle  des  Egyptiens, 
dont  il  réduit  toute  la  prétendue  Philofophie  en  un 
vain  amas  d'opinions  groilieres  ;  &  enfuite  il  accufe 
jufqu'à  leurs  Médecins  d'avoir  entretenu  un  com- 
merce  régulier  avec  les  Démons  ,  &  de  n'avoir  fu 
€n  même  temps  guérir  aucune  maladie,  {a)    D'où 


(a)  De  H^rmetkâ  Msdkînâ.  Cap.  X,  0  XI, 


1-14         Kecherches  Pliilofophiqttes 

l'an  pewt  juger  que  Conring  n'étoit  pas  le  plus  grand 
Philoibphe  de  fon  iiécle,  .&  en  écrivant  de  il  pal- 
pables abfurdités  il  a  fait  plus  de  tort  à  fon  propre 
jugement  qu'à  la  rép.utation  Ms  Egyptiens  ,  qui 
n'ont  fûren^ent  pas  prévu  qu'un  jour  ils  fei'oient  ac- 
cufés  d'Athéifrae:  cependant,  dit -on,  il  faut  qu'ils 
aient  -été  Athées,  puîfqu'ils  donnolent  deux  {t:^Qs  à 
chaque  ELément ,  &  que  leur  maxime  étoit  que 
Dieu  efl  tout»  Mais  ils  n'ont  jamais  prétendu  qu^ 
les  Eléments  peuvent  produire  par  leur  feule  force 
ou  par  leur  feule  puiflance;  &  il  n'y  a  qu'à  lire  at- 
tentivement là-.deflus  le  NaturaliRe  Séneque  pour 
§'appercev.oir  que  cette  diftindion  n'étoit  qu'une 
manière  de  parler  dans  la  Phyfiquc  populaire,  pour 
jnettre  quelque  différence  feniible  entre  le  Feu  &  la 
Lumière;  entre  la  Teri-.e  végétale  &  les  fubUances 
du.  régne  Minéral,  qui  ne  peuvent  nourrir  des  vé- 
gétaux ;  entre  Tair  tranquille  &  l'air  agité  ;  entre 
J'eau  pure  &  l'eau  marine,  \^a) 

Cette  dillinélion  ,  qui  peut  paroître  aujourd'hui 
exirèmement  ridicule  ,  ne  l'étoit  point  dans  ces 
temps  recul-és  ,  îorfque  la  Phyfique  faifoit  fes  pre- 
miers efforts  pour  fortir  du  berceau ,  commue  un  en- 
iànt  qui  commence  à  marcher  ;  &  les  Egyptiens 
croyoient  avoir  beaucoup  f?.it  en  établiffant  qu'il 
îi'y  a  dans  la  Nature  qtie  quatre  fubftances  élémen- 
taires.   Et  à  cet  égard  leur.s  idées ,  qui  font  encore 

^dop- 


(d)  c^gypîii  quntmr  Elément  a  fecere  l  deinde  ex  On^ulh 
Jtfim  ,  marem  {'S  fxtrinam.  ylerem  marem  judicam ,  qm  vm 
su/  efi  :  fxminam  ,  qua  nebuhfus  C^  iners,  Aquam  vir/Iew 
'vocant  :  .tiare  :  mulieprept ,  pimeip  aliam.  Iinem  vocatif  irn^f 
jçuftm  ,  qua  ardet  flumma ,  (^  fœmimin  quà  lucet  inmxiiu  tac- 
tu.  Terrain  fortiorem  ,  tnarein  vacant  ,  jaxa  cautesque:  jof> 
fniH<e  tmnen  ajft^mnt  huit  traâiabilf  fld  culihvam,  S«U,  Nat. 
^xifi,UWllU  Cap-  UY. 


fur  les  Egyptiens  &  les  Chinoh'^      ïlS- 

aîoptées  aiijourd'hui ,  ont  été  plus  juftes  que  celles" 
i^G^  Chinois  ,  qui  en  portant  le  nombre  des  Elé- 
ments jufqu'à  cinq  Hing ,  en  ont  exdu  l'Air;  <5c 
enfuite  leur  innagination  s'efl:  tellement  échauffée, 
jqu'irs  ont  prétendu  que  ces  cinq  Hlng  ou  ces  cinq' 
iÉléments  font  animés  par  cinq  Génies ,  qui  pro' 
ckiifent  néceffairement  les  uns  après  les  autres  une 
Dynadie  d'Empereurs  Chinois.  Et  de-là-  provient, 
(lit  Visdelou,  cette  formule  fi  commune  dans  leur? 
livres:  telle  dynajile  a  régné  par  la  vertu  du  bois  ;■ 
/."/>  autre  a  régné  pur  la-  vertu  du  métal  ^ 
il:  -a  terre ,  du  feu ,  de  T-eau.  La  couleur  jaune 
fei.-'it  croire  que  les  Tartares  font  aclaeilement  z^'x-^ 
]'  régner  par  la  vertu- de  h  terre;  mais  Visdelou' 
.1  are  que  leur  Dynadie  eft  regardée  comme  une 
ipro^.iu filon  du  génie  de  Teau  ;  {ci)  d'où  l'on  peut  in- 
Iférer  que  les  Chinois  font  les  plus  grands  Méu- 
phydciens  du  monde. 

Quant  à-  l'axi'-im.e  que  Uieu  eji  tout,  \\  ne  fîgnifî(î 
Irien  ,  dès  qu'il- eit  dépouillé  de  l'interprétation;  car 
Icomme  on  peut  l'ent-endre  en  différents  fens ,  touc 
de  pend  de  la  manière  donÈ  on  l'explique.  Et  c'eit 
mai  à  propos  fans  doute  qu'on  a-  tant  infiflé  fur  ce 
pic;tendu^  axiome,  lorfqu'il  a  été  queftion  d'accufer 
les  Egyptiens  d'AthéifiTie.  ,  Il  fera  à  jamais  furpre*- 
nant  que  les  efforts,  qu'a  fait  Cudvvorth  pour^  les^ 
judifier,  aient  été  miuiles:  &  une  Caufe,  q^ui  a'é- 
toic  pas  abfoluraent  difficile  à  défendre,,  eiî  devenue 
cnire  (q^  mains  une  Caufe  défefpérée;  parce  qu'il  a 
accordé  trop  de  confiance  à'  âts  Ouvrages  apocry- 
phes, connus  fous  le  nom  de  Livres  ihrmétiques  ^ 
:qui  font  des  productions  ténébreufes  &  méprifables ,, 
forgées  par  quelques  Chrétiens:  enfuite  il  a  voulu 
fe  prévaloir  de  l'autorité  de  Jamblique:  mais  quand 

même' 


(.7)  Voyez  Notice  de  rY-king,  pa^.  429;     à.  la  fu.ire-  du- 
Ck'H    kin^h)  ^to.  Paru   1770. 


2  20         Reckerches  Phïïofophîques 

siême  Jamblique  n'eût  .point  été  un  tfeu  &  Un  rê- 
veur, il  fcroit  toujours  vrai  qu'il  n'avoit  aucune 
connoiflance  de  la  do6lrine  des  Egyptiens  touchant 
l'elTence  de  la  Divinité  ;  puifqu'il  place  Ofiris  aïK 
F.ombre  des  trois  premiers  Dieux  ,  comme  Cudworth 
en  eft  convenu  lui-même,  {a)  Et  c'eft  en  quoi 
confiée  précifément  l'erreur ,  qui  a  énervé  la  force 
de  toutes  les  autres  preuves  dont  il  a  fait  enfuite 
ufsge:  car  Ofiris^  loin  d'avoir  été  dans  le  premier. 
ordre  àts  Dieux,  n'étoit  pas  même  dans  le  fécond.' 
Quant  aux  arguments  de  Warburton  ,  voici  fur 
quoi  ils  font  principalement  fondés»  Comme  fou 
opinion  efl:  qu'on  annonçoit  l'unité  de  Dieu  dans  la 
célébration  des  IVlyfteres ,  qui  avoient"  été  originaire-r 
ment  inftitués  en  Egypte ,  il  en  réfulce ,  par  une  con- 
féquence  nécefiaire  ,  que  les  Egyptiens  n'étoîent  point 
des  Athées  ;  fans  quoi  ils  fe  feroient  bien  gardés  d'an- 
noncer l'unité  de  Dieu  d^ns  les  Myfleres ,  qui  de- 
vinrent enfuite  une  branche  de  finances  pour  la  Ré«. 
publique  d'Athènes  ;  car  il  falloit  payer  fort  cher  pour 
y  être  admis;  &  Apulée  dit  de  Lucius  ,  qu'à  force 
éfe  fe  faire  initier,  il  s'étoit  tellement  appauvri ,  qu'il 
ne  lui  reftoit  plus  qu'une  robe ,  que  les  Prêtres  de 
Rome  lui  confeiiloient  encore  de  vendre  pour  fe  faire 
«ecevoir  de  nouveau.  (J^)  Tout  ceci  démontre  que 

l'Ou.l 


ia)  Cudworth.  Syjt.  imeîlec.   Cap.  V.    $.    ig 

Jambl.  de  My>i.  c^gyptionm,  Seff.  VIII, 

(b)  Po/iremà  juffus ,  vefîe  ipfà  meâ  quamvis  par'vtdâ  du 
ftracfa,  fitfficientem  corraft  fummulam ,  é3  idipjum  praceptum 
fucrat  fpecialiter.  Met.  Lib.  Xî,  pag.   ioi6. 

Il  ell  ici  queflion  desMylîeres  d'Oiiris,  cpi'on  célébroil 
à  P.ome  ;  &;  on  peut  s'ctonner  que  Warburton  n'ait  trouk 
vé  aucune  difficulté  à  croire  qu  on  ré\'-t:Ioit  à  des  femmes 
ts.  à  des  enfants,  que  Jupiter'^apitoiin  étoit un  homme 
déifie,  indigne  de  leur  encens  &  de  leurs  vidimcs; 
puisque  le  Jupiter  très  -  grand ,  très  -  bon  ,  o^timus  ,  tiaxi' 
mus  y  n'étoit  aiilircment  point  un  homme  déifie. 
f 


fur  les  Egyptiens  &  les  Chhwh.      iiy 

rOavrage  d'Apullée ,  que  Warburton  a  cru  être  une 
excellente  apologie  des  Myfteres ,  en  ert  au  contraire 
une  cruelle  iatyre,  où  ces  vagabonds  ,  qui  Te  fai- 
foient  patTer  pour  des  Egyptiens  dans  la  Grèce  &  en 
Itaiie,  font  appelles  par  ironie  les  A  lires  terreftres  de 
la  grande  Religion  ,  rù:^n.e  Reh^ionis  îerrcpa  fidera  ; 
quoique  ce  fuiTent  pour  la  plupart  des  fcélérats  dignes 
du  dernier  Tupplice,  qui  employoient  les  intrigues  & 
les  profanations  les  plus  fcaiidaieu fes  pour  dépouiller 
quelques  oévots  de  leur  argent  :  ils  alloient  même  juf- 
qu'au  point  de  les  dépouiller  de  leurs  habits; tant  ils 
avoicnt  l'art  de  répandre  le  fanatisme  dans  le  cœur 
de  la  populace ,  dont  ils  favorifoient  d'ailleurs  toutes 
la  débauches. 

On  ne  doute  plus  que  les  Hiérophantes  Grecs 
n'aient  infenfib'.ement  fait  de  grands  changements  à  la 
doctrine  des  iVIyftcres  de  Ce  es  Eleuline.  Et  s'il  eft 
vrai  que  du  temps  de  Cicéron  ils  annonçoient  en  fe- 
crct  ,  que  tous  les  Dieux  du  Paganisme  étoient  des 
homnpies  déities  ,  ils  Te  font  groiiiérement  trompés. 
Mais  cette  erreur  même  ,  en  luppofant  qu'elle  étoir 
inculquée  aux  inities  de  la  Grèce  ,  ne  concernoit  en 
quelque  manière  que  ce  foit  les  véritables  Egyptiens, 
qui  n'allèrent  jamais  à  Athènes  pour  confulter  les  Hié- 
rophantes fur  les  diiîérents  points  de  leur  Religion , 
dont  U  doctrine  me  paroît  avoir  été  teie,  que  je  tâ- 
cherai ici  de  l'expcfer.  Ils  avoient  perfonniné  les 
attributs  de  la  Di^'inité-,  mais  en  un  Ctns  bien  diffé- 
rent de  celui  des  Indiens  ,  qui  ne  fe  font  attachti 
qu'à  la  puiffance  de  créer ,  de  conferver  ,  &  de 
détruire;  ce  qu'ils  délignent  dans  le  iryle  allégori- 
que par  trois  perfonnages,  qui  porten.t  àQs  noms 
différents. 

Les  Egyptiens  reconnoiiToîent  un  Etre  latelligent , 
diftincf  de  la  ma'dere,  qu'ils  sppelloient  P/VA72 ,  c'é- 
tait le fabricateur  de  l'Univers,  le  Dieu  vivant, dont 
ils  avaient  perfonnifié  la  fagedé  fou^  ie  nom  de  P^eî/b , 
E  4  qu'on 


ri3'         Recherches  Fh'ihfophiquei 

qu'on  repréfentoit  comme  une  femme  qui  fort  da 
corps  d'un  Lion  ,"  ainfi  que  dans  la  Mythologie 
Grecque  Minerve  fort  du  cerveau  de  Jupiter.  Et 
il  n'y  a  plus  de  doute  aujourd'hui  que  la  iSleiîh  &  la^ 
Minerve  ne  fuient  un  feul  à,  même  perfonnage  allé- 
gorique. 

Je  ne  croîs  point  devoir  entrer  ici  dans  àcs  détails-  J 
pour  prouver  que  le  Sphinx ,  le  véritable fymboîe de" 
là  Divinité,  ne  iignifia  jamais  le  débordement  du' 
Nil  fous  le  ijgne  du  Lion  &  de  la  Vier.t^e.  Car  in- 
dépendamment de  plufieurs  autres-  raifons  ,  il  ell 
manifefîe  que  dans  des  temps  très -reculés  le  débor- 
dement du  Nil  n'arrivoit  point  fous  ces  iîgnes-là; 
en  fuppofant  même  qu'ils  aient  exiflé  dans  le  Zodia- 
que Egyptien ,  ce  qui  n'eft  rien  moins  que  démon- 
tré. Le  Zodiaque  ,  tel  que  nous  l'avons  aujour- 
d'hui, a  été  retouché  &  réformé  par  les  Grecs,  qui- 
y  ont  laiiïé  fubfifler  allez  de  traces  pour  qu'on  en  re- 
connoiflTe  l'origine ,  qu'on  ne  peut  rapporter  qu'aux- 
Egyptiens,  qui  partageoient  ce  cercle  en  douze  fec- 
ttons  ,  dont  chacune  étolt  encore  foudivifée  en- 
trois  ;  de  forte  que  le  total  des  foudivifions  étoitr 
pour  eux  36.  Tandis  que  le  Zodiaque  des  Chinois ,. 
qui  rappellent  la  binde  faune ,  a  été  de  tout  temps- 
partage  en  vingt -quatre  ferions  égales,  dont  cha- 
cune eft  encore  foudivifée  en  lix  ;  de  foite  que  le 
total  dQ5  foudiviiions  e(l  pour  eux  72. 

Au  relie  ,  on  peut  foupçonner  que  la  doLtrine  dej-^ 
Egyptiens  fur  la  AV;V//  ou  la  fageffe  divine,  a  été  àv 
jjeu  près  la  même  que  celle  qui  s'eil:  confervée  dana^ 
les  paraboles  Hébraïques ,  attribuées  à  Saiomon  ,  qui 
avoit  épGvufé  une  femme  d'Egypte,  ou  beaucoup  de 
perfonnes  du  fexe  portoient  des  noms   dérivés  de- 
celui  de  ISeith  ,  comme  on  a  en  fuite  donné  le  nom 
même  de  Sophie  à  des  filles. 

Le  dernier  attribut  de  l'Etre  fuprême ,  que    les- 
Sgy p tiens  a vci(Lnt  peifonnifié  ,  c'eft  la  bonté  divine-', 

quiiis 


fiJy  les  Fgyptms  &  les  ChîHoh'*      129 

ifU'ils  a;v:eîloient  C>:upb\  (^)'moL  célèbre  danS'  les 
Abraxei.  E:  par-  là  on  voit  que  dans  le  fond  leur 
doclrine  s'éloignait  beaucoup  de  celle  des  Indiens  ,• 
ïvec  lesquels  ils  n'ont  qiie  des  rapports  extérieurs,- 
dont  la  plupart  même  s'évanouiffent  ,  lorsqu'on  les 
examine  attentivement;  mai3  ils  n'en  eurent  jamai::)- 
avec  les  Chinois,  qui  ont  peuplé  la  Nature  de  Gé- 
nies, parmi  lesquels- il  n^'exifte  point  toujours  une 
parfaite  fubordination,- 

Ce  qu'on  a  dit  jusqu'cà  préfent  peut  fuffire  pour 
démontrer  que  Tvl.  jablonski  a  été  dans  une  finguliere 
iliuiion  ,  lors^-ju'il  a  prétendu  que  toute  la  Théolcgie 
Egyptienne  n'étoit  appuyée  que  fur  rhypochtrfe  de 
Spinofa  ,  qui  a  pu  lire  le^  '  Hiéroglyphes  d'Orus 
Apollon:  mais  il  n'y  a  fùrement  rien  trouvé  de  fa- 
vorable à  fes  principes,.  p'Jisque cet  Egyptien  ,.  né  à 
Phœnébyth  dans  !a  Préfeclure.  PanopoUialne ,  ne  par- 
te juivi«is  de  la  Divinité  que  comme  d  un  Etre  diftinct 
de  la  Mc^tlere,  Cependant  dans  une  sccufation  ïv  gra- 
ve, 6c  àx.\B  un  fUjCt  qui  peut  paroitre  obfcur  ,  je- 
n'ai  point  voulu  m'en  rapporter  abfolamenc  à  me3- 
propres  lumières-,  &  j'ai  confulté  fur  ce  point  com- 
me fur  beaucoup  d'autres  IVlr.  Heiming  ,-  Chanoine- 
çe  Geves.  avec  lequel  je  fuis  lié  depuis  piufi^jurs 
«rinées  par  l'amitié  la  plus  étroite.  G^î  horrime^  qui- 
a  confacré  toute  fa  vie  à  l'étude,  &-  qui  jornt  à  bm 
grand  génie  de  vaftes- connoifiances  dans  toutes  les- 
parties  des  Sciences,  m'a  répondu  ,  qu'il  n'eit>  pas- 
poîTible  de  prouver,  que  les  Prêcres  de  f  Egypte  aient 
même  incliné  v;ers  rÀthéisme  ;  car  on  ne  parle  pas- 
ici- 


*  (^a)  Jamblique  a  fort  corrompu  ce  mot,  5c' PîuMrq!\e 
^crit  Cnepy\  qui  a  prévalu  dlins  Tulage.  Quant  à  V Atlbï 
des  Egyptiens,  il  fig-nlfioic  en  un  fens  !e  cahos  ,  &  en- 
un  autre  i'iacompréhenllbillté  de  Dieu  ,  &  fon  état  ail» 
îciieiu  à  la  création. 


130  Kecherches  Plnlofoph'iqiies 

i-ci  du  peuple ,  qui ,  dans  sucun  pays  du  Monde ,  n'a 
adopté  de  tels  ryftêmes  ,  qu'on  fait  exiger  une  cfpecç 
de  Mctaphyfique  fort  compliquée ,  à.  deftruclive  de 
toute  faine  Phifophie.  Mais  d'un  autre  côté  nous^ 
ne  prétendons  pas  non  plus  que  le  peuple  de  l'Egyp- 
te ne  foit  toiTibé  dans  des  fuperlliiions  &  des  er- 
reurs monlirueufes  ;  puisque  les  Princes  mêmes  y 
ont  quelquefois  été  afléz  imbéciles  pour  croire  qu'ils 
contemploient  les  Dieux ,  eu  que  les  Dieux  leur 
apparoilloient.  {ci^  Cts  fortes  d'apparitions  peuvenc 
provenir  d'un  phénomène  naturel  ,  qui  faivant  moi 
efl  fort  commun  dans  tous  les  pays  ,  bornais  peut- 
ctre  dans  la  Zone  Glaciale:  il  confîde  en  un  faux 
rére ,  qui  a  lieu  quelques  inilants  avant  que  le  vé- 
ritable  fommeil  commence.  Les  perfonnes  en  fan- 
te  ,  dont  Tefprit  eft  tranquille,  &  furtout  les  en- 
Ànts  de  l'un  à.  de  l'autre  fexe ,  croient  voir  alors  des 
tètes  ordinairement  fans  corps  ,  qui  voltigent  à  la 
manière  des  ombres.  Je  doute  que  jamais  un  Natura- 
hiït  ou  un  Médecin  ait  recherché  pourquoi  ce» 
images  ,  qui  précédent  de  quelques  moments  le 
Pmimei] ,  repréfentent  toujours  àas  têtes  humaine^ 
à.  même  quelquefois  des  têtes  d'animaux  ;  ce  qui 
paroît  provenir  du  raùentiiTement  àts  efprits  vitaux, 
lorsqu'ils  comm^encent  à  fe  cahmer  dans  les  replis  <3c 
les  méandres  du  cerveau» 

Les  pi'js  ardents  fanatiques  de  l'Egypte  ont  pu 
prendre  ce  faux  rêve  pour  une  apparition  de  quel- 
que Génie  ,  quî  Te  montroit  à  eux  presque  toujours 

fous 


ia)  Il  eft  paiié  dans  l'Hiftoîre  de  deux  Rois  d'Egypte, 
i]ui  croyoienf  contempler  les  Dfeux  :  l'un  fe  iiommolt 
Oyhj  ,  U  l'autre  Supkis.  Ce  dernier  païïe  pour  avoir  érc 
av^eur  du  livre  appelle'  V Ambre  [acre  i  mais  cela  ne  pa- 
loît  nullement  vrai.  V Ambra  étoit  un  livre  d'AftroIo., 
jic  judiciaiie,  ion  en  vogue  ches  Iq^  Igyptiens. 


fur  les  Egyptiens  ^  les  Chmoii,       131 

fous  la  même  forme.  y\ujourd'huî  les  Moines  Turcs 
&  de  certains  Arabes  de  ce  pays  ont  inventé  tout 
exprès  une  méthode  pour  fe  procurer  i\ts  vifions; 
d'abord  ils  jeûnent  très  -  longtemps  ,  entrent  enfuite 
dans  une  caverne  ou  un  endroit  extrêmement  ob- 
fcur,  &  y  prient  à  haute  voix  jusqa'à  ce  que  les 
forces  les  abandonnent:  alors  il  leur  furvient  une 
fyncope  ,  pendant  laquelle  ils  croient  que  le  feu  leur 
fort  des  yeux ,  &  qu'ils  voient  des  phantômes ,  tantôt 
agréables,  tantôt  effrayants.  Et  on  ne  fauroit  plus 
douter  que  ce  ne  foit-Ià  h  même  méthode,  dont 
les  Moines  Chrétiens  de  Tîr'ande  ont  fait  ufage  a 
l'cgard  de  ceux  qu'ils  conduifoient  dans  la  caverne, 
qu'on  nomimoit  le  Purgatoire  de  St.  Patrice,. qui 
n'avoit  aucun  rapport  avec  les  MyReres  de  Cérès 
Eîeufme  ,  comme  l'a  penfé  M.  Sinner.  ia,  C'eft 
proprement  la  faim,  qui  occafionne  le  délire  où  ces 
malheureux  ne  peuvent  msnquer  de  tomber, &  <!ont 
quelques-uns  ne  fortent  jamais  plus,  fans  quon 
puifie  les  plaindre. 

La  dlverfité  des  animaux  f-crés  de  l'ancienne  E- 
gyprc  a  fait  croire  à  à^z  Auteurs  modernes  très- 
peu  inftruits ,  que  le  fond  de  la  Religion  y  varioit 
d'une  Province  à  l'autre.  Mais  il  ell  aiie  de  s'ap- 
ptrcevoir  que  le  culte  fymbolique  n'étoit  qu'un  cuRe 
■fecondaire,  &  que  les  animaux  n'étoient  que  con- 
fâcrés  à  ces  mêmes  Divinités,  que  les  Grecs  &  les 
Romains  reçurent  en  fuite  chez  eux;  fans  qu'il  foit 
jamais  venu  dans  l'efprit  de  quelqu'un  de  foutenir 
eue  la  Religion  varioit  d'un  quartier  de  Rome  à 
Tautre  ,  ou  d'un  quartier  d'Athéres  à  l'autre  .  parce 
qu'on  y  voyoit  des  Temples  de  Vulcain  ,  de  [upi- 
ter,  de  Minerve  ou  d'Apollon ,  auquel  les  Egyp- 
tiens 


{a)  Eijai  fiir  le  domine  de  la  Méîeuïpj'yc'Ae  (£  du  Pur^atoi» 

F  6 


13'^         KecitercJiàs  Pliihfopiiiquey 

tiens  avoie-nt  particulièrement-  conf^cré  le  Loup,  (aj 
Cependant  dans  la  Préfeclure  Lycopolitaine  on  n'a^ 
dôroit  non  plus  le  Loup  ,  qu'on  adoroic  la  Ghouet-^ 
te  à  Athènes,  l'Aigle  ^  Rome,laBéletie  à  Thebea. 
ou  la  Souris,  dans  la  Troade. 

On  fe  feroit  infiniment  moins  trompé  ,  il   Ton 
avoit  foucenu  que  las  quatre  grands  collèges  de  l'E- 
gypte, n'ont,  point  toujours   été  d'accord  fur  diiFé*  ' 
rents  points  d'Hifloire,  de  Phyiîque  &  d'Aflrono* 
mie:  car  cela  me  paroit  bien  avéré;  &.  de -là  pro- 
vient la  contradiflion  qui  exifte  enue   les   fyllêmesr 
que  les.  iModernes  leur  attribuent.     Pythagore,  qur 
avoit  étudté  à  Thebes ,  femble  y  avoir  été  imbu  da 
deux  opinions  qui  faifbient  partie  de  fa  doélrine  fe- 
crette:  UToutenoit  premièrement,  que  la  Terre  efb 
un  afire  ou.  une  phnete  ;   &  il  foutenoit  en  fécond 
ilêu  qu'elle   tourne  autour   du   Soleil,  ce  que   foa- 
.(eaateur  Philolaiss  enfeigna   enfuite   publiquement;-' 
Cependant  il  régnoit  en  Egypte  un  autre  Sydême^ 
qui,  à  peu  de  choIé  près  ,  efl  le  même  que  celub 
(iê  Tycho-Brahé:  en  y   fuppofoit  la  Terre  immo- 
bile, à.  on  y  admettoit  le  moiLvement  de  Vénus  & 
dé  Mercure  autour  du   Soleil,  comm.e  nous  le  fa- 
X' QHS  par  les  Commentaires  de  Microbe  far  le  fongc: 
de  Scipiono. 

Quoique  c€i  deux  hypothefes:  foient  en  partia 
coiuradiclcires ,  il  efi:  poffible  qu'elles  ont  été  ad- 
nrifes  par  différents  collèges  à  la  fois.  Alors  toutes 
'Kl  difficulté  dirparoit,d  les  chofes Te  concilient  d'el- 
les.- îTiêmes:  conim.e  on  avoit  à  Thebes  la  liberté  de. 
penfer  ce  qu'on  vouloit,  on  ufoic  auffi  de-  ce  droic: 
a  Héliopoîls.,  à  Sais  &  à  Memphis.  Si  l'on  deman- 
doit  encore  .  alnil  qu'on  Ta  fait  .cent  fois^  pourquoi! 
Ptolémée  rejetca  le  uiouveiLent  deVénus  &  deMer- 

curer 


(i)  Màcrok  Lié.  î.  C^/.XP^ÎH 


fur  Us  Egyptieni  ^  les  €h'imu.     133^: 

cure  autour  du  Soleil,  malgré  l'autorité  de  tous  lea- 
Prétrco  de  l'Egypte  qui  l'avoient  obrervé  ;  nous  de^ 
manderions  à  notre  tour  pourquoi  Tycho-Brah^ 
lejetta  le  fyrtéme  de  Copernic?  Les  idées. des  hom- 
mes font  fouvent  inexplicables:  ils  voient  la  l'iraier*.- 
&  vont  vers  les  ténèbres. 

Séneque  fuppofe ,  fans  la  moindre  preuve ,  qu'Eu-' 
doxe  &  Conon  avoient  fait  pendant  leur  fejour  eri 
Egypte  des  recherches  fur  le  fentiment  des  coHegea 
touchant  la  nature  &  la  théorie  des  Comeces,  ûna- 
avoir  pu  rien  découvrir.  D'abord  il  Q'à  poflible  que 
Gonon  &-  Eudoxe  n'ont  pas  même  penfé  à  la  théc^ 
rie  des  Comètes;  &  il  y  a  bien  de  l'apparence  qu2 
s'ils  s'en  étoient  inRruits,  ils  auroient  encore  trouvé 
les  opinions  extrémem.ent  partagées:  car  cette  ma- 
tière en  etoit  alors  fort  fjiceptible  :  tandis  qu'on 
Gonvenoit  généralement  des  principaux  points  de 
Cosmographie,  &  les  Egyptiens  ne  difputoient  pas 
fur  la  ca.ufe  des-  Edipfes  ,  qu'ils  attribuoient  à  l'om^ 
bre ,  ni  fur  la  figure  de  la  Terreur  qu'ils  faifoient  ron- 
de, {a)  Et  s'il  eût  jamais  exillé  la  moindre  commu*. 
nication  entre  eux  à.  les  Chinois ,  on  n'auroit  pas 
trouve  qu'à  l'arrivée  des  ]éfuites,  tous  les  préten- 
dus Lettrés  de  la  Chine  faifoient  la  Terre  carrée ,  à 
ignoroient  la  caufe  des  éclipfes.  Ils  irnaginoient  dans 
le  Cid,  dit  le  Père  Kir  cher ,  js  ne  fais  qj^sl  Génie 
qui  m.etioit  tantôt  fa  main  droite  fur  le^ Soleil,  et 
tantôt  fa  main  gauche  fur  la  Lune  ;  {b)  alors  on  en- 
tendoit  d'abord  battre  des  tambours  à.  des  chau- 
drons: les  plus  timides  fe  cachoient  dans  des  ca*. 
?-es ,  &  les  Empereura  trembloient  fouvent  fur  leur 
trône.- 

.   On  peut  croire  alfément  que  des  opinions  philo* 
IBphiqaes  n'ont  jamais  troublé  en  Egypte  le  repos 

du 


{(i)  Diogen.  Laër.  iu  Proem.  $.    lo  £^   II. 
(^)  CHINA  iI.LUSTP.A.T.  >^.   i«r. 


134        Recherches  Fhïïofophlquer 

du  peuple  ou  agité  l'Etat  ;  à.  nous  avons  fait  vojf 
aulii,  que  la  diverflté  des  animaux  confacrcs  aux 
Dieux  n'a  pas  occafionne  de  guerre  entre  les  Pro<- 
vinces  dans  les  temps  où  ce  pays  étoit  gouverné  par 
Tes  propres  loix  &  fa  propre  police:  mais  quand  dea- 
Conquérants  lui  ôterent  tout  cela,  quand  on  lui 
donna  dts  loix  nouvelles  ,&  une  police  qui  ne  valoic 
rien,  alors  on  vit  faiis  doute  naître  la  haine  &  la  ja» 
louiie  entre  des  villes  qu'on  incitoit  les  unes  contre 
ïes  suites,  &  ces  fafiiions  éclatèrent  d'une  manière 
horrible.  Warburton  aflure  qu'on  ne  trouve,  dans 
THilloire,  qu'un  feul  exemple  de  quelque  démêlé 
lembiable;  mais  s'il  eût  voulu  s'infiruire  ,  il  auroit 
trouvé  jusqu'à  quatre  exemples,  fans  parler  d'une 
efpece  d'émeute  excitée  à  l'occalion  de  ce  Romain  , 
qui  avoit  tué  un  Chat  ,  à.  commis  vraifemblabîe- 
ment  d'autres  excès,  que  les  Egyptiens  ne  pou- 
voient  tolérer ,  à.  ib  expoferent  leur  vie  pour  eri 
tirer  vengeance  :  car  ils  étoient  encore  alors  d'une 
opiniâtreté  finguliere  &  mcm.e  remarquable:  on  les 
regardoit  comm.e  les  feuls  d'entre  les  hommes ,  qui 
eufient  la  patience  de  réiiflcr  longtemps  à  la  douleur 
de  la  queilion  ;  {a)  &  ils  effuy  oient  fou  vent  éts 
tourments  affreux  plutôt  que  de  trahir  un  fecret  ou 
que  de  payer  le  tribut  qu'exigeoient  les  Romains, 
auxquels  ils  ne  croyoient  rien  devoir  ;  &  la  vérité 
efi  qu'ils  ne  leur  dévoient  rien.  Au  reRe  cette  opi- 
nràtreté  diiîéroit  extrêmement  du  véritable  courage, 
&  extrêm.ement  encore  de  ce  que  nous  appelions 
l'Héroïsme. 

Warburton,  dont  on  vient  de  parler,  foutîent 
aufli  que  le  combat  <\qs  Tentyrites  &  des  prétendus 

Om. 


(i?)  c^gyptio.r  aiunt  paùenùfjlmè  ferre  tormenta-yS  citiut 
meri  l^ominem  o^gyptium  in  qua:fîiombus  tortiim,  exanimatum' 
que ,  qiiamz'eritatem  frcdere.  Elien.  Hift.  diveif,  Lib,  VU» 
Yoyez  Ammien  Maicellm,  Lib.  XXII. 


fur  les  Egyptiens  gf  les  Chinots,     135 

Ombites  n'étoit  pasTeffet  d'une  guerre  de  Religion. 
Ce  n'étoit  pas ,  à  la  vérité ,  une  guerre  de  Reli- 
gion coiîime  on  en  a  fait  en  France  &  en  Angle- 
terre; puisqu'il  n'y  eut  qu'un  feul  homme  de  tuét 
mais  on  y  découvre  cependant  le  même  fanatisme, 
mis  en  aclion  par  les  mêmes  vues  d'intérêt,  que 
nous  pouvons  encore  aflez  bien  dévoiler  ,  malgré 
Us  ténèbres  qui  femWent  les  dérober  à  nos  yeux» 

La  difpute  élevée  au  fujet  A^s  Chiens  &  éçis  Bro- 
chets entre  les  Cynopolitains  &  les  Oxyrinchitesj 
dégénéra  en  une  véritable  guerre:  &  les' Romains, 
qui  avoient  alors  beaucoup  de  troupes  réglées  en 
Egypte,  auroient  pu,  s'ils  avoient  voulu, empêcher 
ces  malheureux  d'en  venir  aux  mains  ,  mais  ils  les 
Jaifferent  battre,  &  quand  ils  furent  eifoiblis  par 
leurs  pertes  mutuelles ,  on  les  châtia  il  cruellement 
qu'iis  n'eurent  rien  de  plus  preffé  que  de  faire  la 
paix. 

Quand  je  dis  que  des  vues  d'intérêt  ont  pu  être 
cachées  ici  fous  l'extérieur  de  la  Religion  à.  du  zeie 
il  faut  obferver  que  cela  eft  fondé  fur  ce  qu'on  lit 
dans  les  Voysgenrs  modernes,  de  ces  fréquents 
combats ,  que  fe  livrent  les  Arabes  qui  habitent 
aujourd'hui  les  deux  rives  du  NiU  M.  Pococke  nous 
parle  d'un  de  ces  combats  dont  il  avoit  été  témoin  ; 
&  ce  ne  fonS  point  les  animaux  facrcs ,  dont  il  n'efi 
plus  queftion  ,  qui  excitent  ces  émeutes  populaires 
parmi  les  IvTahométans  de  l'Egypte.  Il  eft  très- 
commun  en  Europe  même  de  voir  régner  de  l'ini- 
mitié entre  les  villes  qui  fe  trouvent  fituées  fur  les 
bords  oppofés  d'un  même  âeuve  à  de  petites  dU 
ftances:  car  il  n'efl  point  poITible  que  de  telles  villes 
foicnt  égalemicnt  fioriiïantes  à  la  fois;  &  c'eft  cette 
inégalité  de  fortune  &  de  puilTance  qui  aigrit  l'ame 
du  vulgaire.  ^ 

Ce  n'a- été  qu'en  fuivant  iufqu'à  préfent  le  texte 
manifedement  corrompu  de  Javenal,  qu'on  a  fjppo- 
fé  que  ce  furent  les  Ombites  qui  fe  battirent  contre 


f'^S         Recherches  FhiîofopMqiies  ' 

tes  Tentyrites  au  fujet  des-  Crocodiles;  ce  qui  n'ef! 
afiuTéinent  point  vrai:  car  on  comptoit  de  ïentyrd:' 
à  Ombos  plus  de  trente -fept  lieues, ^&  des  villes  il 
éloignées    les  unes   des  autres  ne  lauroient  avoir, 
fous  de  fi  vains  prétextes  ,  de  fi  grands  intérêts  i 
difcuter;    Le  démêlé,  dont  il  s'agît,  s'eil  réellement 
élevé  entre  les  ïentyrîies  &  les  habitants  de  Cop- 
tos,  ville  beaucoup  plus  voifine,  à.  qui  devint  très* 
fiche,  àts  qu'on  eut  ouvert  dans  le  centre  de  Ia>' 
Thébaïde    une    route  ,    qu'on    fait   avoir  abouti  à 
Bérénice;  de  forte  que  toutes^  les  marchandifes  dea 
Indes ,  de  l'Arabie  &  de  la  côte  d'Afrique  ctoient 
apportées  par  àcs  Chameaux  à  Coptos,   où  on  les> 
embarquoit  en  partie  pour  les  expédier  à  Alexandrie;- 
€e»  iiottes  paiToiçnt  fous  les  remparts  dts  Tentyri^ 
Its  ^  qui    n'avoient  aucune  part   à  ce  commerce; 
quoiqu'ils  fuilent  d'ailleurs  dans  un  état  très-avanta^ 
geux ,  comme  on  le  voit  par  les  magnifiques  débrij 
«ie  leurs  Temples ,  qui  exiftent  encore  en  partie. 

Avant  le  régne  des  Ptolémées  ,  lorfque  lea- 
Egyptiens  n'avoient  tracé  aucun  chemin  dans  là 
Thébaïde ,  ni  fabriqué  une  feule  barque  fur  le  Gcrlfe 
Arabique,  il  n'étoit  point  poUible  de  prévoir  que 
Coptos,  fituée  à  l'écart  du  Nil,deviendroit  un  jouj5 
Tentrepôt  du  plus  riche  commerce  de  l'Univers.  Le., 
bonheeir  inattendu  de  cette  ville  a  pu  infpirerbcau* 
coup  de  jalouiie  à  Tentyre  ;  &  il  n'eft  pas  furpre^ 
pant  que  de  teis.  hommes  fe  foient  battus  fous.  les. 
Romains,  {a) 

Quant  aux  Oxyrinchites  Si  aux  Cynopoli tains', 
quoiqv.e  leurs  Capitales  fe  trouvaient  à  peu  près  à 
une  diftance  de  huit  lieues ,  leurs  Préfedures  étoient 

— ^ ç. 

{a)  Juvenal  dit  exprefTément  que  ce  démêlé  s'élèra* 
tntie  Tentyre  &  Coptos 

Gejta  fuper  calidés  reft^remiJ  matma  Coptii    . 


fur  Jss  Egyptiens  ^  les  Chinoh.      13.7 

rf<?anmoins  limitrophes  ou  féparées  feulement  par  le 
>Jil.  Mais  Cynopolis  paroit  avoir  eu  beaucoup- 
moins  de  terrain  cultivé  qaOxyrfnchus ,  ville  très- 
floriflante,  &  dont  la  fortune  fe  foutint  malgré  les* 
épouvantables  révolutions  ,  anivées  en  Egypte  de- 
puis Cambyfe;  mais  elle  ne  put  fe  foutenir  contre 
les  Moines  Chrétiens ,  qui  la  ruinèrent  de  fond  en- 
comble.  On  prétend  qu'on  y  acompte  jufqu'à trente 
mille  Cénobites  à  la  lois  de  l'un  &  de  Tautre  fexe;. 
&  c'eft-là  ,  fulvant  nous  ,  une  exagération  très- 
groffiere.  En  général,  l'Abbé  de  Fleuri  auroit  du 
i mettre  plus  de  critique  dans  ce  qu'il  a  extrait  des- 
jAuteurs  Eccléfiaftiques ,  &  fjr-tout  de  Rufîn,fur 
ce  iingulier  fiéau  qui  défola  l'Egypte  depuis  le  troi- 
fiéme  fiécle. 

Quand  on  fuppoferolt  qu'il  y  a  eu  dans  la  feule, 
ville  d'OxyrInchus,  alors  Métropole  de  l'Heptano- 
jffiide  ,  fept  m.ille  célibataires  à  la  fois  ,  eu  lieu  de 
itxente  mille,  cela  étoitplus  que  fuffifant  peur  la  dé- 
peupler à  la  longue,  &  la  convertir  enfin  en  une- 
miférable  bourgade,  qu'on  aoit  fe  nommer  mainte*., 
nant  Bahnefé. 

Les  premiers  Moines  dé  TEgypte,  qui  remprace* 
rent  \^s  Thérapeutes ,  dont  ils  avoient  copié  beau* 
coup  d'obfervances ,  vivoient  dans  le  défert,  &  tra- 
vailloient  pour  vivre  :  or  il  falloit  les  lailTer  ià  ,  & 
non  les  recevoir  dans- les  villes^  car  quand  on  les  re- 
;ut  dans  les  villes  tout  fut  perdu.  Leurs  mœurs  fe 
corrompirent,  &  ils  mirent  le  peuple  à  contributionr 
|par  leurs  quêtes  :  il  paroi t  qu'on  n'imagina  alors: 
Hd'aucre  moyen  pour  être  à  l'abri  de  ces  continuelles- 
vexations  ,  que  de  fe  faire  Moine  loi  -  même  ;  de 
(()rte  quec'étoit-h\  un  mondre  qui  fe  confumoit  à 
■nefure  qu'il  croiflbit  ,  <Sc  il  devoit  périr  d'une  ma- 
.liere  ou  d'une  autre.  C'eft  une  Obiervation ,  que 
.arnais  les  Ordres  Monaftiques  ne  font  plus  près  de 
eur  ruïne  que  quand  ils  fe  multiplient  beaucoup:  car 
:oinme  ces  édifices  n'ont  pas  de  fondements ,  la  pre- 

nikierc* 


138         Recherches  Philofophiques 

içiere  feGoufle  les  renverfe",  ou  bien  la  féconde  ;  a 
gela  arrive  tôt  ou  tard* 

On  dit  que  les  Anglois  n'ont  laifl'é  fubflfîer ,  dans 
tout  leur  pays,  qu'un  feul  Couvent;  mais  les  Turcs  »^ 
qui  gouvernent  l'Egypte  en  aveugles ,  paroiiïents'ê-- 
tre  repofés  uniquement  fur  les  Arabes  du  foin  d'y 
extirper  les  nionafteres;  car  il  eil  fur,  comme  M. 
Niebuhr  Tinfinue  dans  fa  Befcrîption  de  V Arabie , 
qu'il  régne  une  finguliere  antipathie  entre  les  Bé- 
douins &  les  Moines ,  qui  font  ordinairement  fort 
mal  traités,  lorfqu'ils  tombent  entre  leurs  mains 
êi  on  pilie  leurs  maifons  toutes  les  fois  qu'on  peut 
\çs  piller  :  fouvent  même  on  les  y  tient  ailiégés  li 
longtemps ,  qu'ils  gagnent  la  lèpre  ou  le  fcorbut  fau- 
te de  rafraîchi ilements,  comm.e  é^s  matelots  dans: 
un  navire,  je  crois  qu'il  exille  encore  de  nos  jours 
€n  Egypte  une  quarantaine  de  Couvents  hors  de 
i'enceinte  des  villes  ,  &  il  paroît  que  leur  nombre  a 
toujours  diminué  en  raifon  de  celui  (\qs  Evèchés, 
qu'un  ancien  Catalogue  écrit  en  Grec  fait  monter  à 
quatre-vingt-deux,  (a)  dont  il  n'en  relre  plus 
qu'onze,  fans  compter  V Abouna  d'Abyfîinie,  &  un 
autre  Prélat  Copte ,  qui  réfide  à  Jérufalem ,  où  fou 
fort  n'eft  point  meilleur  que  celui  des  Eveques  qui 
demeurent  en  Egypte  :  ce  font  des  hommes  obfcurs 
&  fi  pauvres  qu'ils  ont  à  peine  de  quoi  vivre;  car 
la  Nation  Copte  ,  qu'on  fuppofe  être  réJuite  à 
vingt -cinq  ou  trente  mille  fan-iilles,  n'a  pas  de  quoi 
ks  nourrir  ni  les  habiller  décemment.    Tout  cela 

peut 


(jo)  Il  eft  vrai  qu'on  regarde  ce  Catalogue  comme 
une  pièce  fort  fulpecle  ;  parce  qu'il  place  un  Evêchc  à 
Scena  Mandrorimi-,  mais  il  en  a  indubitablement  cxiftc 
un  dans  cet  endroit,  2c  dans  d'autres  lieux  bien  moins 
conGdérabJes  encore  ;  de  forte  que  la  plupart  de  ces 
Evêques  d'Egypte  n'ctoient  que  des  Cures. 


fur  les  Egyptiens  &  les  Chinois»       1 39 

peut  donner  une  idée  de  la  manière, dont  les  Turcs 
ont  gouverné  ce  pays. 

On  a  déjà  fait  remarquer ,  que  le  foulévement 
deù  Egyptiens,  qui  entreprirent  de  rafer  le  Labyrin- 
the, étoit  auffi  une  fareur  de  Religion  très-repré- 
henfible.  Mais  il  n'y  a  pas  de  doute  que  ce  ne  foit 
fous  les  Romains  qu'on  vit  éckter  ce  fanatiime;  <5c 
cxfl;  entre  le  régne  d'Auguile  &  celui  de  Vefpafien 
ou  de  Tite,  que  le  Labyrinthe  fut  en  paitie  démo- 
li: car  Strabon  en  parle  comme  d'un  ouvrage  qui 
n'avoit  pas  efTuyé  la  moindre  violence,  &  Piine  dit 
qu'il  avoit  été  finguliércment  maltraité  par  ceux  qui 
fcbitoient  la  ville  d'Hercule,  à.  ks  environs.  Par- 
là  on  voit  clairement  que  c'eft  depuis  Tépoque  du 
Veyage  de  SDaboii ,  que  cet  édifice  avoit  tant  fouf- 
fert.  Et  c'eft  encore  là  un  défordre  que  les  Ro- 
iîiains  auroient  pu  prévenir,  s'ils  avoient  voulu» 

C'efi  en  vain  que  quelques  Auteurs  trop  prévenus 
en  faveur  de  l'ancienne  Egypte  ont  tâché  de  juili- 
£er  tout  ce  que  le  culte  de  ce  pays ,  qu'on  a  appel- 
lé  la  mère  des  Arts  &  l'école  de  la  fu perdition, 
renfermoit  de  vicieux ,  de  ridicule  ^  d'abfurde.  On 
dit  que  chez  tous  les  peuples  civilifés  la  Religion 
change  tellement  de  forme  à  la  longue  qu'après  cinq 
ou  fix  mille  ans  on  n'y  découvre  plus  l'ombre  de 
l'inftitution  primJtive ,  à.  on  s'imaeine  que  cela  arri- 
ve par  des  caufes  dont  l'eifet  efl:  inévitable.  Mais 
nous  voyons  ,tout  au  contraire ,  que  la  grande  maxi- 
me des  Prêtres  de  TEgypte  étoit  qu'en  fait  de  Reli- 
gion il  ne  faut  abfolument  rien  innover:  &  leur  difci- 
p!e  Platon  a  fi  fort  infifté  fur  cette  maxime,  qu'en- 
fin il  prétend  qu'il  faudroit  avoir  perdu  Fefprit  ou  le 
fens  ccHiimun,  pour  entreprendre  de  changer  quel'« 
que  partie  du  culte  que  ce  foit.  (^) 


(.7)  Ds  Legiinuf,  Dh^I->  V 


î4o        Kecherches  Fhihfophiques 

Les  cérémonies  &  les  facrifîces,  dit -il,  foît  qulïsf 
viennent  des  anciens  Sauvages  du  pays  ,  foit  qu'ils 
aient  été  établis  par  ceux  qui  ont  "confulté  les  Ora- 
cles de  Delphes,  de  Dodone  ,  d'Ammon,  doivenf 
refter  ce  qu'ils  font,  &  il  ne  faut  pas  ,  ajoute- t-il, 
toucher  à  tout  cela.  Comme  on  découvre  des  idées 
femblables  dans  les  Difcours  préliminaires  de  Zaleu- 
cus  &  de  Charondas,  &  dans  les  Ouvrages  de  Cicé- 
ron,  nous  avons  pu  dire  que  les  plus  célèbres  Lé- 
gislateurs de  l'Antiquité,  foit  dans  la  théorie  ,  foit 
dans  la  pratique ,  ont  été  à  cet  égard  d'un  même 
avis.  Auffi  Solon,  qui  réforma  toute  la  Républi- 
que d'Athènes,  qui  régla  jufqu'aux  endroits  où  l'ori 
pourrou  planter  des  ruches  ,  à.  ereufer  des  puits  , 
ne  dit -il  point  au"?  Athéniens  un  feul  mot  touchant 
leur  Religion,  (a)  Car  on  ne  fauroit  regarder  fous  ce 
point  de  vue  ks  loix  fur  les  funérailles  ,  à.  celles- 
qu'il  fit  pour  diminuer  le  luxe  des  enterrements ,  qui 
a  été  un  mal  général  dans  le  Monde:  on  dût  déjà 
ie  réprimer  à  Rome  par  la  vigueur  des  douze  Tables; 
&  on  ô\i  que  rien  n'aiFoiblira  davantage  à  la  Chine 
k  puilTance  dès  Tartares,  que  les  dépenfes  qu'ils 
font  pour  s'enterrer  ;  fi  l'on  n'arrête  cette  jaclance 
qui  leur  e(l  commune  avec  les  anciens  Scythea ,  par 
des  règlements  plus  forts  ,  que  ceux  qui  ont  paru 
jiifqu'à  préfent. 

Tout  ceci  peut  réfoudre  la  queflion  qu'on  a  fai té- 
tant de  fois ,  lorfqu'on  a  demandé  pourquoi  on 
trouvoit  chez  plufieurs  peuples  de  l'Antiquité  dej 
Religions  lî  folles,  &  des  Loix  fi  fages?   La  raifort 

en 


^a)  On  dit  ,  à  îa  vérité ,  que  Solon  fit  bâtir  dans 
Athènes  un  Temple  à  la  Vénus  vulgiire,  t»?  "T^Tj^'/inur 
mais  ce  fait  cil  douteux,  &  on  ne  fauroit  d'ailleurs  ea 
conclure  qu'il  fe  mêla  de  réfoimer  la  Religion  conuae- 
îi  avoiî  léfoimé  les  Loix, 


fur  les  Egyptiens  £^  les  Chinois.     141 

«nell,  que  la  plus  grande  partie  du  culte  religieux 
avolt  été  in  aginée  dans  des  temps  où  les  hommes 
«toient  encore  fauvages  :  les  loix  ,  au  contraire,  fu- 
rent faites,  lorfquela  vi  :  fauvag-e  eut  cefl'é.  Or  ,  la 
jnaxime  de  ne  rien  innover  fît  fubfîfter  chez  des  na- 
tions d'ailleurs  bien  policées  beaucoup  de  pratiques 
reîigieufes  qui  venoient  des  Barbares. 

L'erreur  dQs  Législateurs ,  dont  on  a  parlé ,  con- 
Hde  en  ce  qu^ils  n^.ont  point  diilingué  l'eifence  de  la 
'Religion  d'avec  des  chofes  purement  accedoires. 
D  ailleurs,  comme  leurs  loix  les  rendoient  odieux  à 
tous  -ceux  qui  dtoient  corrompus  par  le  vice,  ils 
ne  voulurent  pas  accumuler  les  dangers  fur  les  daii- 
,gers,  ni  fe  rendre  odieux  encore  à  ceux  qui  étoient 
corrompus  par  la  fuperQltion.  Le  Pharaon  Boccho- 
xis  conçut  l'idée  d'ôter  à  la  vîHe  d' Héliopolis  le 
Bœuf  facré,  connu  fous  le  nom  de  Mnévis;  &  cet* 
'îe*  feule  idée  lui  fit  perdre  à  jamais  l'eilime  du  peu- 
ple, qui  nourrit  des  Boeufs  à  Héliopolis  &  de^ 
Lions  pendant  plus  de  iiécles  que  n'a  fubfidé  l'Em- 
pire Romain.  On  croit  que  \' Âpis  ne  difparut  pour 
toujours  de  Memiphis  que  fous  le  régne  de  Théo- 
.dofe;  &  fuivant  M.  Jablonskî  ,  le  premier  yjph 
flvoit  été  confacré  en  1171  avant  l'Ere  vulgaire: 
ainfi  la  fuccefTion  de  ces  animaux  dura  quinze  cents 
cinquante  -  un  ans  ;  &  bien  plus  long-temps  encore 
Suivant  nou5,  qui  n'admettons  point  l'époque  indi- 
<juée  par  M.  Jablonski;  {a\  parce  qu'il  nous  paroît 
^u'en  de  telles  chofes  il  faut  plutôt  adopter  le  fenti- 
inent  de  Manéthon  que  celui  d'Eufebe. 

Comme  en  Egypte  le  régime  diététique  étoît  rela- 
tif au  climat ,  &  comme  beaucoup  de  fêtes  &  de  cé- 
rémonies étoient  relatives  à  l'Agriculture,  au  débor- 
«lenient  du  Nil  &  à  rAftronomie  ,  le?  Prêtres 
,•  _    .  croyoient 

iià Il    .L.  Il    I  ,1.      il    I.   I  '■  '  .i-—.»    Il         r  ■ 

^^r'(^)  FmhQH  C^^tiaû.-lib,  IVj  Cap,  lU 


ï42         Kecherches  PhUofoph'iques 

croyoient  que  ce  culte  dex^oit  être  comme  la  Nature 
elle-même,  c'eft  -  à  -  dire  invariable.  D'ailleurs  ils 
voyoient  les  terres  extrêmement  bien  cultivées  :  iU^ 
voyoient  Tordre  &  l'abondance  régner  dans  les  vil- 
les ;  de  fafon  qu'ils  fe  mirent  dans  refprit ,  que  ce 
pays  ne  feroit  jamais  devenu  fi  floriiTant  il  la  Reli- 
gion n'eût  rien  valu*  Mais  fans  parler  de  ce  que. 
i'on  obferve  de  nos  jours ,  il  eft  certain  que  l'Anti- 
quité nous  offre  le  fpeélacîe  dun  grand  nom^bre  de 
contrées  extrêmement  fiorifiantes  ;  quoique  ia  Reli- 
gion, qu'on  y  profeiToit,  ne  fut  qu'un  tiiTu  d'abfur- 
dites  a  de  chimères  également  palpables.  En  dé- 
tels  cas  la  police  à.  les  Icix  font  tout. 

Au  refle,  ce  n'eft  pas  le  régime  diététique  de 
l'Egypte  qu'on  blâm.e ,  &  ce  ne  font  point  non  plu3' 
les  fêtes  relatives  à  l'Agriculture  qui  ont  miéri^té 
î'animadveriion  àto  Philofophes;  puifque  ces  ufages, 
à  tous  égards  refpedabîes ,  font,  au  contraire,  di- 
gnes àts  plus  grands  éloges.  Mais  nous  parlons  d^s 
défordres  fcandaleux,  commis  dans  le  IVome  Mendé« 
tique,  du  culte  àts  animaux  en  général ,  de  la  licen- 
ce qui  régnoit  dans  les  procelTions  &  les  pèlerina- 
ges ,  de  la  difcipline  que  fe  donnoient  les  dévots ,  du 
peu  de  décence  qu'on  obfervoit  dans  l'inllallation  dui 
Bœuf  Apis  ,  des  dépenfes  excefTives  qu'entraino^tt 
l'embaumement  de  certains  animaux,  &,  en  unmet^, 
de  mille  fuperftitions  ,  qui  auroient  dû  empêcher  ■ 
qu'on  ne  rendit  cet  Oracle  ïî  funeux-,  par  lequel  les 
Egyptiens  furent  déclarés  le  plus  /âge  de  îous  Us 
peuples  ;  comme  on  déclara  Socrate  le  plus,  fage  ài% 
hommes.  La  force  de  la  vérité  a  pu  faire  parler  en 
faveur  d'un  Fhilofophe;  mais  pour  les  Egyptiens, 
on  n'a  pu  parler  en ,  leur  faveur  que  par  un  grand 
fentiment'de  reconnoiffance:  car  les  Grecs  leur  de- 
'voit^'.t  les  Arts  &  les  Sciences.  Et  il  tombe  aifé- 
ïnen'  dans  l'efprit  des- écoliers  de  croire- que  leurs 
înaitres  font  plus  fages  qu^'cux;  quoique  cela  ne  ioit 
pas  toujours  vrai. 

C'ciï 


fur  les  Egyptiens  &  les  Chinois,      1 43 

C'eft  par  rapport  aux  abus  dont  on  vient  de 
parler,  que  la  maxime  de  ne  rien  innover  eft  faufle 
à,  pernicieufe ,  malgré  tout  ce  qu'en  dit  Piaton.  On 
pou  voit  la/ (Ter  à  la  rigueur  aux  Egj^ptiens  ce  qu'on 
appelle  le  culte  larmoyant;  puisqu'un  peuple  fi  mé- 
lancolique devoit  être  de  temps  en  temps  abandon- 
né à  fa  mélancolie;  mais  il  ne  fiilloit  point  permettre 
à  de  telles  gens  de  Te  battre  eux-mêmes  dans  les 
Temples:  car  ceux,  qui  furmontent  jusqu'à  ce  point 
la  Nature,  l'inO-incl  à  la  raifon  ,rurmonteront  tout , 
à.  il  n'y  a  point  de  forfait  dont  ils  ne  foient  capa- 
bles rauili  obfer^i^e-t-on  en  Italie  que  les  procelnons 
des  Plageilans  ne  font  ordinairement  compofées  que 
de  Scélérats. 

La  doéirinedes  Egyptiens  fur  l'état  futur  de  l'ame 
femble  avoir  été  affez  compliquée  ,  &  M  Mos- 
heim  s'eil  m.ém.e  imoginé  qu'il  régaoit  parmi  eux 
•deux  opinions  entièrement  oppofées  ;  {a)  parce  qu'il 
n'a  pu  comibiner  les  Ecrivains  de  l'Antiquité  qui 
prétendent  que  ce  reuple  adhéroit  à  la  Métemply- 
cofe,avec  d'autres  Ecrivains  d'Antiquité  qui  le  nient. 
Mais  cette  contradidion ,  qui  exifta  bien  uirement 
entre  les  Auteurs ,  n'exifta  jamais  entre  les  Egyp- 
tiens ,  qui  dans  des  temps  fort  éloignés  ne  paroiiient 
pas  m.ême  avoir  eu  connoiiTance  du  fyflême  de  la 
Transmigration  des  am.es.  Et  ce  qu'on  en  lit  dans 
Clément  d'Alexandrie  ,  Diogene  Laërce ,  Philofira- 
te ,  à  le  Poëmandre  du  prétetidu  Hermès ,  ne  dé» 
rive  que  d'Hérodote,  qui  s'eft  à  cet  égard  trompe* 
Et  on  ne  s' tu.  étonnera  pas ,  quand  on  connoît  les 
erreurs  manifeflee  où  les  Grecs  &  les  Romains  font 

tom- 


(a)  Ad  Syfiem.  ImelleJt.  Cudvoorth    Cap.IF,  pag.  iéf. 

Servius  ,  le  Commentateur  de  Virgile  ,  attribue  auiÏÏ 
une  opinion  fingulièie  ai«j  Egyptiens,  mais  qui  eûm^ 
nsi£tftement  faufle. 


i-44        Recherches  Ph'dofophîques 

tombés  en  écrivant  fur  la  Religion  d^s  Juifs ,  aux- 
quels ils  prêtoienc  dift'érentes  opinions .  d{;nL  jamais 
les  Juiîs  ne  furent  à  p^ri^  ;  àc  cependant  on  ne 
cherchoit  point  par -là  à  les  calomnier  ,  puisqu'il  y 
avoit  tant  d'autre  mai  à  dire  d'eux:  mais  cela  venoit 
de  la  négligence  ou  du  peu  de  foin  qu'on  avoit  pris 
pour  s'inftruire;  au  point  que  les  Romains  ne  con- 
Boiflbient  ni  l'hiltoire  ni  les  dogmes  du  JudaiSiT.e, 
qu'ils  toléroient  dans  Rome.  Voudroit  on  après 
cela  nous  perfuader,  qu'un  homme  tel  qu'Hérodote 
Ti'a  pu  fe  tromper  en  écrivant  fur  les  dogmes  des 
Egyptiens?  lui,  qui  n'entendoit  pas  leur  langue, <à 
qui  s'étoit  abandonné  aux'  Interprètes ,  qu'on  fait 
lui  avoir  conté  fur  le  leul  article  des  Pyramides  des 
chofes  que  les  enfants  mêmes  ne  croient  plus. 

îl  eft  fur  que  ceux  qui  adoptent  ftridement  le 
jTyfiéme  de  la  Transmigration  des  âmes ,  comme  les 
Thibétains  &  les  Indous  ,  ne  fe  foucient  pas  du  tout 
«de  conferver  les  corps  morts:  ils  les  brûlent  d'abord, 
ou  les  laiiïent  corrompre  en  terre:  tandis  que  les 
Ethiopiens  &  les  Egyptiens  faifoient  tout  ce  qu'on 
peut  humainement  faire  pour  les  conferver.  Ef  voi- 
là pourquoi  ils  avoient  la  Mer  en  horreur  :  car  ceux., 
qui  s7  noyoient,  ne  pouvoient  être  embaumés  iàns 
lin  extrême  hazard,  fur  lequel  on  necoraptoit  pas» 
Cependant  comme  ils  naviguoient  fans  ceffe  fur  le 
^il,  on  avoit  établi  des  Prêtres  particuliers ,  qui  dé- 
voient repêcher  les  cadavres  &  les  changer  en  mo- 
înies  aux  fraix  du  Public.  Ainiî  on  risquoit  prodi- 
gieufement  en  naviguant  fur  l'Océan.  Cette  opinion 
^toit  très  -  bonne  aufTi  longtemps  qu'on  n'avoit  point 
de  Marine,  &  qu'on  ne  vouloit  pas  en  avoir;  mais 
îorsque  d'autres  temps  amenèrent  d'autres  circon- 
stances ,  <:€tte  opinion  ne  valut  plus  rien ,  &  il 
fallut  bien  la  mitiger  tout  comme  chez  les  Grecs  à 
les  Romains  ,  qui  avoient  été  afTez  inconlidérés 
pour  l'adopter. 


fitr  les  Egyptiens  ^  les  Chhms»     14^ 

Une  prière  qu'on  récitoit  pour  quelques   morts 
en  Egypte ,  &  que  Porphyre  a  confervée ,  {a)  prou- 
ve ,  félon  nous ,  de  la  manière  !a  plus  claire  qu'on 
n'y  adhéroit  pas  du  tout  à  la  Métempfycoie ,  ni  à 
celle  qu'on  nomme  fatale  ou   phyiîque  ,  &  qui  ex- 
dud  les  peines  &  les  récompenfes ,  ni  à  celle  qu'on 
nomme  morale  ou  réelle ,  &  qui  n'exclud  ni  les  une* 
ni  les  autres.  Plutarque  fait  affez  entendre  qu'on  fe 
trompe ,  lorsqu'on  croit  que  les  âmes  humaines  pas- 
foient  dans  le  corps  des  animaux  facrés.  Et  en  effet 
les  Egyptiens ,  auxquels  on   prête   cette   opinion , 
n'en  avoient  jamais  ouï  parler,  non   plus  que  les 
Juifs  n'avoient  entendu  parler  de  l'adoration  du  Co- 
chon &  de  l'Ane,  que  des  Ecrivains  de  l'AntiquU 
té  leur  ont   imputée.    Si  les  Egyptiens  ,  dis -je, 
euiTent  penfé  fur  toutes  ces  chofes  comme  les  Bra- 
mines ,  on  ne  les  auroit  pas  vu  manger  la  chair  des 
animaux ,  &  offrir  en  vidimes  des  Bœufs ,  des  Veaiix, 
des  Chèvres ,  dt^  Brebis  ,  &   une   infinité  d'autres 
efpeces  animales,  que  les  Bramines  n'oferoient  ja- 
mais manger ,  &  bien  moins  tuer  fous  peine  d'être 
châtiés  dans  l'autre   Monde;  (/>)  &   couverts  dan« 
celui  -  ci  de  toute  Tignominie  qu'on  réferva  pour  les 
Poviichis  &  les  Patiak,  deux  fortes  d'hommes  fort 
remarquables,  &  fur  lesquels  on  devroit  nous  procu- 
rer de  nouveaux   éclairciflements  ;  car  j''aî  déjà  eu 
occafion  d'obferver  (]U'il  s'eft  glifle  des  fables  dans 
ce  qu'en  rapportent   les  Voyageurs ,  qui  devroient 
témoigner  moins  d'aigreur  envers  ceux  qui  examU 
Lent  leurs  Relations  à  l'aide  de  la  faine  critique;  car 
cda  elî  abfolument  néceflTaire  pour  empêcher  qu'on 

ne 


f^)  De  Alftinen.  ah  animal. 

(b)  On  peut  voir  d.ins  Holwell  Partie  féconde  ,  cîapitre 
IF,  quel  énorme  châtiment  eft  léfervé  aux  Examines  qui 
tuent  des  animaux. 

Tome  IL  G 


Î46        Kecherches  Phïlofophiques 

ne  rempîifle  encore  l'Europe  de  menfonges  auflî 
groffiers  que  ceux  qui  concern oient  les  Géants  de 
la  Magellanique*  Au  refte,  c'eft  fans  fondement 
qu'on  pourroit  fuppofer  que  ces  Foulïchïs  &  ces 
Patiah  repréfentent  aux  Indrs  deux  tribus  Egyp. 
tiennes  :  celle  qu'Hérodote  nomme  la  cafle  des  ba- 
teliers ,  &  celle  qui  gardoit  les  animaux  immondes , 
comme  les  Cochons. 

D'un  autre  côté,  les  Indiens  différent  extrémem.ent 
des  Egyptiens,  en  ce  qu'ils  ne  font  pas  circoncis; 
&  en  ce  qu'ils  admettent  un  Enfer  dans  la  partie  la 
plus  h^^tào-VOfiderab;  &  en  ce  qu'ils  admettent 
encore  des  châtiments  éternels  pour  de  certains  cri. 
mes  comme  le  Suicide  &  la  Beftialicé.  {a) 

Les   Egyptiens  rejettoient  abfolument  l'éternité 
des  peines  ,  à,  ne  croyoient  qu'au  Purgatoire ,  ap- 
pelle en  leur  langue  Amenîhès;  mais  de  cet  endioif 
aucun  chemin  ne  conduifoit  dire(flement  au  Ciel ,  à 


(fi)  Comme  le  Suicide  eft,  fuivant  les  Indiens,  un 
crime  inexpiable  ,  parce  qu'il  interrompt  le  cours  des 
transmigrations,  on  ne  conçoit  point  de  quelle  manière 
ils  combinent  cette  opinion  avec  la  raoït  volontaire  des 
femmes,  qui  fe  brûlent  elles-mêmes.  Cependant  c'cfl 
un  fuicide  auflî  re'el  que  celui  de  Calanus  ôc  de  quelques 
autres  Bramines  dont  parlent  les  Anciens. 

Je  ne  connois  pas  la  doftrine  des  Egyptiens  fur  le  fui- 
cide} &  on  ne  peut  favoirll  elle  e'toit  conforme  à  celle 
des  Grecs,  que  je  foupçonne  d'avoir  imagine'  une  céré- 
monie aufli  bizarre  que  Tofcillation  pour  aider  Tamî 
de  ceux,  qui  fe  pendoîent  eux- mêmes,à  paffer  le  Styx. 
Cette  ofcillation  confiftoit  à  fufpendre  de  petites  figures 
à  des  cordes,  8c  à  les  balancer  longtemps  dans  l'air; 
cela  tenoit  lieu  de  funérailles  &  de  fc'pulture,  que  la 
Religion  ou  les  Loix  refufoienC  à  ceux  quis'ctoient  de- 
faits  eux-mcmes. 

Q  çurgf  hmimm  ! 


fur  les  Egyptiens  &  les  Chinois,     147 

, tous  ceux  qui  entroient  dans  V  Amenthès  ^  dévoient 
|un  jour  reirufciter,  &  ranimer  le  même  corps  ou 
la  même  matière  qu'ils  avoient  animée  la  première 
fois. 

Suivant  la  Théologie  Egyptienne ,  les  Philofophes 
&  ceux  qui  avoient  embrafle  la  vertu  la  plua  rigi- 
de ,  étoient  les  feuls  dont  l'ame  alloit  directement 
habiter  avec  les  Dieux ,  fans  pafler  par  le  Purgatoire , 
ai  fans  jamais  être  fu jette  à  la  réfurreflion  ;  &  il  faut 
obferver  que  ce  n-eft  qu'en  ce  point -là  que  leurs 
"''^n^es  fe'^  rapprochent  tant  foit  peu  de  la  croyance 
Indous. 

x)ans  les  cérémonies  funéraires  de  PEgypte  on 
fa'.ûiit  au  nom  de  quelques  morts  une  confelfion  pu- 
b'ioue,  par  laquelle  ondéclaroit,  qu'ils  avoient  con- 
(iamment  honoré  leurs  parents ,  qu'ils  avoient  fuivî 
ia  Religion  de  l'Etat  ,  que  leur  cœur  ne  fut  jamais 
fouiilé  par  le  crime  ,  ni  leurs  mains  teintes  de  fang 
humain  au  milieu  de  la  paix, qu'ils  avoient  confervé 
religieufement  &  reftitué  de  même  les  dépôts  qui 
leur  étoient  confiés  ,  à.  qu'enfin  pendant  tout  le 
cours  de  leur  vie  ils  n'avoient  fait  tort  à  per« 
fonne. 

11  eft  manifefte  que  toutes  ces  conditions  étoient 
abtblument  indifpenfables  à  ceux  qui  efpéroient  de 
pouvoir  échapper  à  V Amenîkès  ou  au  Purgatoire. 
Et  il  me  paroit  que  cette  do6lrine  fur  les  devoirs  de 
l'homme  &  du  citoyen  eft  un  extrait  de  celle  qu'on 
lifoit  dans  les  petits  Myfteres ,  où  on  la  voyoit  pro- 
bablement gravée  fur  deux  tables  de  pierre  :  car  les 
Grecs  nous  difent  de  la  manière  la  plus  pofitive , 
qu'on  apportoit  en  préfence  des  initiés  deux  tables 
de  pierre;  &  cette  circonftance  explique  une  infini- 
té de  difficultés» 

Nous  fommcs  ici  Hiftorîens  :  nous  rendons  comp- 
te des  opinions ,  fans  vouloir  précifément  indiquer 
ce  qu'elles  contenoient  de  bizarre  ou  d'inutile:  car 
il  étoit  inutile  fans  doute  de  faire  revenir  une  feçon- 

r  G   2  d^ 


ï4^        Recherches  Phïïofoph'iques 

de  fois  les  âmes  de  VAmenthè^  fur  la  Terre  ;  &  par- 
là  on  eut  ôcé  la  iinguliere  diftindion  entre  ceux  qui 
dévoient  reflufciter  &  ceux  qui  ne  reHufcitoient  pas. 
Cependant  tout  le  monde   fe  faifoit  embaumer  par 

È récaution;  &  Plutarque  dit  qu'il  y  avoit  auffi  en 
;gypte  deux  endroits  où  l'on  chercholt  à  fe  fiire  en- 
terrer préférablement  à  d'autres ,  comme  les  envi- 
rons de  Memphis ,  &  les  environs  d'Abydus.  Mais 
n©us  avons  déjà  remarqué  que  les  Momies ,  très- 
communes  dans  le  voifinage  de  Mempliis,  font  au 
contraire  très -rares  vers  Macl-funé ^^ct  qui  fignifie 
ville  enfevelie  y  foit  qu'on  ne  pui ffe  plus  pénétrer 
dans  les  fouterrains  à  caufe  d'une  montagne  de  rui". 
nés  qui  les  couvre ,  foit  que  le  nombre  des  perfcn- 
nes,  qui  y  ont  fait  porter  leur  corps  ,  n'ait  pas  été 
auffi  confidérable  qu'on  fe  l'imagine.  C'eft  propre- 
ment à  el-Berbl  que  doit  avoir  exidé  le  fameux 
Temple  d'Abydus;  mais  on  en  a  enlevé  jusqu'aux 
bafes  des  colonnes  :  car  les  Turcs  &  les  Arabes  fcient 
ces  colonnes  pour  en  faire  des  pierres  de  moulins , 
èi  voilà  jusqu'où  s'étend  leur  paillon  pour  les  anti- 
quités. 

M.  Niebuhr  ,  qui  avoit  été  envoyé  par  le  feu 
Roi  de  Danemarck  en  Arabie,  croit  avoir  décou- 
vert un  troiiiéme  cimetière  Egyptien ,  fur  une  mon- 
tagne ,  qui  eft  éloignée  de  dix -neuf  grandes  iieues. 
de  l'endroit ,  oii  l'on  paflTe  aujourd'hui  la  Mer  Rou- 
ge à  pied,  fans  avoir,  pendant  le  refiux ,  de  l'eaa 
jusqu'à  la  moitié  de  la  jambe. 

Il  eft  fort  remarquable  qu'on  découvre  des  Monu-î 
ments  Egyptiens  il  avant  dans  l'Arabie  pétrée,  & 
il  feroit  encore  bien  plus  remarquable, s' il  étoitvrai^ 
comme  ce  Voyageur  le  prétend  ,  qu'il  a  exiflé  dans 
ces  environs  toute  une  ville  Egyptienne,  qui  y  pos- 
fédoit  des  termes  bien  cultivées;  (a)  quoiqu'aucun 

Géogra-, 

{a)  So  visU  fcjiïn  ^ehfiH^ne  $tfm  kêemen  ihrtn  Vrjfrungê 

iticès 


fur  les  Egyptiens  &  les  Chinois,     lâ^g 

(géographe,  ni  aucun  Hiftorien  n'en  ait  parlé.  Le^ 
habitants  d'Héroonpolis,ou  de  la  ville  des  Héros,  ont 
pu  porter  quelques-unes  de  leurs  Momies  à  deux 
lieues  au-delà  de  ce  que  nous  appelions  la  Montagne 
taillée  ou  le  Gehel  -  el  -  Mokateb  \  mais  on  n'a  jamais 
ouï  dire  que  les  Egyptiens  fe  foient  ferais  de  pierres 
fépulchrpJes ,  que  M.  Niebuhr  nommQheichenfteine ^ 
&  dont  on  ne  voit  pas  la  moindre  trace  dans  les 
champs  El ifécs  ou  le  grand  cimetière  ,  qui  efî  entre 
Sacckara  &  Bu  fi  ris;  &  fur  lequel  l'imagination  des 
Gr'ecs  s'eii  étrangement  exercée.  Le  Cocyte,  ce 
ileave  £t  redoutable  ,  n'eft  qu'un  chétif  petit  canal , 
qui  dérive  du  Nil;  &  le  Létbé  efl  un  autre  canal 
er.ccre^plus  petit  que  le  Cocyte.  Si  \ç,%  Egyptiens 
choiiiiioient  volontiers  cet  endroit  pour  leur  fépuU 
ture,c'eft  qu'ils  aimoient  d'être  enterrés  dans  le  voi* 
iîr.age  des  Pyramides ,  qui  auroient  pu  réellement 
embellir  les  descriptions  que  les  Mytho!oL,iIles  Grecs 
ont  faites  de  ce  cimetière  ;  &  il  eft  difficile  de  f.voit 
pourquoi  ils  n'ont  jamais  parlé  de  ces  Monuments , 
Lqui  étoient  des  objets  d'une  tout  autre  importance 
ique  deux  foiTés.  Cependant  quand  on  eft  au  milieu 
^tB,  champs  Elifées ,  on  voit  d'un  côté  les  grandes  Py- 
ramides &  de  l'autre  les  petites;  mais  il  ne  faut  pas 
inférer  qu'elles  n'étoient  point  encore  bâties  da 
temps  d'Orphée  ou  d'Homère,  parce  que  ni  l'un  ni 
l'autre  n'en  a  dit  un  mot. 

On  n'a  pu  découvrir  que  les  Egyptiens  aient  eui 
des  livres  qu'ils  attribuoient'à  des  Auteurs  infpirés; 
mais  les  grands  Collèges  fa  foient  paroi tre  ibus  le 

nom 


riV/.T  von  herumfîreifettden  Familien  gehalt  haheu  ;  fondern  mus-- 
[en  nothnxjeudi^  von  den  Emix.ofjnern  einer  grofjen  Stadr  herr'ùh' 
rei;.  Und  vuenn  in  diefer  jetzt  wu/ien  Gezend  eitie  greffe  S ta'dp 
geftanden  hat ,  fo-  mufs  fie  iiberhaupt  auch  beffer  an^sbauet  ^iv^ 
{enjepu  Bef,  voa  Arabien»  S.  -^oz,      '  - 


I 


îja         Kecherches  PJtilofoph'iqun 

»o]n  de  Thoîh  ou  de  Hermès ,  tous  les  ouvrages  qui 
«oncernoient  la  Religion  :  car  aucun  Prêtre ,  ni  au- 
cun particulier  n'écrivoit  en  fon  propre  nom  fur  de 
telles  matières.    Au  refte ,  le  peuple  regardoit  com- 
me facrés  tous  les  livres  relatifs  à  la  Jurisprudence  ,■  i 
à  l'Hiftoire   à,  à  l' Aftrologie  ;  &  furtout  lorfquMte  i 
avoient  été  rédigés  ou  calculés  par   des  Pharaons 
mêmes:  mais  les  Traités  d'Aftrologie  ne  paroiflbient 
pas  fous  le  nom  de  Thoîh  ;  &  on  y  nommoit  les 
Auteurs  comme  Suchîs ,  Pétofiris ,  ou  iSécepfos , 
{a)  le  grand  promoteur  de  cette  fuperftition ,  qu'on 
ne  pourra  jamais  déraciner  de  l'efprit  des  Orientaux» 
Et  nous  venons  de  voir  Kérim-Kan  conquérir  la 
Perfe,  &  être  accompagné  dans  toutes   fes  expédi- 
tions   par  des   Aflrologues  ,    précifément  comme 
Alexandre,  qui  prit  des  Aflrologues   en   Egypte, 
ainli  qu'on  prend  des  pilotes  pour  fe  conduire  fur 
des  para2.es  inconnus  ,  à  li  l'on  en  croit  Quinte- 
Curce,  ils  lui  rendirent  de  grands  fervices  à  i'occa- 
iion  d'une  éclipfe  de  Lune,   qui  eft  très -célèbre 
dans  l'Hidoire  ancienne;  mais  le  récit  d'Arrien  dif- 
fère à   cet  égard    beaucoup  de    celui  de   Quinte- 
Curce.  {b). 

Nous  connoiflons  par  Clément  d'Alexandrie  le 
fujet  de  quarante  -  deux  livres  Hermétiques ,  adoptés 

pal 


^ 


{à)  Quelques  Savants  modernes  ont   regarde  Nècep^ 
€omme  l'inventeur  de  l'Allrologie  judiciaire,  parce  que 
St.  Paulin  a  dit  de  lui  : 

Quique  Ma^os  dociih  m^fteria  vaua  Necepf&s» 
Apud  Aufon.  XIX.  Epift. 

Mais  l'autorité  de  St.  Paulin  n'tû.  ici  d'aucun  poids, 
&  rAftrologie  judiciaire  eft  une  folie  beaucoup  plus 
ancienne. 

{b)  Curt.  Lié,  IF,  Cap,  lo Arrian,   Lth,  Uh 

t»^*  J70. 


fur  les  E^p'iens  &  les  Chinois,     I51 

par  les  grands  Collèges.  On  ne  regrette  paslapert€ 
du  premier  volume,   parce  qu'il  ne  renfermoit  que 
les  Pfeaumes  des  Egyptiens;  mais  on  regrette  beau- 
coup le  fécond ,  qui  prefcrivcit  aux  Rois  la  manière 
dont  ils  doivent  Te  conduire,  &  dont  nous  aurons 
encore  occalîon  de  parler  ailleurs.    Il  feroit  à  fou- 
haiter  qu'on  nous  eût  au  moins  confervé  un  extrait 
du  huitième  &  du  neuvième  Tomes  de   cette  col^ 
lésion ,  où  Ton  traitoit  de  la  Cofmographie  &  en- 
fuite  de  la  Géographie  ,   que  quelques  Auteurs  ont 
regardée  comme  la  fciencc  favorite  des  Egyptiens. 
Cependant  il  eft  bien  certain  que  leurs  lumières  ont 
dù'ètre  à  cet  égard  très -bornées;  &  le  tout  fe  ré- 
daifoit ,  comme  on  l'a  dit,  à  quelques  pratiques  de 
Géométrie  pour  lever  des  Plans  ou  à^s  Cartes;  ce 
que  les  Chinois  n'ont  jamais  fu  ,  &  on  ne  pou  voit , 
avant  l'arrivée  àts  Mllfionnaires ,  donner  le  nom  de 
Carte  à  des  morceaux  de  papier  chargés  de  quelques 
carafteres  mis  au  Nord  ou  au  Sud  d'une  rivière,  & 
où  l'on  ne  reconnoidoit  ni  le  local  ,   ni  les  diihn- 
ces  ,   ni  les  poiitions  relatives    àts  endroits  ,   qui 
étoîent  également  au  Midi ,   ou  également  au  Sep- 
tentrion  :  &  l'Empereur  Kan-hï  dût  emplo  er   des 
Européens  pour  avoir  de  fon  pays  une  Carte  qu'ort 
fait  être  encore  très -éloignée  de  la  perfection;  puis- 
que la  latitude  même  de  Pékin  y  eft  fautive ,  &  la 
longitude  de  cette  ville  peut   être  regardée  comme 
incertaine;  hormis  qu'on  n'ait  fait  depuis  l'an  1730 
de  nouvelles  Obfervations ,  dont  je  n'ai  point  de 
connoilTance. 

S'il  étoit  parvenu  jufqu'à  nous  quelque  Traité 
'  de  "ofmogonie  écrit  par  de  véritables  Egyptiens ,  on 
pourroit  parler  avec  quelque  préciiîon  fur  cette  ma- 
tière ,  qu'on  a  voulu  inutilement  éciaircir  à  l'aide 
de  plufieurs  Ouvrages  fuppofés ,  comme  les  Hym- 
nes d'Orphée,  la  Théogonie  d'Héfîode  &-  les  frag- 
ments de  Sanchoniathon  jparlefquels  •^hilon  a  tâché 
d'illuftrer  ^  ville  de  Byblos  en  particulier  &  toute  là' 
G  4  Fhé^- 


Î52         Recherches  Phïïofophtques 

Phénicie  en  général  ,  fans  fe  foncier  de  THiflaîre 
qu'il  ignoroit ,  ni  de  la  Vérité  qu'il  n'avoit  pas  ?1 
cœur.  Le  plus  habile  de  tous  ces  fauflaires  ou  de 
ces  Pfeudonymes  pourroit  bien  être  celui  qui  a  forgé 
hs  Hymnes  d'Orphée,  où  Ton  croit  au  moins  re- 
connoître  quelques  foibles  traces  de  la  doctrine  de 
i'Egypte,  {a)  que  les  Grecs  &  furtout  Platon  ont 
iînguliérement  défigurée;  foit  parce  qu'ils  n'enten- 
doient  pas  bien  la  langue  de  ce  pays  ,  foit  parce 
qu'ils  la  traduifoient  mal  à.  par  des  termes  qui  né- 
îoient  rien  moins  que  fynonymes,  à  peu  près  com- 
me cela  eft  arrivé  encore  au  commencement  de  ce 
fiéde  par  rapport  aux  Chinois  ;  &  on  fait  combien 
on  a  difputé  fur  la  iignification  de  deux  mots  , 
Tien  &  Chang-ti,  On  vit  alors  une  chofe  allez 
remarquable:  on  vit  un  Tartare,  qui  voulut  mettre 
«d'accord  tous  les  Théologiens ,  en  déclarant  malgré 
la  déciiîon  du  Pape ,  que  les  Chinois  ne  font  point 
idolâtres.  Mais  on  peut  bien  s'imaginer,  que  ce 
Tartare  eût  été  à  fon  tour  très-embarraffé,  fî  on 
3'avoit  contraint  d'expliquer  d'une  manière  claire  & 
intelligible  ce  que  c'eft  qu'un  Idolâtre  :  car  il  n'y  a 
point  d'apparence  qu'il  eût  raifonné  fur  tout  ceîa 
avec  autant  de  fjbtilité  que  quelques  illuftres  Ecri- 
vains Juifs  ,  qui  ,  comme  Abravanel  ,  ont  décidé 
qu'il  y  a  dix  efpeces  d'idolâtrie,  ni  plus,  ni  moins; 
mais  ils  ont  fans  doute  oublié  la  onzième,  qui  con- 
fifte  à  faire  l'ufure  &  à  rogner  les  monnoyes  :  car 
£  les  avares  ne  font  point  idolâtres  ,  perfonne  ne 
reit. 

Il  ne  faut  pas  croire,  quoiqu'on   en  ait  pu  dire, 
que  jamais  les  Egyptiens  fe  foient  fervis  du  terme  de 


{a)  Le  dialogue  entre  Dieu  &la  Nuit,  qu'on  attribue 
à  Orphée,  eft  au  moins  dans  ]e  ftyle  Oriental:  on  en 
trouve  un  autre  dans  Jes  livres  des  Indiens  entre  Dieu 
£c  la  B.aifoii  humaine^  <^ui  ef<  beaucoup  plus  i^Viii^ 


fiif  les  Égyptiens  &  les  Ch'nïois.     i f $- 

Typhon  pour  défigner  ce  mauvais  Génie,-  qu'ils  ap» 
pelloient  en  leur  langue  tantôt  Seth^  tantôt  Baby 
ou  Papj ,  &  qui  ne  faurcrit  avoir  aucun  rapport  avec 
le  Grigrj  des  Nègres.  Mais ,  en  examinant  plufieurs 
fiibles,  qui  concernent  le  Typhon  qu'on  difoit  être' 
toujours  allié  avec  une  Reine  Ethiopienne,  nom- 
mée Azo^  je  ne  doute  plus  que  ce  fantôme  Mytho- 
logique ne  vienne  des  anciens  Sauvages  de  l'Ethio. 
pie ,  qui  avoient  probablement  inventé  qlielquè  in* 
ftrument  fort  groffier  &  fort  bruyant  pour  chafier  le' 
Bi'iby:  car  on  z  découvert  dans  la  Sibérie,  le  long 
des  Côtes  de  l'Afrique  ,<&  dans  le  Nouveau  Monde' 
jufqu'à  Toppo/ite  delà  Terre  du  feu,  une  infinité  de 
.nations  qui  emploient  des  crécelles,  des  fonnailles, 
des  tambours  ou  ^^s  courges  remplies  de  cailloux,- 
pour  cloigner  les  Efprits  mal-faifsnts  ,  dont  les  Sau- 
vages fe  croient  fouvent  alTiégés  pendant  îa  nuit ,  & 
dès  qu'il  leur  furvient  quelque  indifpofîtion  ,  ils  doi- 
vent être  exorcifés  par  les  jonaleurs;  ce  qui  ne  fe 
fait  jamais  fans  un  bruit  épouvantable-,  dont- le  mala- 
de efl;  d'abord  étourdi. 

Comme  les  Egyptiens  ont  témoigné,  on  ne"  dira 
point  de  la  confiance,  mais  de  l'opiniâtreté  à  retenh: 
leurs  anciennes  coutumes  religieufes,  on  peut  être 
à  peu  près  certain  que  Tinflruraent  dont  fe  ferv oient 
les  Ethiopiens  pour  écarter  le  Baby ,  a  été  \t  Sis- 
tre,  qu'on  voyoit  paroître  dans- toutes  les  cérémo- 
nies ou  chaque  alîiflant  en  portoit  un  à'  la  main. 
Et  Bochart  a  même  prouvé  que  dans  àts  iiécles 
très  -  éloignés ,  toute  l'Egypte  a  été  furnommée  la 
Terre  des  Sijires ^  qui,  comm.e  nous  l'avons^  dlD, 
n'étoient  point  des  inftruments  de  Mufîque,  que 
les  céiebres- Muiiciens  d'Alexandrie, dont  parle  Am- 
mien,>(,(2>  aient  jamais  pu  employer  dans  leurs  con-- 

certs- 


(^(i).  Ne  nùtic  qyidem  in  eadem  urhe  Doflrina  vari'^  ftlem,- 
G-  5.  N»n^ 


I5'4        Recherches  PMlofophiques 

certs^  Au  temps  de  Plutarque  le  petit  peuple  de 
l'Egypte  croyoit  encore  que  le  bruit  du  Siftre  fait 
fuir  It  Typhon  ,-  (a)  dont  la  puifTance  diminua  ce* 
pendant  à  mefure  que  la  raifon  fît  àos  progrès,  com- 
iTîe  cela  arrive  dans  tous  les  pays  du  Monde:  car  ce 
n'eit  que  chez  des  nations  enievelies  dans  la  barba- 
lie,  ou  dans  la  vie  fauvage,  que  les  mauvais  Génies 
font  foimidables.  Au  relie,  il  elt  prouvé  par  des 
monuments  qu'on  voyoit  dans  les  villes  d'Apollon 
&  de  Mercure  ,  que  les  Egyptiens  ont  fournis  le 
pouvoir  du  Typhon  au  pouvoir  de  l'Etre  fuprême. 
Et  les  fables  facerdotales  nous  repréfentent  ce  mon- 
ffre  comme  noyé  dans  le  lac  Sirbon,  où  on  le  préci- 
pita dès  qu'il  fut  touché  de  la  foudre.  Il  faut  ob- 
ferver  encore  qu'on  lui  a  toujours  attribué  plus  d'in- 
fluence dans  les  effets  naturels  que  dans  les  aifec- 
tions  de  l'ame  humaine  :  c'étoit  lui  qui  déchainoif 
les  vents  brû'ants,  qu'on  fait  être  dans  ce  psys  ex- 
trêmement nuifibles:  c'étoit  lui,  qui  produifoit  le«; 
fécberefles  extraordinaires ,  &  enveloppoit  les  envi- 
rons de  Péiufe  de  brouillards  étouffants:  c'étoit  lui^ 
enfin ,  qui  régnoit  fur  la  Méditerranée  où  il  excitoit- 
ces  trombes  qui  portent  encore  fon  nom  aujourd'hui* 
parmi  les  Marins. 

De  tout  ceci  on  pourroît  conclure  que  les  an* 
çiens  Egyptiens  ont  été  beaucoup  plus  embarralTé*- 
4' expliquer  l'origine  du  mal  phyfique  que  l'origine 
^u  mal  moral.  Il  eft  aifé  d'admettre  que  Ats  êtres, 
qu'on  fuppofe  nés  libres,  ne  doivent  chercher  qu'en 
«ux -mêmes  la  fource  des  vices  &  des  vertus  :  cette- 
opinion  eft  à.  la  portée  du  peuple  ;   mais  les  fe- 

coudeS' 


JVo«   ap^^  ^^'  exarm  Muf'.cu  ,  nef    Harmomà    £ontuuit% 
Lib.  zi. 

(ai  Typhonem  cïaniorefifirorum  felh  fpff^-  çredcbam*    1^^ 


fur  les  Egyptiens  &  les  Cliinùir.-    îgf 

cbufiTes  de  la  Nature,  que  les  hommes  ne  peuvent 
ni  produire  ,  ni  arrêter,  &  qui  renverfent  égale- 
ment l'innocent  &  le  coupable,  différent  à  Ces  yeux 
beaucoup  du  mal  phyfique,  que  produit  le  défordre 
dei  pallions. 

Après  tout  cela  il  ed  prefqu' incroyable  que  dans 
un  livre  intitulé  Ob/ervations  critiques  fur  les  an- 
ciens Peuples ,  M.  Fcurmont  ait  voulu  démontrer 
fcrieufement  que  le  Typhon  des  Egyptiens  a  été  le 
Patriarche  Jacob  des  Juifs,  à)  Cette  chimère  vaut 
elle  feule  toutes  les  chimères  de  Huet  ,  du  Père 
Kircher  &  de  Warburton.  Des  fables  allégoriques  ^ 
confervées  dans  Plutarque ,  pourroient  faire  croire 
que  les  Egyptiens  regardoient  les-  Hébreux  comme 
une  race  méchante  &  Typhonique  ;  mais  ces  allégo- 
ries n'ont  eu  cours  vraifemblablement  que  parmi  le 
petit  peuple,  &  ne  paroiflent  point  être  extr  ites 
éts  livres  des  Prêtres,  ou,  fuivant  Jofephe ,  on  ne 
difoit  autre  chofe ,  iinon  que  ie&  Juifs  avoient  été 
/éunis  dans  Avaris  ^  qu'on  appelloit  auffi  la  ville  de 
Tjplwju  dont  la  fituation  eft  un  point  qui  intérefle 
la" Géographie,  à  qui  intérefle  encore  bien  davan- 
tage l'Hidoire;  cependant  perfonne  jufqu'à  préfent 
n'en  a  pu  indiquer  l'emplacement.  Mais ,  fuivant 
nous,  Avaris  efi  la  mêm.e  ville  que  Séthron,  dont- 
je  difirid  formoit  la  petite  7>rr^  de  Gofen  :  car  ja-- 
mais  les  Juifs  n'ont  occupé  la  grande,  plus  méridio- 
.îiaîe  de  quarante -iix  lieues,  &  qui  apparténoit  à 
une  ville  nommée  Heracleopûlis  maena.-  La  petite 
Terre  de  Gofen,  au  contraire ,- apparténoit  à  Uéra^- 
cleopolis parva  ou  Séthron  dans  le  Delta»  {b) 

La 


C^)  Tom    I.  Lib.  IL  aap>.  XV. 

(b)  Les  Prêtres  de  rEgvpre  n'inferoient  point  dans 
Jès  Mémoires  hiftoriques  le  véritable  nom  des  Ufurpa- 
xwy:s  de  leur  pays  ;  mais  ils   le^   défignoient-  allégôri- 


Î56        Recherches  Fhlhfophiques 

La    vido're     mythologique  ,     que    les     DfeiïX 
a  voient  remportée  âir  le  Typhon ,  peut  en  un  cer* 
tain  fens  avoir  du  rapport  à  l'expulfion  de^  Roi^ 
bergers,  &  en  un  autre  au defféchement  de  la  Ba.fle- 
Egypte  par  le  moyen  des  canaux,  avant  l'ouvertur® 
defquels  cette  partie  n'étoit  point  habitable  ,  &  il  a. 
du  s'en  élever  des  brouillards  extrêmement  pernicieux,- ' 
Indépendamment  des  autres  caufes  ,  auxquelles  nous»- 
avons- déjà  rapporté  l'origine  de- la  pefle  en  Egypte, 
il  faut  obferver  que  les-  deux  chaiines  de  montagnes  ,- 
qui  bordent  cette  contrée  depuis  les  Catarades  juf- 
qu'à  la  hauteur  du   Caire  ,  en  forment  une  vallée- 
fongue ,  profonde  &  étroite,  où  l'air  ne  pouvant  cir- 
culer comme  en  un  pays  de  plaine,  efl:  par -là  même- 
plus  fujet  à  s'altérer.    Et  cette  vallée  fait  d^ailleurs» 
trois  OU'  quatre  coudes  ;  de  forte  que  le  vent  ne^ 
peut  la  parcourir  en  ligne  droite.     C'eft  ainfi  que? 
l*irrég.ularité  des  rues  de  Conftantinopte  &  leur  peu» 
de  largeur  y  entretiennent  fouvent  Pépidémie;  parce^ 
^uele  courant  d'air  manque  de  force  dans  ces  dé-. 
tours- étroits  pour  entraîner  le  principe  de  la  conta- 
gion.   Les  Anciens  ont  cru  qu'en  Egypte  le  ventr- 
ue pou  voit  même  fe  faire  fentir  affez  à  la  fuperficie' 
«k  la  terre ,  pour  produire  une  agitation  confidérable 
dans  les  eaux  du  Nil;  mais  ils  auroient  dû  fe  con- 
tenter de  dire  que  les  navires  ,  qui  veutent  remonter 
«e^  ûeuv€  à  la  voile ,  font  furpris  de  calmes  fréquents*. 

Auû 


4fuem?nt  par  des  fymboles  odieux.  Carabyfe  etoit  ap< 
pelle  \&  pcis^^mrd ^  Och.^i  Vâne,  tz  le  pTemier  dés  Rois" 
Wrgers  le  Typhon  ou  Seth.  Ainfî  Se'thron  ,  ou  les  Rois* 
bergers  réndoient ,  fe  nommoit  dans  les  livres  facerdo- 
taux  la  ville  de  Typhon,  quoique  Ton  véritable  rronr 
eihnicfue  fût  Go/d-w  ou  la  petite  Cité  d'Hercule.  Ce' 
fout  les  bergers  qui  l'appellaient  Avaris  ou  Aiansy  &c' 
après  leur  expuliion  on  continua  à  Tappeller  ScrhxoiV" 
<i>tt  TyplxoAopolidj  cac  ces  uxjn««  font  iynoBy.niM,. 


fur  les  Egyptiens  &  tes  Chinois.    Iff 

Au  refle ,  il  eft  certain  ,  comme  Aridote  le  prétetid-ir. 
qu'anciennement  le  Nil  n'avoit  qu'une  feule  embou- 
chure naturelle;  C^)  toutes  les  autres  ont  été  faites^ 
de  mains  d'hommes  ;  &  ce  n'eft  point  fans  afFei^a- 
tion  qu'on  a  porté  le" nombre  de  ces  bouches  jufqu'S. 
fept  pour  les  égaler  aux  planètes  :  mais  jamais  les 
Egyptiens  ne  confacrerent  la  bouche  Tajiitlque  au 
Typhon  ,  comme  on  a  pu  le  croire  jufqu*à  préfent  "^ 
la  prétendue  horreur  qu'ils  avoient  pour  îa"  Taniti- 
que,  provenoit  uniquement  de  ce  que  les  Ufurpa- 
teurs,  qu'on  nomme  les  Rois  bergers, y  habitoients 
&  cet  endroit  a  toujours  été  fort  expofé  aux  incur- 
vons des  Arabes  palteurs:  on  y  trouve  même  enco- 
re de  nos  jours-  une  Horde  de  Bédouins ,  qui  font 
paître  leurs  befliaUX  jufque  dans  ce  diftricl;  qu'oa 
a  appelle  la  petite  terre  de  Goien, 

Com.me  notre  but  n'a  été  que  de  faire  fentir  en- 
quoi  la  Religion  de  l'ancienne  Egypte  diiféroit  eflen- 
tiellement  de  lar  Religion  de  la  Chine,  on  nous  diP 

fenfera  d'entrer  dans  de  longues  difcuffions  lur  les^ 
'aiiégyres  ou  les  Fêtes,  dont  le  nombre  n'a  point- 
été  aulli  prodigieux  qu'il  pa'-oît  d'abord  l'être:  car 
foutes^  les  Provinces  ne  célébroient'  point  ces  fo- 
lemnités  à  la  fois  ,  &  il  y  en  a  plufleurs,  qu'on  re-- 
gsrde  commue  différentes:  quoiqu'elles  aient  peut- 
être  été  au  fond  les  mêmes.  La  Fête  des  bâtons,, 
qu'on  avoit  fixée  à  Tëquinoxe  d'Automne  ,  eft  pro- 
bablement la  même  qu'on  célébroit  à  Paprémis  danS' 
le  Delta,  où  les  dévots  fe  livroient  une-  efpece  de 
coHibat  avec- des  perches  ou  des  bàtons^^  dont"  Hé* 

ïodote 


I 


(a)   ME  TE  OR.   LiK  L  Cap    2. 

Aiiftotc  croyoit  que  la  feule  bouche  natureîTé  dti  Nîl' 
eft  la  ;  anopique;  mais  dans  les  temps  lesplus  reculas 
ce  fleuve  fe  déchargçoit  à'  la  pointe  dû  Delta  à  peu 
près  à  trente  lieues  plus  au  Sud  que  n'e'toit  fltné  Ca* 
aope,  ce  que  l'infpedion  du  terrain  lencl  fcnfibls, 

G  7. 


1^8      Recherches  PhihfopMquef 

rodote  dit  avoir  été  témoin  ,  &  on  lui  affura  qu'H' 
n'y  avoit  jamais  perfonne  de  tué.  Ainfî  cette  folie ,- 
quelque  grande  ,  quelque  repréhenfîble  qu'elle  aie 
été,  ne  doit  cependant  point  être  mife  en  parallèle 
avec  les  combats  des  Gladiateurs  en  Italie.  La  fête, 
qu'on  célébroit  au  lever  de  la  Canicule  ,  ne  femble 
pas  avoir  diîFéré  de  la  Fête  des  lampes  qui  conccr» 
roit  la  ville  de  Sais.  Enfin  ce  que  les  Grecs  ont 
nommé  les  IS'Ioa,  à.  les  Romains  les  jours  de  la^ 
ïiaiiTance  d'Apis  ,  coïncidoient  avec. la  Fête  qu'on- 
folemnifoit  au  folftice  d'Eté  ,  comme  Héliodore  s'en 
explique  pofitivement.  C'eft  alors  que  toute  l'E- 
gypte ofFoit  le  plus  beau  fpedacle  qu'on  piit  y 
voir  pendant  le  cours  de  Tannée  :  c'eft  alors  que  des 
homm.es  naturellement  fombres  &  rêveurs  faifoienfe- 
au  moins  de  grands  efforts  pour  furmonter  leur  mé- 
kncolie»  JVÎ.  Niebuhr  dit  avoir  obfervé  que  \ts^ 
Egyptiens  modernes  ne  font  jamais  véritablement- 
joyeux  ,  lors  même  qu'ils  tâchent  de  l'être  ;  &  je-" 
crois  qu'il  en  étoit  à  peu  près  ainfi  dans  l'antiquité  ;• 
quoique  les  Prêtres  n'eufiênt  rien  négligé  pour*" 
rendre  leurs  Théophanîes,  leurs  Psnégyres  &  leurs' 
Pompes  très-divertiiTantes  ;  &  c'eft  ce  qu'Ovide- 
lîomme  les  délices  du  Nil.  Les  anciens  Médecins , 
gui  ordonnoient  à  de  certains  malades  de  faire  le' 
voyage  d'Alexandrie  pour  fe  guérir  ,  n'efpéroient 
jKireme.'iB  point  tant  de  la  bonté  de  l'air  ,  que  de  la! 
«îiveriîté  àts  objets  finguliers  &  des  fpeftacles  que 
l'Egypte  offroit  fouvent ,  &  où  la  débauche  la  plus,' 
grolTiere  n'étoit  q^ue  trop  mêlée.  Cependant  onl 
doutera  toujours,  quoiqu'en  ait  dit  Juvenal,  (^^  que* 
ks  indigènes  du  pays  aient  conftamment  porté  la^ 

diflbv 


ia)  ....     Horrida  fane 

c^^ptus'y   fed  luxuriâ,  quantum  ipje  notaviy 
Marbara  faïuo^o  non  cedit  îurba  Cano^ 


fwr  les  Egypiiem  ^  les  Cltno'îs.     159 

^iflblution  au  même  point  où  la  portèrent  les  Grecs^ 
de  Canope;  car  il  ne  paroît  pas  qu'il  y  ait  eu  dans» 
le  Monde  entier  un  endroit  comparable  à  Canope. 
Qunnt  à  Alexandrie,  Polybe  affuroit  que  de  fon 
temps  on  n'y  trou ./ oit  pas  d'autres  honnêtes  gen3> 
que  "les  Egyptiens  indigènes,  qui  formoient  à  peine- 
la  troiiléme  partie  des  habitants^:  tout  le  refte  étoiC 
un  mélange  de  Grecs ,  de  Juifs ,  &  d'ihommes  ramas. 
(^s  dars  la  boue  des  différentes  contrées  de  l'Eurooe 
&  de  TAfie.  ^ 

Outre   le  Sabath,  que  les  Egyptiens   paroifleïit 
avoir  obfervé  fort  régulièrement ,   i!s  avoient  une 
Fête  fixe  a  chaque  nouvelle  Lune,  une  au  folftice 
d'Eté,  une  au  folide  d'Hiver  ,  une  troifiëme  à  l'é- 
quinoxe  du  Printemps,  &   une  quatrième  à  l'équi^ 
1  noxe  d'Automne.    Toutes  leurs  autres  Fêtes,  hor~ 
'  mis    celle  qui  répondoit  au  lever  de  la  Canicule 
ëtoient  mobiles ,  à.  les  Prêtres  feuls  favoient  dans 
quel  ordre  elles  dévoient  s'arranger  ;  ce  que  les  par- 
ticuliers ne  pouvoient  même  prévoir:  car  cela  dé- 
:  pendoit  de  différentes combinaifons  ,fouventarbitrat- 
!  res:  ils  transféroient ,  comme  ils  vouloient ,  ]qs  Fê- 
tes qui  coïncidoient  dans  des  Néoménies  ou  dans^ 
les  jours  équinoxiaux  &  folftitiaux. 

Aucun  Savant  moderne  n'a  pu  expliquer  pour=.- 
quoi  ces  Prêtres  de  l'Egypte  retinrent  avec  tant  d'o- 
piniàtreté  l'ufage  de  l'année  vague  dans  les  affaires- 
de  Religion.  Ils  cxigeoient  un  ferment  horriÙe  de 
tous  ks  Rois  au  moment  de  leur  inauguration,  par 
lequel  ces  Princes  promettoient  &  juroient  de  ne- 
:  pas  abolir  l'année  vague  ,  qui  étoit  trop  courte  de 
:  cinq  heures,  quarante -huit  minutes  &  trente-fept 
fécondes ,  faute  d'un  jour  ijitercalé  en  quatre  ans.  \à) 


(<t)  Les  Prêtres   de   l'Egypte   n'intercafoiçut  on  joŒt 
•^iie  dans  la  ^uatxiéme  aunc^  fixe  ou  faciès 


îfo        Recherches  Phîlofophtqùef 

Le^  Juifs ,  les  plus  mauvais  Aftronomes  qui  aiefilî- 
^mais  exiïlé,  fi  l'on  en  excepte  peut- être  les  Chi- 
nois, tenoient  de  temps  en  temps  un  Confeil  fe- 
cret,  pour  favoir  s'ils  ajouteroient  à  leur  année  lu- 
naire un  mois,  ou  s'ils  ne  rajouteroient  point.  Or' 
dans  ce  Gonfeil  ils  n'admettoient  ni  le  Roi ,  ni  le 
Grand  -  Prêtre  ;  parce  que  le  Grand -Prêtre  avoit 
intérêt  qu'on  n'intercalât  pas :1e  Roi,  au  contraire, 
avoit  intérêt  qu'on  intercalât.  Ainfi  le  fuffrage  ou 
la  voix  délibérative  de  l'un  &  de  l'autre  étoit  néce5- 
fairement  fufpecfVe.  {a)  Là-deiTus  je  me  fuis  imagi- 
né que  le  Souverain  étoit  à  peu  près  dans  le  même 
cas  en  Egypte  ,  &  les  Prêtres  fe  fouvenoient  foit 
feien  de  ce  qui  éioit  arrivé  lorfqu'on  ajouta  cinq 
jours  à  l'année  ;  car  alor^  les  k'haraons  déclarererit 
qu'ils  choiiîiioient  un  de  ces  cinq  jours  pour  fe  re- 
pofer  ,  &  ii^  ne  vaquoient  à  aucune  affaire  ,  dît 
Plutarque.  D'un  autre  côté ,  l'Ordre  facerdotal  pré- 
tendoit  conferver  le  droit  de  dreiïer  le  Calendriers- 
ce  que  lui  feul  pouvoit  faire  aufTi  longtemps  que 
l'année  vague  fubfïftoit,  &  il  n'en  réiultoit  d'ail- 
leurs aucun  défordre  dans  la  vie  civile:  car  tout  ce 
qui  avoit  du  rapport  à  l'Agriculture  à  au  déborde- 
ment du  Nil,  étoit  fort  exaâement  réglé  par  àcz 
Fêtes  immobiles- ,  qui  indiquoient  au  peuple  les 
nouvelles  lunes,  les  équinoses  d  les  folftices.  En- 
fin c'eft  de  l'Egypte  que  la  Grèce  à.  l'Italie  avoierit 
teçu  les  dieux  feuls  Calendriers  fupportables  dont  on 
y  ait  fait  ufage.    Lucain  dit  que  Céfar,  après  avoir 

ibupé- 


{a)  Voyez  Mof.  Maimonid.  de  confecratione  Kaïendar^ 
'{(§■  ratione  tmercalandi. 

Les  RoiS  de  Jude'e  pouvoient,  dans  de  certaines  ci>" 
confiances,  avoir  inteiêt  que  Tannée  fût  de  treize- 
mois:  mais  il  ne  falioit  pas  faire  dépendre  toiit' cela  de^ 
la  volonté- des  hommes. 


fur  les  Egyptiens  ^  les  Chinois,      ï6î 

foupé  avec  Cléopatre ,  fe  vantia  que  l'année  Julien-- 
ne  ne  Je  céderoic  en  rien  aux  fartes  d'Eudoxe  : 

Nec  meus  Eiichxî  v'wQeîur  fajilhus  an  nus. 

Mais  il  n'y  a  pas  d'apparence  qu'un  homme  qui 
avoic  foupé  avec  Cléopatre,  ait  parlé  de  toutes  ces 
ichofcs;  à  d'ailleurs  Eudoxe  a  voit  étudié  chez  les 
lEgyptiens,  &  Céfar  employa  un  Egyptien  même: 
ainiî  il  ne  pouvoit  fc  vanter  tout  au  plus  que  de  fa 
bonne  volonté. 

Je  terminerai  cet  Article  par  quelques  conildéra- 
tiens  fur  le  prétendu  zèle  à  faire  des  Profélytes , 
qu^on  attribue  aux  Egyptiens  ,  parce  qu'on  trouve 
dans  diiTerentes  contre'es  une  infinité  de  Temples  on 
le  fervice  divin  fe  faifoit  p'-écifément  fuivant  les  ries 
Iliaques  par  des  Prêtres  rafés ,  vêtus  de  lin  ,  &  dont 
la  probité  étoit  très  fufpede.  Mais  jamais  les  vé- 
ritables Egyptiens  ne  fe  foucierent  de  faire  des  Pro- 
félytes; 6c  ce  font  des  Grecs  Afiatiques,  qui  ont 
porté  le  culte  d'Ifis  dans  les  Ifles  de  TArchipéla- 
gue ,  à  Corinthe ,  à  Tithorée ,  &  dans  prefque  tou- 
tes les  villes  d'Italie,  où  l'on  recevoit  les  Néophytes 
fans  les  fouraettre  à  la  circoncifîon ,  qu'on  regardoit 
en  Egypte  comme  une  opération  indifpenfable. 
Quelques  Temples  d'Ifis,  tels  que  celui  de  Bologne, 
peuvent  avoir  jouï  de  revenus  fixes  ,  parce  qu'ils 
étoient  fondés  par  des  familles  Romaines  ou  par  de 
.'iches  affranchis  ;mais  la  plupart  des  autres  n'étoient 
ieiTervis  que  par  des  Prêtres  mendiants  ,  qui  heur- 
loient  aux  portes  avec  leurs  fiftres,  à  ils  faifoient 
troire  au  vulgaire  qu'il  n'y  avoit  point  de  différence 
entre  commettre  un  énorme  facriiege  &  leur  reflifer 
aumône,  {a)  Ce  mal  vint  bientôt  à  fon  comble, 

fans 

i^ii)  Ecqnis  ita  ejî  audax ,  ut  limine  co^t  ahire 
Jaciamem  Fkariâ  timula  ftftra  manu  ? 

QVID,  de  J^ûfit.  L 


j62        Kesherches  Phiïofofophiques 

fans  que  la  police,  qui  vouloit  l'arrêter,  au  moins  à 
Rome  &  en  Italie,  ait  pu  y  réuffir;  parce  que  le 
Sénat  &  les  Empereurs  employèrent  d'aufli  mauvais 
moyens  pour  extirper  les  Iliaques  ,  que  pour  extir- 
per les  Juifs  &  les  Affrologues. 

Au  refte ,  nous  ne  voulons  pas  nier  abfolument 
que  fous  le  régne  des  Ptolémées  il  ne  fe  foit  mêlé 
de  temps  en  temps  parmi  ces  vagabonds ,  &  même 
parmi  les  Galles  de  vrais  Egyptiens ,  que  la  pauvre- 
té perfécutoit  chez  eux ,  &  qui  étoient  des  gens  àt 
la  lie  du  peuple ,  dont  toutes  les  efpérances  fe  foo^ 
doient  fur  la  crédulité  &  la  fuperftition. 


SECTION     VIIL 

De  la  Religion  des  Chinoh. 

CEUX,  qui  ont  tenté  de  mettre  de  l'ordre  dam 
ce  nombre  prodigieux  de  Religions ,  qu'on  fait 
avoir  régné  dans  le  Monde  depuis  fon  origine  ius- 
qu'au  temps  de  l'Empereur  Augufte,  croient  qu'on 
peut  les  réduire  en  trois  claffes:  c'efl:- à-dire  le 
Barbarisme,  le  Scythisme  <&  l'Hellénisme.  ]e  n'exa- 
minerai point  fi  cette  diftindion  a  été  bien  ou  mal 
faite  ,  &  Il  ce  cercle  a  aflez  de  circonférence  poui 
€m brader  toutes  les  efpeces  &  toutes  les  variétés: 
mais  on  a  certainement  dû  établir  une  clafle  particu- 
lière où  l'on  pût  rapporter  le  culte,  que  les  co!a 
nies  Scythes  ou  Tartares  introduifirent  dans  tant  de 
contrées  fauvages  ;  &  on  ne  fauroit  plus  douter  au 
jourd'hui  que  la  Religion  des  anciens  Chinois  n'ail 
été  une  branche  du  Scythisme ,  qui  étoit  appropri» 
au  caradere  d'un  peuple  groflier ,  inquiet ,  ambulan 
ou  nomade  ;  laais  qui  ae  convcnoit  guer«s  à  une  (o- 

ciét 


fur  h  s  Egyptiens  ^  les  Chinois.      163 

ciété  parfible  &  bien  policée.  Auffi  jamais  les  Tar- 
tares  n'ont -ils  confervé  leur  Religion,  lors  raême 
qu'ils  ont  fçu  conferver  leurs  conquêtes  ou  leurs  éta- 
bliflements  ;  à.  c'eft  par  cette  même  raifon  que  la 
Chine  a  adopté  le  culte  Indien  ;  quoique  ce  pays 
fitué  aux  extrémités  de  notre  Continent ,  à,  comme 
féparé  du  relie  du  Monde ,  eut  dû  retenir  ,  à  ce 
qu'il  femble ,  beaucoup  mieux  qu'aucun  autre ,  fes 
inditutions  nationales  ;  mais  elles  manquoi^nt  de 
force. 

J'entrerai  d'abord  dans  quelques  difcufTions  fur 
le  plus  ancien  Monument  des  Chinois ,  qui  eft  indu- 
bitablement la  Table  de  VT-King,  dans  laquelle  M. 
de  Leibnitz  a  au  voir  Xq^  éléments  de  l'Arithméti- 
que binaire  ;  mais  la  conje(5lure  de  ce  grand  homme 
ell  beaucoup  trop  ingénieufe.  Et  il  y  a  lieu  d'être 
furpris  de  ce  que  lui,  qui  connoiflbit  l'Hiftoire  des 
anciens  Germains  »  n'ait  pas  trouvé  auffi  chez  eux 
une  efpece  d'T-  King ,  qui  n'eft  ailurément  autre 
chofe  que  la  Table  des  forts;  à.  je  crois  que,  dans 
i'Antiquité  ,  prefque  tous  les  Scythes  ont  fait  ufage 
de  cette  divination.  L'Q^-  Kîng  des  Chinois  renferme 
foixante- quatre  marques ,  compofées  de  lignes  droi* 
i^^  ,  dont  les  unes  font  brifées  &  les  autres  entières. 
Or  celui,  qui  confulte  le  fort,  prend  en  main  qua- 
rante-neuf baguettes,  &  les  jette  à  terre  au  hazard; 
alors  on  obferve  en  quoi  leur  pofition  fortuite  cor- 
refpond  aux  marques  de  VT-JÙfjg;  &  on  en  augure 
bien  ou  mal,  fuivant  de  certains  points  dont  on  eft 
d'accord ,  &  c'ed  Confocius ,  qui  a  prefcrit  le  plus 
de  régies  pour  ce  genre  de  fortilege;  ce  qui  a  fait  un 
tort  infini  à  fa  réputation  aux  yeux  de  tous  les  véri- 
tables Philotophes,  &  même  de  ceux  qui  peuvent 
lire  fans  préjugés  &  fans  prévention  l'Hiftoire  de 
îa  Chine. 

Que  les  anciens  Germains  aient  eu  des  baguettes , 
qu'ils  jettoient  tout  comme  les  Chinois  les  jettent 

€11' 


164        Kechercles  PhilofcphiqMes 

encore  aujourd'hui  ;  c'efl:  un  fait ,  dont  nous  fom- 
mes  bien  exa(ftement  inftruits  par  Tacite  ;  (à)  &  j'ai 
déjà  eu  occafîon  de  démontrer  ailleurs,  que  c'eil-ià 
l'origine  des  premiers  Buchftaben  ,  terme  qu'on  a 
confervé  jufqu'à  nos  jours,  quoiqu'il  fignifie  main- 
tenant des  chofes  très-diiFérentes. 

La  manière,  dont   d'autres   nations   Scythiques,* 
fixées  dans  le  Nord  de  l'Europe,  ont  jette  les  Runes," 
n'a  diiFéré  en  rien  de  la  pratique  décrite  dans  le  qua^" 
triéme  liv^e  d'Hérodote,  (^)  qui  dit  que  les  Scythes 
n'av oient  de  fon  temps  d'autre  divination  que  celle' 
qu'on  employé  dans  la  plupart   des   Pagodes   de  la 
Chine,  ou  le  prototype  de  la Rabdomancie  efl  atta- 
ché contre  un  mur.  {c)  Ceux ,  qui  veulent  interro- 
ger le  fort,  opèrent  comme  on  vient  de  le  dite,  6c 
©n  obferve  en  q«oi  leur  jet  s'accorde  avec  les  traits 
del'T-i^z>^,  où  iln'eft,  par  conféquent ,  non  plus 

ques-: 


{a)  Tacite  dît  que  chez  les  Germains ,  qui  etoient 
Scythes  d'origine,  le  prototype  de  la  Rabdomancie  eu 
VT'King  fe  trouvoit  grave  fur  les  baguettes:  mais  cela 
levlent  au  même  ,  &  on  verra  que  les  Chinois  fe  fervent 
-auiÏÏ  quelquefois  de  baguettes  infcrites. 

(à)  Il  eft  vrai  qu'Hérodote  dit  ,  qu'il  y  avoit  aufïi 
dans  la  Scythie  des  Hermaphrodites,  qui  employoient 
à  la  divination  des  feuilles  d'arbres.  Mais  ^e  devrois 
faire  une  diflèrtarion  tout  exprès,  û  je  voulois  ici  ex» 
pliquer  ce  que  c'e'toit  que  'ces  Hermaphrodites  d'Héro- 
dote,  &  cette  divination  par  les  feuilles, qui  ne  femble 
pas  avoir  été  inconnue  aux  Chinois»  On  peut  confultcr 
encore  fur  la  Rabdomancie  des  Scythes  &  des  Medes 
Dio  Lib.  I.   Tertije  Compofttiomf, 

(0  Dans  quelques  Pagodes  ces  baguettes  font  plattes, 
longues  d'un  demi -pied,  &  chargées  de  carafteres  î 
mais  on  en  trouve  d'autres, dont  on  peut  voir  la  Def^ 
cription  dans  Wendoza,  Hiftorh  délia  China,  Lib.  /A 
Cap.  m 


fur  les  E^pùens  &  les  Chlnsis.    \6$ 

quedion  de  l'Arithmétique  binaire  que  de  l'Algè- 
bre ;  &  le  terme  de  Grimoire  eût  été  ici  appliqué 
beaucoup  plus  heureufement  par  M.  de  Leibr.icz  » 
qui  étoit  en  correfpondance ,  comme  on  f.it,  avec 
les  Jéfuites  de  Paris  ,  &  furtout  avec  le  P.  Bouvet: 
cependant  ces  Religieux  lui  ont  laiiTé  ignorer ,  que 
les  Chinois  n'employent  leur  T-  Kir.g  qu'à  de^  for- 
tileges  très -repréhenii blés;  &  fî  ce  Philofophe  eût 
été  inftruit  de  toutes  les  circonftances  ,  comme  on 
l'eft  maintenant  en  Europe,  il  eut  d'abord  changé 
d'idée  :  car  jamais  homme  ne  fut  plus  éloigné  que 
lui  de  chercher  la  réalité  dans  de  vaines  fuperiii- 
tions.  Et  lorsqu'il  entreprit  de  juflifîer  les  Chinois 
fur  quelques  imputations  qu'on  leur  faifoit  alors ,  il 
avoua  ingénuement  qu'on  ne  peut  trouver  dans  leure 
livres ,  qu'ils  aient  eu  de  véritables  notions  fur  la 
Création  du  Monde  ;  (a)  ce  qui  afFoiblit  leur  Déis- 
me. Car  ceux-là  font  encore  éloignés  d'être  Déis^ 
tes,  qui  ne  reconnoiiTent  pas  dans  l'Eternel  le  fa- 
bricateur  libre  de  l'Univers,  &  le  maître  de  la  Na^: 
ture  ,  comme  parle  Newton. 

Lorsque  le  Père  Merfenne  fit  imprimer,  qu'il  con- 
noiflbit  jusqu'à  douze  Athées  en  une  maifon  de 
Paris ,  &  que  le  nombre  total  montoit  à  foixante 
irille  dans  cette  ville ,  la  Police  vint  arrêter  les  exem- 
plaires de  fon  Ouvrage  :  on  y  inféra  des  cartons ,  & 
cette  calomnie  grolTiere  ,  bazardée  par  un  Moine 
mendiant,  qui  vivoit  aux  dépens  du  public,  fut 
rayée.  Mais  on  n'ufa  pas  de  cette  précaution  à  Pé-»- 
gard  du  Traité  de  Longobardi ,  autre  Moine ,  qui 
"n'accufoit  point  d'Athéisme  cinquante  ou  foixante 
miiie  homiDes,  nwis  tous  les  Lettrés  de  la  Chine  en 


(a)  Voyez  le  Recueil  de  fes  Lettres ,  &  les  Notes  qu'il 
'  i  faites  fur  les  Tiaites  de  Longobardi  &  d'Antoine  de 
Stie.  JMariet 


ï66         Recherches  Phihfophiquer 

général.  D'abord  une  imputation  de  cette  nature  ne 
put  jamais  provenir  d'un  principe  de  charité;  car 
elle  eft  pour  cela  trop  atroce ,  &  plus  elle  eft  atroce  , 
plus  elle  devroit  être  démontrée  clairement  :  cepen- 
dant rien  au  Monde  n'a  moins  été  démontré.  Ces 
prétendus  Lettrés  font  des  perfonnages  dont  l'igno- 
rance eft  très  -  profonde  :  ils  difputent  fouvent  fans 
fe  comprendre  les  uns  les  autres  ;  &  comme  ils  ne 
fauroient  plus  alors  fe  fervir  de  leur  langue  ,  ils  ont 
recours  à  leur  éventail  ,avec  lequel  ils  tracent  le  ca* 
raftere  des  mots  dont  ils  veulent  indiquer  le  fens. 
Enfin  jamais  idiome  ne  fut  moins  propre  à  difcuter 
dts  fjjets  de  Métapiiyfique  que  le  Chinois ,  appelle 
par  les  voifins  mêmes  de  la  Chine  la  langue  de  corn 
jïtfion  ;  parce  que  les  obfcurités  &  les  équivoques  y 
font  très  -  fréquentes.  Toutes  les  règles  de  Grammai- 
re &  de  Syntaxe ,  qu'on  a  inventées  pour  rendre  les 
autres  langues  diftindes ,  claires  &  intelligibles ,  font 
inconnues  dans  celle-ci,  qui  n'a  d'ailleurs  que  trois 
temps ,  &  quinze  ou  feize  cents  mots  radicaux  ,  par* 
mi  lesquels  on  n'en  trouve  aucun  qui  foit  fynonyme 
de  celui  de  Dieu ,  ni  aucun  qui  (bit  fynonyme  de 
celui  de  Création  ou  Créateur  :  plus  on  y  employé  de 
circonlocutions ,  plus  on  s'y  embrouille.  Si  donc 
quelques  Lettrés  de  ce  pays  font  tombés  dans  des 
erreurs  fur  l'eflence  de  la  Divinité ,  il  ne  s'enfuit 
nullement  qu'ils  foient  Athées  ;  puisque  leur  fuper- 
ftition  même  dépofe  du  contraire.  Tout  ceci  s'ex- 
plique de  la  manière  la  plus  claire,  lorfqu'on  fe  don- 
né la  peine  de  réfléchir  à  Un  paflage  que  nous 
avons  extrait  de  l'Ouvrage  du  Père  du  Halde. 

„  Les  plus  habiles  Doéleurs  de  la  Chine,  dit-il^ 
;,  à  un  peu  de  Morale  près  ,  ignorent  ordinaire^ 
„  ment  les  autres  parties  de  la  Philofophie.  Ils  ne* 
„  favent  ce  que  c'eft  que  raifonner  avec  quelque 
s,  jufteffe  fur  les  effets  de  la  Nature  qu'ils  fe  met* 
„  tent  peu  en  peine  de  connoitre  ,  fur  l'ame  ,  fm 


.,  Te 


fur  les  Egyptiens  ^  les  Chinois.       i6y 

le  premier  Etre  qui  n'occupe  gueres  leur  atten- 
tion, fur  l'état  d'une  autre  vie,  fur  la  néceflité 
d'une  Religion.  Il  n'y  a  pourtant  point  de  Na- 
tion qui  donne  plus  de  temps  à  l'étude:  mais  leur 
jeunelFe  fe  pafle  à  apprendre  à  lire,  &  le  refte 
de  leur  vie  à  remplir  les  devoirs  de  leurs  charges , 
ou  à  compofer  des  Difcours  Académiques.  C'efî 
cette  ignorance  groffiere  de  la  Nature,  qui  fait 
ju'un  grand  nombre  attribue  presque  toujours 
^es  effets  les  plu5  communs  à  quelque  mauvais 
,,  Génie  ".  {a) 

N'eft-ce  point  réellement  une  înjufîice  de  vou- 
loir que  de  tels  hommes  parlent  &  écrivent  en  Phi- 
lofophes  ou  en  Métaphyfîciens  ?  Et  ne  reconnoît- 
on  pas  ici  beaucoup  mieux  des  fuperftitieux  que  des 
Athées?  Au  reft-e,  lorfqu'on  a  prétendu  qu'on  ne 
trouvoit  aucune  idée  de  la  Création  de  l'Univers 
dans  les  livres  Chinois ,  cela  ne  peut  s'entendre  tout 
au  plus  que  de  ceux  qui  ont  été  compofés  avant  le 
treizième  iîecle  :  car  fous  la  Dynaftie  des  Mogol^ , 
on  vit  paroître  quelques  Auteurs,  tels  que  Hou^ 
ping  ,  qui  parlèrent  de  Torigine  du  Monde  à  peu 
près  comme  en  parlent  les  Mahométans. 

Après  VT-King  ou  la  Table  âits  fort$,  quelques- 
uns  font  fuivre  immédiatement  dans  l'ordre  des  li- 
vres canoniques  le  Chou-King^  qui  n'eft  pas  un 
Ouvrage  original,  complet  &  fuivi,  mais  un  recueil 
imparfait  de  quelques  traits  d'Hiftoire,  de  quelques 
lieux  communs  de  Morale ,  &  de  différentes  fuper- 
iiitions.  On  ne  connoit  pas  le  véritable  compilateur 
de  cette  pièce,  qui  mériteroit  bien  mieux  le  nom  de 
rapfodie ,  que  ne  l'ont  mérité  l'Iliade  &  i'Odyffée  ; 
imais  on  voit  clairement  qu'il  vivoit  dans  des  temps 
très-poflérieurs  aux  événements  dont  i]  parle.    On 


(a)  Defcrî^tm  flfe  la  Om,  Tm\  IIU  fa^.  46, 


268  Recherches  Philo/ophiques 

dit  îTiéme  que  le  CIwu-King  n'a  été  rédigé  que  dans 
ïe  fîecle  ou  écrivoit  Hérodote ,  &  il  fera  toujours 
împombie  de  favoir  ce  que  le  redadeur  y  a  ajoute 
de  fon  chef,  &  ce  qu'il  en  a  retranché.  Comme  ea- 
fuite  ce  livre  fut  brûlé  &  rétabli,  il  ne  peut  maa- 
qucr  d'être  rufpecl: ,  à  plufieurs  égards  ,  aux  yeux 
des  plus  habiles  Critiques  de  l'Europe.  Cependant 
on  y  reconnoît  i\es  traces  d'antiquité,  &  les  Chinois 
paroiffent  avoir  été  alors, comme  les  autres  Scythes* 
très  -fujets  à  s'enivrer  dans  les  Provinces  Septentrio- 
nales ,  qui  font  les  premières  où  ils  aient  formé  des 
établilTements  :  car  on  leur  fait  de  fréquentes  remoii- 
trances  fur  le  danger  du  Sampfu ,  dont  les  buveurs 
fe  blafent;  parce  que  c'eft  une  efpece  d'eau -de -vie 
tirée  du  riz,  du  millet,  du  froment,  &  même,  com- 
me on  le  prétend  ,  du  blé  Sarrâfm ,  que  nous  croyons 
être  inconnu  dans  ce  pays  où  la  graine  doit  en  avoir 
été  apportée  d'ailleurs  ;  &  il  y  a  des  Voyageurs  qui 
regardent  auffi  la  vigne  comme  étrangère  à  la  Chine 
où,  faivant  eux , elle n'exlfloit  pas  encore  du  temps 
de  Confucius  ;  mais  cela  eft  incertain ,  &  tout  ce 
qu'on  fait,c'eft  qu'anciennement  comme  aujourd'hu: 
les  Chinois  n'exprimoient  aucune  liqueur  du  raiiin; 
mais  leur  première  méthode  pour  tirer  du  nz  um 
boiiTon  fpiritueufe,  femble  avoir  été  la  même  qu« 
celle  qu'emploient  les  Tartares  pour  diftiller  le  lait  d« 
iument.  Il  n'eit  point  encore  parlé  dans  le  Chou- 
Km .  fie  l'ufage  du  Thé  ,&  nous  ignorons  commeni 
on  y  remédioit  alors  à  la  mauvaife  qualité  des  eaux 
que  les  anciens  Troglodytes  corrigeoient  par  l'infu 
2on  du  Paliurus ,  que  je  foupçonne  être  l'arbre  1« 
plus  propre  à  rendre  potables  les  fources  ameres  d< 
r Arabie  &  des  côtes  de  fon  Golfe;  &  il  fe  peu. 
même  que  fes  propriétés  l'emportent  fur  celles  di 
Théier- 

II  feroît  très- difficile  de  donner  au  Leéleur  un< 
kléc  de  la  manière  bizarre  dont  on  a  traité  ,  dans  I 
^  Chou 


fur  les  Egyptiens  &  les  CJi'woïs.     1 69 

Ch^u-King,  quelques  objets  relatifs  à  la  Phyfîque. 

On  y  volt  non-feulement  paroitr^  les  cinq  Eléments- 

Cui.iois  ;   mais   le  compilateur    prétend  encore  que 

chvjua  de  ces  Eléments  a  un  gcùt  particulier:  de 

î  .:eque,  félon  lui  ,  tout  ce  qui  brûle  ed:  amer: 

::  Il  ce  qui  fe  feme  à.  fe  recueille  ,  ajoute- 1- il,  eft 

ùo'A^;  à.  c'eft  dommage  que   pour   le   prouver,  il 

n'ait  point  cité  la  moutarde  ou  la  coloquinte.    Nous 

ire  lavons  pas  comment  on  a  voulu  trouver  d^ns  de 

il£   profondes   abfuTdités    quelque    rapport   avec    le 

^  .ité  d'Oceilus  Lucanus;  car  ce  font -là  dts   mv- 

-S    qu'il  nous    a    été   impoffible    de  dévoileV» 

i'ieurs  Ocellus   écoit  un  homme  qui  raifonnoic 

inconféquemment ,  comme   on  le  voit  par  \qs 

c--:>:   arguments  qu'il  employé  ,  lorsqu'il  s'agit  de 

p-.ouver  l'éternité  du   Monde  ;   fyftéme  qu'il  n'a- 

t'oit  pas  imaginé  ;  mais  perfonne  ne  l'a  plus  mal 

défendu  que  lui. 

La  Phyfique  &  l'Hifloire  Naturelle  font  les  deux 
points  contre  lesquels  les  livres  canoniques  des  an- 
ciens peuples  de  l'Afie  ont  le  plus  groflîérement 
3éché;  mais  ce  qu'on  lit  dans  Chou-King  fur  les 
î)rtileges  eft  diamétralement  oppofé  à  la  faine  raifon , 
&  nous  nous  contenterons  d'en  citer  ici  un  pafTage, 
^  Si  les  Grands ,  les  Minl/îres  &  le  Peuple  dlfent- 
'Viine  manière ,  (j?  que  vous  fojez  d'un  avis  con^ 
■raire ,  mais  conforme  aiix  indices  de  la  Tortue  G* 
iu  Chi,  votre  avis  réujfira. 

Si  vous  voyez  les  Grands  (j?  les  Mimftres-  d'ac- 
cord avec  la  Tortue  G?  le  Chi  ;  quoique  vous  6?  le 
'iiuple  fojez  d'un  avis  contraire  ,  tout  réuftra  éga- 
kment. 

Si  le  peuple,  la  Tortue  G?  le  Chi  font  d'accord -y 
quoique  vous,  les  Grands  GP  les  Minijîres,  fojez 
Vun  fentiment  oppofé ,  vous  réu/ftrez  en  dedans ,  G? 
*càou'?rez  au  dehors, 

.  Si  la  Tortue  ^  k  Chi  font  contraires  à  Uvisdes 
Tome  IL  H  àm-* 


ifo        Recherches  Philofophiques 

hommes ,  ce  fera  un  bien  de  ne  rien  entreprendre  : 
il  n'en  réfuîteroit  que  du  mal,  {a) 

La  prtmiere  idée  que  la  ledurq  de  ce  paiTage  fait 
naître  ,  c'eR  que  ce  compilateur  du  Chou  -  King  étoit 
un  Chinois  en  délire  :  mais  il  faut  confîdérer  que  la 
mauvaife  coutume  d'interroger  l'Oracle  de  Delphe* 
fur  toutes  fortes  d'affaires  publiques  &  privées ,  n'a 
point  empêché  les  Grecs  de  devenir  une  nation  po- 
licée &  iloriiïante  :  or  il  en  ed  de  même  par  rapport 
aux  fupeiftitlons  dont  on  vient  de  parler  ;  elles  n'ont 
empêché  ni  ies  Cultivateurs  de  la  Chine  de  labou- 
rer leurs  terres,  ni  les  Artifans  de  la  Chine  de 
pourfuivre  leurs  métiers»  Et  quand  il  y  a  eu  dans 
ce  pays  des  Princes  éclairés  &  àts,  Mmiflres  habi- 
ks,  ils  n'ont  non  plus  été  dupes  de  la  lortue,  que 
le  Sénat  Romain  étoit  dupe  des  Poulets  facrés ,  ou 
r Aréopage  &  le  Collège  des  Amphyftions,  de  la 
Pythie.  Cependant  il  feroit  très  à  fouhaiter  qu'on 
pût  purger  fefprit  des  Chinois  de  toutes  ces  chimè- 
res; car  fi  le  corps  de  l'Etat  n'en  eH  point  conftam- 
ment  ébranlé,  au  moins  y  a-t-il  toujours  parmi  le 
petit  peuple  quelques  malheureux  qui  en  fouffrent. 

Il  feroit  facile  aans  un  pays  bien  policé  d'imagi- 
ner quelque  moyen  pour  faire  fabftfler  les  aveugles 
fans  leur  permettre  de  mendier  &  dédire  la  bonne 
avanture  :  cependant  les  aveugles ,  qui  mendient  en 
foule  à  la  Chine ,  ont  acquis  par  leurs  folles  prédic- 
tions tant  d'empire  fur  la  populace,  qu'on  s'eft  fervi 
d'eux  pour  y  répandre  les  dogmes  de  la  Religion  Ca- 
tholique dans  les  carrefours:  ils  avoient  reçu  de  l'ar- 
gent de  quelques  riches  Néophytes,  &  tandis  qu'on 
continua  à  les  payer ,  ils  confeillerent  le  baptême  l< 
ceux  qui  les  confultoient  fur  l'avenir.    Quant  aux 

Moi. 


{a)   CHOU- KING.      F  m*  IV.  Chap,  JF.   Pas* 
X7»  B  lH' 


fur  les  Egyptiens  ^  les  Chinois.      ïjï 

Moines,  qui  ont  dans  leurs  Pagodes  des  baguettes 
pour  interroger  le  fort ,  le  Gouvernement  pourroit 
aifement  leur  ôter  ces  baguettes,  &  leur  défendre 
d'en  faire  d'autres  ;  mais  ceux ,  qui  ont  vu  des  Al- 
manactis  Chinois  ,  imprimés  par  ordre  du  prétendu 
Tribunal  des  Mathématiques  ,  &  qui  ont  réfléchi  à 
toutes  les  pratiques  groiîieres  &  fuperilitieufes  dont 
ces  Calendries  font  remplis,  croient  que  le  Gouver- 
nement de  la  Chine  eft  extrêmement  éloigné  d'ou- 
vrir les  yeux  fur  des  abus  qui  le  déshonorent  dans  le 
dix -huitième  fiécle. 

Il  feroit  fuperilu  de  vouloir  entrer  dans  de  grands 
d<ftails  fur  les  autres  Ki/igs  ou  les  autres  livres  cano- 
niques: celui  qu'on  appelle  le  Printemps  <^  T  Atitom- 
ne ,  n'eft  qu'une  fimple  Chronique  des  petits  Rois 
de  Lon ,  &  il  peut  y  avoir  eu  à  la  Chine  jufqu'à  cent 
&  vingt  Royaum.es  femblables,  que  la  difcorde,  à 
laquelle  rien  ne  réiille  ,  a  anéantis  dans  des  flots  de 
fang  :  car  ces  Etats  fe  faifoient  fans  ce^e  la  guerre 
à  peu  près  comme  les  Aymans  ou  les  Hordes  Tar- 
tares  ;  &  alors  les  mœurs  des  Chinois  ne  difFéroient 
en  rien  des  mœurs  Scy thiques  ;  puisqu'on  y  voyoit 
des  Princes  mêmes  boire  dans  des  crânes  humains  , 
dont  on  avoit  enlevé  la  chevelure,  fuivant  la  barba- 
re coutume  qu'Hérodote  a  déaite  ,  &  qui  reflemble 
parfaitement  à  celle  des  Sauvages  du  Nord  de  l'Amé- 
rique. Quant  au  Chl-King ,c''e{i  un  recueil  de  Vers; 
&  on  y  trouve ,  de  l'aveu  même  des  Jéfuites ,  plu- 
iieurs  pièces  mauvaifes,  extravagantes  &  impies,  (a) 
Il  fe  peut  très  -  bien  que  l'impiété  de  ces  Poéfies 
Chinoifes  n'eft  pas  aum  grande  que  les  Mlfllonnai- 
res  Font  cru;  mais  ce\qu'il  y  a  de  réellement  bizarre 
dans  le  Chi-King^  c'eft  une  Ode  qui  traite  de  la 
perte  du  genre  humain ,  &  où  l'on  attribue  ce  pré- 

ten- 


(■<?)  i)M  Ralie  Dt[cri^tm  de  la  Chine,  Tom,U,p^.  Î^J. 
H   2 


Ï72         Ke  cherche  s  Phiïofophiques 

tendu  mr.lh€iii'  à  une  fen:inje  :  cnfuite  on  y  annonce 
la  deitru(fliûn  du  Monde  comme  très  -  prochaine»    Il 
n'y  a  pas  ici  de  milieu  :  ou  cette  pièce  a  été    fabri- 
quée dans  éQs   temps   fort  poftérieurs   fuivant  des 
idées  Rabbiniques ,  ou  l'Auteur  n'a  compris  dans  le 
Genre  humain  que  la  feule  nation  Chinôife  ,  &   la 
femme  donc  il  parle,  doit  être  la  maîtreffe  de  quel- 
que mauvais    Hince ,  qui,  par   foiblefle  pour  elie, 
aura  mis  les  Magiftrats  aux  petites -maifons,  les  im- 
l>éciles  dans  les  Tribunaux ,  &  les  fripons   dans  les 
emplois.     11  efl  fort  ordinaire  aux  Ecrivains  Chinois 
de  faire  des  plaintes  fur  les  m.alhears  fans   nombre , 
à,  non  fans  exemple ,  dont  l'Etat  a  été  accablé  par 
l'aveugle  pafTion  de  quelques  Empereurs  ;  &  on  voit 
une  féconde  Ode  fur  cette  matière  dans  le  Clti-  Kîng 
même  ,  où  l'on  décrit  les  affreux  défordresoccaflon- 
nés  par  Pao-lfé  ^  la  maitreffe  d'Ovo// ,  Prince   dé- 
voué à  l'exécration  de  tous  les  fiecîes ,  &  qu'on  ap- 
pelle ordinairement  le  Roi  àti  ténèbres.    Au  relie, 
cela  n'empêche  point  que  le  Chi  -  Ki^g  ne  foit  un 
Ouvrage  très  -  fufpect ,  non -feulement  par  rapport 
sux  articles  que  les  Jéfuites  de  Pckin  ont  rejettes  ; 
înais  même  par  rapport  à  la  totalité  du  recueil,  &  il 
faut  en  dire  autant  du  Li~Ki.    Mais  la  paffion  des 
Chinois  pour  le  nombre  cinq  eft  telle  qu'ils  ont  vou- 
lu à  tout  prix  avoir  cinq  Livres  canoniques  pour  les 
égaler  aux  cinq  Eléments  ou   aux  cinq   Manitous , 
qui,  fuivant  eux,   préfident  aux  différentes  parties 
du  Ciel  fous  les  aufpices  du  Génie   fuprême.     Con- 
fuciuG  a  fbutenu  que  les  nombres  pairs  2  ,  4 ,  6 ,  8 
&  10  fontterreftres,  imparfaits  &  grofilers  :   tandis 
qu€  les  impairs  i ,  3 ,  5  ,  "  &  9  font  célefles  ,   & 
furtout  5  &  9  ;  niais  il  efl:  aifé  de  s'appercevoir  que 
ce  préjugé^  très -indigne  fans  doute  d'un  Philofophe, 
^7oit  inféré  une  grande  partie  de  la  Scythie  Afiati- 
que  &  Européenne  peut- être  plufîeurs  fiecles  avant 
1^  naiflance  de  Confuclus.     Et  nous  en  avons  trou- 
l^-éto  traces,  fion -feuteent  parmi  les  Getes,  lt$ 


fur  les  Egyptiens  &  les  Chinois»       \\% 

Lamas,  les  Mongols,  les  Kalmouks;  mais  encore 
:".e2  plulieiirs  peuplades  Tauvages  de  la  Sibérie.  Oa 
:  :  même  que  les  premiers  Samoïedes,  dont  les  Rus- 
ït'i  exigèrent  un  tribut  en  pelleteries  fous  le  Czar  Ba^ 
iîle  Ivanowitz,  apportoient  toujours  ces  peaux  di- 
flribuées  en  neut"  paquets»  Et  en  examinant  des  In'- 
fci'iptions  trouvées  en  Lapponie  ,  je  me  fuis  aufîï 
d'abord  apperçu  que  ce  nombre  myftique  y  domine; 
ce  qui  n'ett  point  furprenant,  ftles  Lappons  defcen- 
dent  A^s  Kalmouks  ou  des  Huns ,  comme  on  a  vou- 
lu le  démontrer  de  nos  jours  par  l'analogie  du  lan- 
lizt.  (a) 

Dans  ce  qu'on  nomme  aujourd'hui  l'ancienne  Re- 
ligion delà  Chine ,  il  n'exifte  plus  ni  Prêtres  ,  ni  Cler- 
gé, il  Ton  en  excepte  la  perfonne  du  Prince,  qui  a 
réuni  en  lui  toute  l'autorité  du  Sacerdoce  &  de  TEn:- 
pire»  Ceux  qui  forment  le  Tribunal  des  Rits ,  ne 
font  ni  f acres  ni  même  capables  d'offrir  les  grands 
facrifices:  l'Empereur  leur  fait  donner  ,  quand  il 
veut  ,  une  baftonnadc  comme  à  àt^  efclaves,  ou  les 
renvoyé  chez  eux,  h  alors  ils  rentrent  dans  la  foule 
&  la  chiTe  des  hommes  ordinaires.  Lorsque  les  Eu- 
nu(^ues  gouvernolent  l'Empire,  leTribu-nal  des  Rits 
n'étoit  auiîi  rempli  que  de  châtrés. 

A  la  Chine  le  Defpotlfme  a  renverfè  le  Sacerdo^ 
€e ,  &  l'a  comme  foulé  aux  pieds  :  car  il  eft  bien 
certain  que  jadis  les  Chinois  ont  eu  des  Prêtres  , 
ainii  que  toutes  les  autres  Nations  Scythes.    Nous 

ne 


(a)  Ces  Caradleres  trouvés  en  Lapponie  font  tracés  de 
fa  forte  : 

iirxxxiii.   f +  f  IIIXXX. 

•    Cette  formule   eft   répétée  plufîeurs    fois    dan?  dift€«' 

pents  endroits,  &    donne    toujours    deux    fois    neuf  ou 

à\x  •  huir.    Voyez   Knui   Leems    Profejors    der    Lappifchen 

' Spi'ixche  ,    Nacbicl.teu   von   den  Lappai,    Pa^,    zzi,  Lé$^7^- 


î74         Recherches  Pkîïofopkiqiîeî 

ne  nions  pas  que  les  Kans  n'aient  toujours  eu  droit 
de  faire  eux-mêmes  de  certains  facrifices,   &  d'im- 
moler de  certaines  vi6limes  :  on  pourroit  même  croi- 
re que  c'eft  en  cette  qualité  qu'ils  fe  font  fait  appel-  v 
1er  Fils  du  Ciel;  &  il  n'y  a  qu'une  fimple  différence- 
de  dialede  entre  le  titre  de  Tan  -jou ,  qu'on  a  don- 
né aux  Princes  des  Kalmouks  ou  à^^  Huns,  &  celui- 
de   Tien-ïfe,  qu'on  donne  aux  Empereurs  de  lî 
Chine:   mais  toutes  les  affaires  de   Religion  n'ont 
pas  été  de  la  compétence  des  Kans  :  aulfi  voyons- 
nous  que  les  Mongols  &  les  Mandhuis  ont  laiffé 
fubfifter  jufqu'à  un  certain  point  l'autorité  des  Ku- 
ttiktus  i  qui  fuivent  les  grandes  Hordes,  où  on  les- 
trouve    campés   à  peu   de  diftance   de  la  tente  du 
Prince,  ou  bien  ils  réfident  à  la  Cour  même,  com- 
me le  Kiituktus  de  Pékin  où  la  Religion  du  Grand 
Lama  domine;  parce  qu'elle  eft  fuivie  par  les  Tarta» 
res  qui  ont  conquis  la  Chine  en  1644.    Mais  plu- 
iieurs  iîecles  avant  l'époque  de  cette  conquête,? ex- 
tinction totale  de  l'ancien.  Sacerdoce  Chinois  avoit 
fait  confier  au  Magiftrat  l'inftruétion  publique,  ufage 
que  quelques  Ecrivains  modernes  ne  fauroient  affez- 
louer  ;  mais  comme  ce  pays  efi:  plein  de  ferles ,  les, 
Magiilrats  de  toutes  fes  Provinces  n'ont  point. une 
Religion  uniforme  ;   &  quoiqu'ils  prêchent  fur  les 
mêmes  fujets ,  leurs^pinions  particulières  peuvent 
aifêment  prédominer ,  dès  qu'ils  fe  fentent  quelque 
zèle,  foit  pour,  foit  contre  les  opinions  des  Sectai- 
res de  Fo  &  de  Lao-Kwm,    Il  eft  ridicule  de  croire 
que  de  petits  Mandarins  ne  fe  laiflent  point  entraî>- 
ner  par  les  feduftions  des  Bonzes ,  qui  ont  tant  de 
fois  entraîné  toute  la  Cour:  au  point  que  l'on  a  vu 
l'Empereur  Kao-tfou  defcendre  de  fon  trône,  <^  fë 
faire  novice  dans  une  Bonzerie.    S'il  exiltoit  un  pays 
©u  le  culte  fût  uniform.e ,  alors  la  m.eilleure  méthode 
pour  donner  à  l'inftruftion  publique  toute  la  force 
qu'elle  peut  humainement  avoir,  ce  feroit  de  la  faire 
laire  alternativement  par  le  MagKtrat  &  le  Clergé ,  fui- 

vsnt 


fur  les  Egyptiefis  &  hs  Chinois.      175 

nt  des  formulaires  invariables   &    approuvés  par 
Aat.     Alors  on  ne  fe  plaindroit  plus  fi  améremenc 

d:  la  foule  des  mauvais  Prédicateurs;  car  ils  feroient 

icus  également  bons. 
On  trouve  qu'il  y  a  eu  jadis  à  la  Chine  un  Grand- 
ie tre  nommé  le  Tai-che-Ung ,  dont  le  pouvoir  a 
ninué  à  mefure  que  la  puiOfance  du  Prince  a  aug- 
enté.    Cette  révolution  à.  beaucoup  d'autres  éner- 

t tient  enfm  tellement  la  Religion  nationale,   dont 

'"S  dogmes  étoient  d'ailleurs  mal  liés  entre  eux,  qu'il 
ut  avoir  recours  à  une  Religion  étrangère;  &  on 
opta  celle  des  Indes.  Mais  malheureufement  elle 
.  :oit  plus  dans  fa  pureté  primitive,  &  c'eft  Fo 
Biidha  ^  qui  avoit  furteut  travaillé  à  la  corrom- 
-,  en  y  introduifânt  la  doctrine  du  repos  &  de 
méditation  ,  d'où  naquit  le  Monachifme ,  ou 
-Ilôt  ce  fléau  dont  je  parlerai  plus  amplement  dans 

-  ..utant. 

Les  Chinois  auraient    beaucoup    mieux   fart    de 

'^^T.ferver  dans  toute  fon  étendue  l'ancien  Miniftere 

;  leur  Taï  -  che  -  ling^  que   de  s'abandonner    aux 

-  onzes ,  nation  pareffeufe  cSc  avide ,  qui  ne  tient  par 
iucun  lien  à  la  conltitucion  de  l'Etat  :  foit  qu'elle 
mendie,  foit  qu'elle  poûede  des  terres,  la  fuperfti- 
tlon  lui  eft  également  nécelTaire:  c'ell  par -là  qu'el- 
le conferve.  11  étoit  d'autant  moins  expédient  de 
fouîfrir  des  Religieux  adonnés  au  Fohifme,  que  la 
Chine  avoit  déjà  alors  d'autres  Moines,  qni  fui- 
voient  l'ancienne  fec1:e  des  Im.mortels,  dont  il  ti\ 
parlé  dans  Hérodote  &  dans  Platon ,  qui  en  avoit 
eu  connoiflance  ,  parce  que  de  fon  temps  elle 
étoit  répandue  au  Nord  de  la  Grèce,  &  dès -lors 
l'es  Getes  l'avoient  portée  dans  la  Yabchie  &  h 
Moldavie. 

Il  n'eft  point  abfolument  étonnant  que  les  Chi- 
nois n'aient  pu  imaginer  eux-mêm.es  une  Religion 
convenable  au  génie  &  aux  moeurs  d'un  peuple  ci- 
viidfé:  mais  on  s'étonne  de  ce  qu'en  choiûITant  par- 

H  4  HiJ 


1-6         KecFiercJies  FhilofopIUqms 

mi  les  Religions  étrangères  ils  aient  fait  un  fî  mau 
vais  choix.  (^)  Dans  les  temps  dont  il  s'agit,  lo 
ca::e  dçs  Parfis  étoit  préférable  au  Fohifme  ;  &  fur- 
tout  pour  un  peuple  pauvre  comme  celui  de  la  Chi- 
ne: car  les  Parfis,  n'avoient  point  alors  de  Moines, 
à.  leurs  dogmes  étoient  précifément  faits  pour  en-- 
courager  l'Agriculture:  aulli  les  Princes  de  l'Aiîa, 
qui  les  ont  reçus  dans- leurs  Etats,  ne  s'en  font-ils 
point  repentis  ;  &  il  feroit  à  fouhaiter  qu'on  pût  dire 
cela  en  Europe  des  Juifs,  qui  auroient  d'autant  plus 
befoin  d'être  réformés  qu'ils  ne  veulent  pas  fe  ré- 
former eux  mêmes  ,  &  ils  font  future  comme  au 
temps  de  JMoïfe.  Au  relie ,  quelque  corrompu  que 
fut  le  culte  àts  Indes ,  lorfqu'on  l'apporta  à  la  Chi- 
ne, il  y  refroit  encore  quelques.inflitutions  fortpro* 
près  à  corriger  la  férocité  naturelle  d'un  peuple  Scy- 
the: car  le  Novateur  BiîcUm  n'avoit  point  diminué 
cette  horreur  pour  reifuiion  du  fang  humain ,  qui 
eara'flérifa  toujours  les  dogmes  des  Indous ,  qui  ont 
par  -  là  racheté  différentes  fuperftitions  ,  qu'on  leur 
pardonne  ou  que  l'on  ne  leur  objefte  p:i3.  Les 
Bonzes,  vouloient  miêm.e  abolir  à  la'Chine  le  fuppll» 
ee  de  mort  ;  mais  ce  fuppiice  ne  fiuroit  être  aboli 
dans  un  Etat  defpotique ,  où  rien  n'ell:  plus  variabls 
que  la  volonté  d^ç.^  Princes  qui  fe  fuccédent  toujours 
fur  un  trône  chanceliant.  L'avis  des  Bonzes ,  loin 
d'avoir  prévalu  à  l'égard  des  coupables ,  n'a  pas  me»- 
me  été  adopté  à  l'égard  de  leurs  familles  innocen- 
tes ,  que  le  Gouvernement  de  la  Chine  traîne 
toujours  fur  l'échaffaud ,  fi  l'on  en  excepte  les  fem»- 
mes ,  qu'on  vend  comme  efciaves ,  fuivant  la  maxi-- 

m.e 


(a)  Quelques  Hiftoriens  difènt  que  l'Empereur  Min^'^ 
ti  incioduilit  la  Religion  Indienne  à  la  Chine  à  Tocca* 
iion  d'une  apparition  ^  d;ujie  propKe'tiô  de  Confuciui-;; 
aia^Gt-  ce  fonî-  là  des  fabi&s  grolïieres^ 


fiiT  les  Égyptiens  &  les  CR'moh.      i^f 

me  des  Scythes  dont  parle  Hérodote;  Qa)  &  ce  fortt 
dK.2  colonies  Scythiques,  qui  ont  répandu  cette 
coutume  en  RufTie,  où  elle  a  fubrilté  jufqu'à  nds 
jC'jrs. 

L'nncienne  Religion  de  la  Chine  confîîtoit  prirt-- 
cipaletnent  dans  des  facrifices  qu'on"  offroit  fur  des* 
montagnes,  o\\  les  Empereurs  ferendoient  avec  le 
Grand -Prêtre  ,   &  ils  y  immoloient  vraifemblable- 
ment  l'un  6c  l'autre  Aç.s  viiflimes.     On  montre  dans 
lâ  Province  de  Chan-tong  une  montagne  appellee 
Tai'chan^  qlie  quelques  Chinois  regardent  comme 
là  plus  haute  de  leur  pays  :   or  on  fait ,  &•  par'  la 
Tradition  &  par  l'Hiftoire,  que  c'eft  fur  fon  fom- 
met  que  l'on  a  longtemps    facrifîé.    Mais  les  \iu 
fcriptions,  qui  doivent  y  exider  ,  p'aroiflent  fort  fuf- 
peftes  ;   quoiqu'il  ne  foif  pas  impoffible   qu'on  y' 
rencontre  quelques  monuments  comme  fur  plufieurs* 
hauteurs  dû  Nord  de  l'Europe  ,  où  le's  Sesnnina-- 
viens  ont  entadé  à^i  pierres  prodîgieufcs ,  quelque- 
fois chargées  de  Runes.  Et  les  carafteres  de  la  Lapo- 
ponie,  dont  on"  vient  de  parler  ,  croient  taillcj  dans- 
'des  poteaux  plantés   fiir  la  crête"  d'un  rocher  très- 
élevé,  où  des  débris  doflements  confufément  épars- 
prouvent  que  les  Lappons  ont  fait  des  immolations  • 
plufieurs  années  de  h}^i(:^  ^  cette  ptirticularité  n'af-- 
foiblit  afllirément  f  oint  le  fentiment  de  ceux  qui  re-- 
gardetvt  ces-peuples  comime  une  filiation  des  Huns' 5 ; 
puifqu'on  connoif,   dans  là  Province  du  Chen-fi^y 
la  montagne  ou  l6â   Huns  eux-mêmes  ont  facririé. 
Enfin  on  trouve  dans  la  Tartarie  &  une  pisrtie  de  la'' 
Sibérie  des  élévations  fem.blables  far  lesquelles    l'es^ 
Voyageurs  ont -encore- vu  de  dos  iours-pratiquer  des 

céré- - 


{ayQj\^s  nwy'fe  Rex  afjuH ,  eonou    /.9  libâroj  qwdem  re-- 
Ihqnh  ;   fed  vjiivef[<it    mares    'mterfidi- ,  fc^ininh   mi  'Ufu-^'- 


r'jB        Re^Fierchs  FmëfopRqiies 

ecréiiionies  rcligieufes  ;  &  cette  coutume  doit  avoir 
été  prefque  générale  parmi  la  plupart  des  Scythes ,, 
dont  ks  Chinois  defcendent  indubitablement,  &  le- 
nom  de  leur  Grand -Prêtre  paroit  avoir  été  relatif  1 
des  facrificea  offerts  dans  des  lieux  élevés.  Mais  la 
difficulté  eft  de  favoir  à  quelles  efpeces  de  Divinités 
on  les  adreflbit  :  car  la  Théologie  Chinoife  a  rempli 
le  Ciel  &  la  Terre  d'une  innombrable  foule  de  Gé^ 
nies  ,  parmi  lefquels  ceux  des  Montagnes  ou  ley 
Oréades  occupent  un  rang  très  -  diflingué  ,  &  on 
leur  témoigne  encore  aujourd'hui  des  honneurs  di- 
vins dans  toute  rétendue  de  l'Empire,  où  les  Pago- 
des les  plus  célèbres  font  fituées.  fur  les  plus  hautes 
montagnes.  ^^) 

Des  hommes ,  qur  n'avoient  ni  villes  ,  ni  ferte-i 
reCTes,  &  qui  étoient  fouvent  en  guerre,  comme  les 
Sauvages  des  pays  froids  y  font  prefque  toujours, 
ont  pu  trouver  fur  les  hauteurs  une  rétraite  après 
avoir  été  battus  dans  les  plaines:  il  eft  donc  allez 
î]atr.rel  qu'on  ait  choifi  ces  afyles  pour  y  remercier  le 
Giel  ou  pour  l'implorer  de  plus  près;  &  infenfible- 
nient  en  aura  fixé  fur  les  Montagnes  des  Divinités 
locales,  pour  leur  offrir  le  fang  des  vidimes  ,  qu'on 
avûit  d'abord  offert  au  Giel  viiible:  car  l'invention 
des  Génies  ou  des  fantômes  qu'on  appelle  ainil  , 
p^roîl  poilérieure  au  culte  des  Aftres  &  du  Firma» 
ment* 

Lorlque  ie  Père  lé  Comte  foutient  dans  fes  Mé^ 
moires ,  que  les  Chinois  ont  honoré  le  Créateur  dans 
le  plus  ancien  Temple  de  l'Univers  jaufTi tôt  la  Sor- 
bonne  allarmée  mal  à  propos  condamna  cette  propo^ 
ition*  C^)  Cependant  on  ne  voit  pas  en  quoi  une 

telle 


(a)  Nouveaux  J^lémohes  fur   rêî^t  J?réjent    de   la  Chinr, 
'^om,  1.  Lettre  IV. 

n)  Qnfwa  facultatif  Thsoh  Far  if  iatR  in  frofofitionei 


fur  les  Egypfms  &  les  Chinots,       179 

Ceile  propofition  a  pu  être  de  la  compétence  de  la 
Sorbonne  ;  vu  qu'il  s'agit  ici  d'un  fimple  fait  hiftori- 
que,  qui  n'intéreffe  en  quelque  manière  que  ce  foic 
la  Religion  qu'on  profeffe  en  France.  Il  failoit  iais- 
fer  jUjE^er  de  toutes  ces  chofes  des  Hiftoriens  &  des 
rhilofcphes  ,  &  alors  on  fe  feroit  apperçu  claire- 
ment ,  que  le  fait  hazardé  par  le  Fere  le  Comte  eft 
une  fable  &  non  une  hérclîe.  Dans  les  flécles  les 
plus  reculés  les  Chinois  n'avoient  pas  même  dts 
Temples  ,  puifqu'ils  facrifîoient  fur  les  Monta- 
gnes comme  les  autres  Scythes  Afiatiques:  &  fî  M. 
de  Leibnitz  n'a  pu  découvrir  aucune  trace  de  la 
Création  du  Monde  dans  leurs  livres  écrits  longtemps 
après  qu'ils  furent  policés,  il  eft  alfé  de  s'imaginer 
quelles  ont  dCi  être  leurs  idées,  lorsqu'ils  étoient  en- 
core barbares.  Et  leur  barbarie  paroit  avoir  été  très- 
grande  jufque  vers  l'an  II 22  avant  notre  Ere:  car 
on  dit  qu'alors  un  Conquérant  nommé  Vou-vang^ 
vint  avec  deux  ou  trois  mille  hommes  ^'emparer  de 
k  Chine  où  il  fit  quelques  îoix  ,  à  où  il  tâcha  de 
axer  les  habitants ,  qui  inclinolent  encore  vers  la  vie 
ambulante  ;  puifqu'ils  transféroient  fouvent  leurs- 
bourgades ,  qui  n' étoient  que  des  aiTemblages  de  ca-» 
banes  portatives  &  àt's.  tentes.  Alors  toutes  le& 
connoifTances  hiftoriques  confiftoient  en  quelques 
traditions  fur  les  fucceffeurs  de  l'ancien  Kan  Fo-hi  ^ 
que  fa  mère  conçut  miraculeufement  :  car  il  n'eut" 
point  de  père ,  à  ce  que  difent  les  Mythologiftes  de 
la  Chine  ,  qui  doivent  avoir  copié  cette  ^ble  fur 
celle  qui  a  eu  cours  parmi  les  Scythes .  qu'on  fai£" 
aufïï  avoir  rapporté  leur  origine  à  une  fille,  qui  ac- 
coucha par  prodige  d'un  enfant  appelle  Scytha  fui- 
van  £ 


t^cerptas  ex  libris ,  Mémoires  fur  la  Chine,  Hift'oîre  de 
TEdit  de  TEmpereuf  Cang^hi,  &  Lstties  fur  l§s  Cçié- 
«onles  Clilnoii^. 

■  H  5 


^W(3:         KecliercTtes  Flûlofoplnque:' 

V2x\t  Diodore  de  Sicile:  car  Hérodote  prétend  ca^eK- 
le  n'étoit  pas  vierge,  k  lui  Tuppcfe  un  commercet 
avec  Hercule,  dont  il  n'eft  jamais  queftion  dans  les-, 
fables  Scythiques.  Au  reQe,  Hérodote  &  Diodore "^ 
s'accordent  fur  la  figure  monflrueufe  de  cette  fem*-,' 
me, .dont  les  Scythes  fe  croyoient  iflus  i  fon  corps' 
depuis  le  bas  de  la  poitrine  relTembloit  à  celui  d'un 
Serpent  ;  à.  voilà  ce  q.ue  ks  Chinois  difeat  -de  Fo-hi^- 
niéme.  (a) 

La  finguliere  analogie ,  qui  exifte-  entre,  ces  tradi-  ' 
lions  populaires  ,   prouve   qu'elles  ont  été   puifées- 
dans  une  fource  commune;  &  £  à.  cela   on-  ajouts 
La  conformité  entre  l'emblème  du  Dragon-,,  que  lea 
Scvthes  (S.   les  Chinois  ont  porté-  dans   leurs   dra- 
peaux ,  on  fe  convaincra  de  plus  gn  plus  que  ces' 
deux   nations  fortoient  d'une-  m.ême  tige  :    car  lej;- 
prerr^crsdrapeaux  des  Empereurs  de  la  Chine  étoient 
attachés  comme  des- voiles  de  navires  à  leurs  chars, 
&  s'eniloient  lorfqus  le-  vent   les  faifiiToit  ,    ainfî 
^ae    les   enfeignes    Scythiques- ,.  décrites    par    èxa 
rien,  g) 

0!ïï 


(a)  Le  Père  de  Prémare  ,  qui  a  fait,  comme  oîî? 
ûit ,  beanccr^)  de  recherches  fut  la  mythologie  Chinoî- 
fe  ,  dit  qu'un  Auteur  nommé  Ven-  tfé  prétend  que  Fo-  hf 
nvolî  le  corps  d'un  ferpent.  Quarit  à  fon  /'^r^",  ajoute-t-il  ,.< 
les  CI  mois  d'tfem  qiiil  n'en  eut  point  ,  (^  que  fa  mère  le- 
conçut  par  îr.h\ick,  Difcours  Préliimnaira  du  Chn- KinQ 
pag.   io7i' 

(h)  Oï\  î'«ft' contenté  d'indiquer  ce  pafïàge  d'Arrîen-i 
dans  la  Préface;  mais  ici  nous  en  inférerons  la  traduo. 
tion  L"tJ rie. 

Si^na  Scytlica  fuin  Dr  ricanes  convenienii  longTtud'me  pendek-^' 
tes  ex  coittir.  Fiunt  aiitem  ex  pannis  inter  je  confutrs.,  isY-*- 
vcrfi  -  cohrihif ,  capiie  ,  reliquoque  cor  pore  omni  ad  caudamr 
ttfque  fmîii  ferpentibus  ;  in  fpeciem  maxime-  formidabilem  y» 
qtamum  potefl ,  infir^iHo. .  Uvmtur  autem  his  fophifmatibus-ti 
qiuiiido  qHieû  fiant  eq^ui ^  ml  amj^liHS   q^uam  ,J>amoi .  videos  dk> 

verfu;. 


fiXT  lés  Egypûeîu  &  les  Climotu    r^-r 

On  afTure  qire  îe  plus  sncien  ïimulacre  xtiU 
gieux  ,  que  les  Chinois  aient  fabriqué,  a  été  un 
Trépied ,  on  pour  parler  d'une  manière  plus  intelli- 
gible, un  grand  vafe  à  trois  fuppports  ,  garni  dfe- 
deux  anfes  ,  tel  que  ceux  dont  il  eft  parlé  dans  Ho- 
mère &  dans  des  vers  attribués  fans  raifon  à  Héfî3- 
de*  Mais  nous  ne  favons  pas.  comment  on  a  pa 
trouver  du  rapport  entre  ce  Trépied  de  la  Chine  de 
celui  de- Delphes;  hormis  qu'on  n'adopte  la  tradi- 
tion qui  a  eu  beaucoup  de  vogue  dans  l'Antiquité', 
&  qui  attribuoit  la  fondation  du  Temple  de  Del- 
phes à  des  Scythes  furnommés  Hyperborcens  ;  parce 
qu'ils  habitoient  au  Nord  des  Monts  de  la  Thrace", 
dans  lefquels  les  Grecs  Méridionaux  pbçoient  fa 
fpurce  do  vent  appelle  Borée:  de  forte  qu'à  leur 
égard  toutes  les  peuplades  répandues-  au-delà  de  k 
Thrace  ,  étoient  Hyperboreennes.-  Mais  on  en 
imagina  eniTiite  d'autres  vers- les  Alpes  &  même  vers 
lès  Pyrénées-,  à.  ce  font  celles-là  qui  doivent  avorr 
facrijEié  àts  Anes  ,  &  porté  dans  la  Grèce  les  pre- 
miers- plants  d'Oliviers,  qui  n'y  venoient  pas  à(t3. 
environs  de  Saïs  dans  le  Delta.  Mais  quand  mêm'e 
les  Scythes  auroient  fondé  le  Temple  de  Delphes-, 
que  Paufanias  dit  avoir  été  dans  fan-  origine  une 
chétive'  Cabane  ;  il  efl  certain  que  le  culte  y  fut  en- 
faite  très- altéré  à.  mêlé  de  pratiques  Egyptiennes, 
conme  nous  le  voyons- par  le  Loup ',  qiii  y  étoît 
confacré  à  Apollon  ,  précifément  comme  dans  la  gran> 
de  Préfecture  Lycepolitaine  de  la  Thébaïde; 

Au  relie ,  les  anciens  Chinois  ne  fe  contentèrent? 
pas  d'avoir  un  vafe  m.yftérieux;  car  ils  en  firent  en- 
core huit  autres.    El  ce   font  -  là  les  -  Talismans  „ 

aux- 


ver  fî  •  colores  ad  inferiora  dependemes  :  quando  ver  à  currunr^. 
miati  tvr^efcmt.in.tamv.m  ut  ipfas  quoqtte  feras  [pede  fëfé-^ 
■^i>M,     TÀCTI.   png.  80. 

•■  Ht: 


2 82        Recherches  Phiîo/ophlques 

auxquels  on  attacha  les  deRinées  de  l'Empire ,  partï-- 
gé  alors  en  neuf  Provinees  ,  dont  chacune  étoit , 
par  conféquent  ,  fous  h  proteclion  d'un  de  ces^ 
Chaudrons  à  trois  pieds* 

Cette  fuper/lition  bizarre  ne  peut  avoir  fa  fource" 
^ue  dans  les  facrifices  où  l'on  aura  d'abord  employé" 
(hs  Trépieds  pour  y  cuire  les  vidlimes,  &  on  fait 
que  les  Scythes  les  cuifoient  dans  des  efpeces  de- 
marabouts  ,  qui ,  à  leur  grandeur  près ,  refiembloient 
aux  cratères  de  Lesbos  T  enfuite  on  aura  révéré  les 
vafes  mêmes ,  fous  prétexte  que  jes  Génies  où  les 
Manitous  s'y  logeoient  pour  goûter  la  viande  qui 
leur  étoit  deftinée ,  &  les  Chinois  leur  ont  ofFert 
Gomme  tous  les  Tartares  de  la  chair  de  Cheval, 
Leurs  autres  vidlimes  confident  en  Chiens,  en  Co- 
chons, en  Poules  ,  en  Brebis  &  en  Bœufs:  mali- 
ces facrifices  cruels  &  fanglants  n'ont  pu  avoir  lieu 
lorfque  les  Empereurs  ont  exadement  fuivi  la  Reli- 
gion des  Indes ,  qui  ne  permet  en  aucun  cas  le  bru- 
îlci.'.e*  {a')  Et  ce  n'elt  que  depuis  l'etablifTement  de 
cette  Religion  qu'on  a  quelquefois  défendu  de  tuer 
ÛQS  Chameaux,  des  Vaches  &  des  Chevaux:  cepen^ 
dant  le  peuple  les  mange  lorfqu'ils  meurent  de  vieil-^ 
leiTe,  &  lors  même  qu'ils  meurent  de  maladie,  con>- 
2ïie  on  le  voit  tous  les  jours  à  Pékin  &  à  Canton  ;; 
fans  que  la  police  fe  mette  en  peine  de  faire  cefTer 
fies  abus ,  d'où  il  peut  fouvent  réfulter  une  indifpo- 
iition  épidémique.  11  paroit  que  c'eft  l'extrêirie  mi« 
fere  ,   qui  y  a  fait  furmonter  cette  averiion  que 

l'hom^ 


Cà)  Sous  le  régne  de  l'Empereur  Kao-  tfu  on  n'iramo- 
îa  aucune  viftime  pendant  les  grands  facrifices,  ^  ce* 
Prince  oidonna  de  fubftituer  des  figures  de  pâte  auar 
animaux.  Mais  cet  ulage,  plus  utile  à  la  Chine  qu'aux 
Jndès- mêmes,  a  depuis  été  aboli,  &  les  boucheis  onï 
-25paiu  dans  les  facrifices. 


fur  les  Egyptiens  &  !^s  Ckbiois*      j  8^ 

Phomme  a  naturellement  pour  une  nourriture  de  cette 
cfpece  ;  &  tandis  que  la  lamine  enlevé  fouvent  une 
partie  de  la  populace  dans  les  villes  de  la  Chine ,  lear 
Mandarins  fervent  fjr  leurs  tables  des  nids  d'oi-- 
féaux ,  des  nerfs  ou  des  tendons  de  Cerfs ,  des  na- 
geoires de  Requins,  des  pieds  d'Ours, des  Sivalofs ,. 
éç.s.  Champignons  des  Moluques,  &  enfin  tout  ce 
qu'ils  ont^  pu  imaginer  de  plus  cher  &  de  plus  exquis 
à  leur  goût. 

Après  qu'on  eut  ccnfacré  les  neuf  Trépieds  myfl 
térieux  dont  on  vient  de  faire  mention ,  un  Prince 
connu  fous  le  nom  de  Vou-jé  érigea  encore  à  la 
Chine  un  autre  iimulacre,  qui  repréfentoit  le  Génie 
du  Ciel  fous  une  forme  humaine ,  comme  l'afîure  le' 
Père  Amiot  dans  un  mémoire  envoyé  à  M.  de  Gui- 
gnes. (^)  Mais  ce  fait  nous  paroît  peu  probable;, 
parce  que  ce  n'étoit  point  la  coutume  des  anciens 
Scythes  d'employer  d.ç.^  (latues  dans  le  culte  reli- 
gieux. Et  ce  qui  augmente  à  cet  égard  beaucoup 
nos  foupçons,  ce  font  les  circonftances  bizarres,  que- 
le  Père  AmJot  rapporte  au  fujet  de  ce  iimulacre  oa 
de  cet  automate  Chinois ,  qu'on  faifoit ,  félon  lui  ,- 
jouer  aux  échecs  ou  aux  dames  contre  les  Courtifans> 
difgraciés;  &  quand  ils  ne  gagnoient  point  la  partie,, 
©n  \t^  maflacroit  dans  l'inftant;  ce  qui  arrivoit ,  dit- 
il  ,  prefque  toujours.  Cette  fable  ridicule  &  groffiere: 
cache  vraifemblablement  une  coutume, qui  peut  être: 
la  même  que  celle  dont  il  efl:  (^uellion  dans  Hérodo- 
te, au  fujet  des  Scythes  accufes  d'avoir  fait  un  faux: 
ferment  en  jurant  par  le  trône  du  Roi.  Soit  pour 
les  convaincre ,  foit  pour  les  abfoudre ,  on  faifoit  jouer 
entre  eux  les  Augures  à  une  efpece  de  divination  ou^ 
<de  jeu  de  ha'zard ,  &  ceux  qui  perdoient ,   étoienc 

mis- 


ià)  11   eft  infeié   daas  les   Obfervations  fur  le  O.m^ 


f#4         Recherches  Philo fopBqueï 

mis  inhumainement  à  mort,  hormis  qu'ils  ne  fufTenr^ 
tous,  d'accord  à- déclarer  que  l'accufé  avoit  fait  le  faux 
ferment  qu'on  lui  imputoit.  -^u  refte,  il  efl:  aifé' 
d'entrevoir  dans  cet  ufage  Timmolation  des  vidimes 
humaines  qu'an  ofFroit  fous  prétexte  de  proFonger' 
la  vie  des  Rois  malades,  &  telle  efl:  l'origine  dé- 
cès dévouements  dont  on  cite  tant  d'exemples- 
dans  l'Hifloire  Chinoife,  qui  efl:  éclaircie  eii  diffé- 
rentes parties  par  nos  R-ccherches  fur  lès  mœurs* 
Scythiques. 

Ce  n'efl  proprem.ent'  que  parmi  les  Ifledors^donf- 
ks  uns  habitcient  au  Sud  de  l'Oxus,  &  les  autres- 
dans  l'Igour ,  qu'on  trouve  les  facrifîces  annuels  eh- 
i'honneuï  des  Ancêtres,  &  les  offrandes  faites  aur^ 
Morts,  ainli  que  cela  fe  pratique  de  tout  temps  che^: 
les  Chinois,  qui  paroiflent  avoir  eu  dés /li%(9 ,  c'eR-- 
a-dire  des  endroits  ou  ils  nourriiTent  les  am.es  ,avant" 
que  d'avoir  eu  des  Temples;  &  on  fait  que  cettc- 
fuperftiticn  a  fait  un  point  elTentiel  de  leur  culte  et-. 
de  leurs  rits.    Aujourd'hui  les  Tartares  Mandhuis  ■ 
ont  très  -  fagement  aboli  le  grand  deuil:   {a)  il  duroiC" 
trois  ans,  pendant- lesquels  un   fils   devolt  tous  îes^ 
jours  porter  un  petit  plat  de  riz.  ou  de  viande   aux 
mânes  de  fon  Père;  les  affaires  publiques  lui  étoient- 
alors  généralemicnt  interdites,  &  s'il  perdôit  en  mêj?. 
me  temps  fa  raere,  fon  deuil  duroit  fix  ans:  s'il  per- 
dôit encore  un  enfant  unique  ou  un   frère  aîné,  il' 
paflblt  la  rrieilleure  partie  de  fa  vie  dans  les  apparen- 
ces de  la  triiiefle  &  une  inaction  réelle.  Jamais  ufage 
îie  fut  plus  nuifible  à  la  fociété  ,ni  plus  gênant  pouf 

rhom- 


(a)  Les  Tartares    ont    réduit   le    grand    deuil  à    cent"' 
jours,  mais  ils  font  tombes  de  leur   côte    dans  uu  autre 
excès  en   faifant  des  depenfes  prodigieufes   aux  funér?,ii- 
les,  où  ils  boiv«nt  5c  mmgent  comme  tous  les  Scythes,, 
mais   plus  parîicuiiëremenc   comme  les    Getes   U  icj^ 
Siiedons^ 


fur  les  Egyptiens  &  les  Chhiois,      ïî^ 

Khomme  focial ,  ni  plus  inutile  aux  Morts.  Auffi  ces 
cérémonies  lueubres  &  accablantes  ont -elles  beau- 
coup inliué  fur  le  caradere  des  Chinois,  qui  ont  dû 
avoir  malgré  eux  recours  aux  farceurs  &  aux  bala- 
dins pour  être  de  temps  en  temps-  diiiraits  :  car  il 
en  eft  àQs  indifpoiitions  morales  comme  àts  indifpo- 
fitions  phyfiques  :  les  contraires  s'y  guérifiént  par 
les  contraires.  Ce  iinguiier  befoin  a  infeniiblement 
rempli  tout  l'Empire  d'une  innombrable  foule  de 
gens,  qu'on  a  eu  tort  de  nommer  àts  Comédiens; 
puisque  ce  font  des" bouffons  groffiers,  dont  le  jeu 
n'eft  foutenable  aux  yeux  &  aux  oreilles  que  de  ceux 
<5ui  ont  eiTuyé  un  deuil  de  flx  ans»  Tout  ce  que  des 
Jéfuites  eKdgérateursjivoient  écrit  de  la  perfection  & 
deia  régularité  du  ihéàtre  Chinois,  a  été  haute- 
n-ent  contredit  par  les  Voyageurs  modernes ,  qui, 
£omme  Osbeck  &  Torren,ne  font  point  le  moindre 
cas  de. ces  farces:  auiii  M.  de  Bougainville  ,  qui  en 
vit  quelques-  unes  à  Batavia  ,  fouhaita-t-il  d'abord 
de  n'en  jamais  plus  revoir  de  femblables.  (a)  Cet 
Ecrivain  judicieux  paroit  avoir  bien  obfervé  que  les 
Chinois  ne  fsuroient  fe  palTer  des  bouffoneries  de 
leurs  Saltinbanques ,  &  ce  befoin  a  eu ,  comme  on 
vient  de  le  dire ,  fa  fource  dans,  l'exceilive  durée  de 

leurs 


(a)  „  Indépendamment  des  grandes  pièces,  qui  fe  re» 
prélcntent  fur  un  Théâtre  ,  chaque  carrefour  ,  dans  Is 
quartier  Chinois ,  a  fes  tréteaux  ,  fur  lesquels  on  joue 
rous  les  foirs  des  petites  pièces  &  des  pantomimes.  Du 
pain  Q  des  [pelades ,  demandoit  le  peuple  Romain:  il 
faut  aux  Chinois  du  Commerce  &  des  fîrces.  Dieu  me 
garde  de  la  déclnmation  de  leurs  afteurs  Se  afîrricesqu'ac- 
cpmpagnent  ordinairement  quelques  inftruments,  C'efl 
la  charge  du  récitatirobligé,  ^  je  ne  connois  que  leurs 
gcftcs  qui  folent  encore  plus  ridicules. 

Voyage  autour  du  Monde,  Tom,  IL  pa^.  zzà^. 


i85  Recherches  Phihfophiques 

leurs  rits  attriftants ,  qui  ,  à  la  vérité ,  n'ont  point 
été  les  mêmes  dans  tous  les  fiécles  :  on  y  a  fait  de 
temps  en  temps  àiQs  changements  effentiels:  mais 
plutôt  pour  les  outrer  que  pour  les  adoucir  ;  car  teU 
le  efl:  la  marche  ordinaire  de  la  ruperftition. 

On  ne  faifoit  point  jadis  des  offrandes  à  de  petites- 
tablettes  où  le  nom  des  Morts  fût  écrit;  mais  on 
prenoit  un  enfant ,  qui  buvoit  &  mangeoit  au  nom- 
même  des  mânes  ,&  il  finifloit  par  s'écrier P^o,c'€fl:- 
à  dire  je  fuis'  rajfafié.  Là  -  deffus  le  facrificateur  ré- 
pondoit ,  buvez  6?  mamyez  encore,  (a) 

Il  eft  impofiible  de  favoir  comment  on  a  voulu 
trouver  entre  cet  enfant  Chinois,  emplo3^é  dans  les 
iiinerailles,  un  rapport  très-marqué  avec  la  coutume 
àes  Egyptiens,  qui,  à  Tillue  de  leurs  repas  d'a;lé- 
greffe  &  de  joye ,  faifoient  voir  aux  conviés  la  re- 
préfentation  d'un  Mort  ;  &  on  leur  difoit  :  buvez  & 
réjouiiTez  vous:  car  tels  vous  deviendrez.  Maxime 
qu'un  ancien  Poëte  a  renfermé  dans  un  vers  que 
tout  le  nionde  fait  par  coeur. 

Aucun  homme  judicieux  ne  fauroit  découvrir  la 
moindre  analogie  entre  ces  deux  ufages;  puisqu'à  I2 
Chine  il  s'agiflToit  d'une  cérémonie  funèbre,  d'un  fâ- 
erifice  &  d'un  enterrement.  En  Egypte ,  au  contraire, 
il  s'aglflbit  d'une  fête,  ou  d'un  grand  repas  que  deà 
Amis  fe  donnoient  les  uns  aux  autres  dans  la  feule 
vue  de  fe  divertir ,  comme  nous  le  favons  par  Héro- 
dote &  par  Plutarque  ,  qui  ne  difent  point  ,  &  qui 
n'ont  pas  même  penfé  à  dire  que  cette  fête  fe  célé- 
broit  en  préfence  des  Momies  ou  des  corps  embaU' 
mes  des  Ancêtres,  qu'on  mettoic  d'abord  dans  des 


(a)  Le  Père  du  Halde  rapporte  cet  ufage  dansfaZ)^/' 
eription  de  la  Chine  Tom.  II.  pag  \s<^  ,  &  il  ne  prévoyoil 
vraifemblablement  point  que  Ton  s'avifçroit  d'y  trouvei 
du  rapport  avec  l'ulage  des  Eg^'ptiens, 


fur  les  Egyptiens  ^  les  Chinoh,       187 

au  eaux;  hormis  qu'il  n'y  eut  quelque  empêchement 

e  la  part  des  loix,  ou  de  la  part  des   créanciers; 

>  dans  l'un  &  l'autre  cas  c'étoit  une  efpece  d'in- 

e  de  ne  pouvoir  enterrer  (ts  parents. 

'"ailleurs  il  n'y  a  pas  ,  comme  on  voit ,  la  plus 

e  reflemblance  entre  une  petite  ftatue  de  bois,. 

ue  tout  au  plus  de  deux  coudées  ,  qui  reprefen- 

-it  un  Mort,  &  entre  des  enfants  Chinois  bien  por- 

anîs,  qui  buvoient  &  mangeoient  au  nom  de  leur 

:ere  ou  de  leur  mère  ,    lorsqu'on    les    portoit    au^ 

cm  beau. 

-^\infi  toutes  les  confo''mités  qu'on  a  voulu  dé- 
roiivrir  ici ,  font  de  la  même  efpece  que  celles  que 
^^^.  Huet  a  vues  entre  Moïfe  &  Adonis;  Mr. 
Foiirmont  entre  Typhon  &  jacob  ;  &  Croëfe  entré- 
es perfonnages  de  l'Ecriture  &  les  Héros  d'Ho- 
Tiere.  Il  ell:  félon  lui  prouvé  par  mille  circonQan- 
:e3,  qu'Ulyffe  chez  la  Nymphe  Calypfo ,  eft  Loth 
ivec  Tes  filles-. 

Ce  qu'on  a  dit  jusqu'à  préfênt  de  la  Religion  dea 
Chincis  fuffiroit  pour  démontrer  qu'elle  diffère  dans 
:ous  (ts  points  de  la  Religion  des  Egyptiens  :  il  exifte 
néme  une  oppofition  û  fenfible  entre  ks  rits  de  ces 
peuples,  qu'il  faudroit  être  aveugle  pour  ne  s'en 
point  appercevoir ,  ou  finguliéremetit  opiniâtre  pour 
n'en  pas  convenir.  On  n'a  jamais  ouvert  à  la  Chi- 
ne aucun  cadavre  humain  dans  l'idée  de  le  convertir 
en  momie  ;  &  toutes  les  pratiques  relatives  à  l'art  de 
/embaumeur  y  ont  toujours  été  &  y  font  encore  ab- 
fo'ument  inconnues.  On  obferve  la  même  différence 
entre  les  dogmes  fur  l'état  futur  de  l'ame:  car  loin 
que  les  Chinois  aient  ouï  parler  de  VAmenîhès  des 
Egyptiens ,  on  ne  trouve  ,  dans  leurs  anciens  Kings 
ou  dans  leurs  livres  canoniques  ,  aucune  notion  d'un 
Purgatoire  ou  d'un  Paradis.  Et  voilà  pourquoi  tant 
de  Savants  d'Europe  &  tant  de  MifRonnaires  ont 
Gonftamjnent  foutenu  que  ce  peuple  ne  croit  point 

l'iffi>* 


i88         Recherches  Philo fophtques 

l'immortalité  de  l'ame.  Mais  en  ce  cas  les  ofFrsn 
dQs,  qu'il  fait  aux  Morts,  renfermeroient  en  elles 
mêmes  la  plus  grande  contradidion  dont  Tefpri 
humain  foit  capable.  S'il  fuppofoit  une  deRruftio: 
totale  des  facultés  fpirituelles ,  l'ufage  où  il  a  tou 
jours  été  de  préfenter  des  viandes  aux  Morts,  fe 
roit,  dis-je,  une  cérémoniefâns  but j-fâns  objet, ^ 
enfin  une  preuve  manifefte  de  délire. 

Mais  la  vérité  eft ,  que  les  Chinois  ont  des  làét 
û  bizarres  fur  toutes  ces  chofes  ,  qu'ils  ne  peuven 
naturellement  admettre  des  endroits  où  les  sme 
foient  en  captivité  :  car  ils  croient  qu'elles  devien 
Tient  Kuei-chin  ou  Manitous  ,  qu'elles  voltigent 
&  confervent  jusqu  à  un  certain  point  la  liberté  d'al 
1er  &  de  venir,  {ci) 

On  peut  répandre  quelque  lumière  fur  ceci ,  e, 
rapportant  une  fentence  prononcée  à  la  Chine  contr 
deux  Jéfuites ,  coupables  d'avoir  prêché  les  dogme 
de  la  Religion  Catholique  malgré  f  Edit  qui  le  leu 
défendoit.  Ces-  Bornes  ,  y  eft-il  dit,  ajant  àt 
hité  une  doctrine ,  qui  contient  cUvers  points  fur  l 
vie  ^  la  mort  ^  le  Paradis  ,  l'Enfer  ,  G?  d'autre 
faujfetés  de  cette  nature ,  ils  ont  trompé  plufieur 
per Tonnes  par  cette  doctrine.  Conformément  aux  lot. 
de  l'Empire  ces  Bonzes  ont  mérité  la  mort,  Là-del 

fu. 


{a)  On  ne  parle  pas  ici  du  peuple  delà  Chine,  qc 
fuit  la  Religion  des  Indes,  &  .ui  croit  à  la  transmi 
gration  des  Ames  ,  le  fyftcme  le  plus  géneralemen 
adopte'. 

On  ne  fauroit  dire  que  l'ancienne  doâ:rine  des  Clû 
noîs  ,  dans  laquelle  les  arnes  font  fuppofées  devenir  Ma- 
nirous  ou  Knei'ckin,  exclud  entie'rement  les  peines  & 
les  re'compenfes  :  car  ces  Manitous  peuvent  être  trati' 
q^û'iles  ou  perfécutés  par  les  mauvais  Génies,  qu'on  ap' 
peile  en  Chinois  d'un  icime  qui  a  quelque  rapport  avd< 
sd'û  de  Uimouf.^ 


fur  les  Egyptiens  &  les  Chinois.      i  ?g 

js  le  grand  Tribunal  des  crimes  marqua  fur  la  fen^ 
fence ,  qu'ils  J oient  étranglés,  {a) 
Ceux  qui  rendirent  cet  arrêt  fanguinaire,  étoient, 
emme  on  le  voit,  des  hommes  qui  n'avoient  aucu- 

expérience  des  aifaiic's  de  ce  Monde.  Car  le Mar- 

s  Beccaria  obfe'i'e  fort  bien  dans  fon  Traité  des 
)élit3  à.  des  Peine.^  ,  qu'il  ne  faut  jamais  punir  par 
es  châtiments  douloureux  &  corporels  le  Fanatisme  : 

crime  ,  qui  fe  fonde  fur  l'orgueil ,  tireroit  de  la 
ouleur  même  fon  aliment  &  fa  gloire.     L'infamie 

le  ridicule  font,  fuivant  lui,  les  feules  peines 
LiMl  faut  employer  contre  les  fanatiques.  Mais  il  y 
1  a  une  troifiém.e  beaucoup  plus  efficace,  &  qui 
)n£:ie  à  les  renfermer. 

Tout  ce  que  l'on  peut  conclure  de  la  fentencc 
hinoife,  que  nous  venons  de  citer,  c'efl;  que  ceux 
ui  la  prononcèrent  ,  regardoient  comme  une  chi- 
ère  les  endroits  où  l'on  voudroit  renfermer  les 
nés ,  foit  pour  les-punir ,  foit  pour  les  récompen- 
r  :  mais  ils  n'expliquent  en  aucune  manière  leurs 
opres  opinions ,  qui  ne  font  ni  d€s  plus  fublimieis 

àç,s  plus  raifonnables. 

lis  fuppofent  les  âmes  humaines  compofëes  de 
ux  fubfîances  :  celle  par  laquelle  nous  fentons ,  des- 
nd  ,  félon  eux ,  à  la  mort ,  en  terre  ;  celle  ,  par 
quelle  nous  penfons ,  remonte  au  Ciel  ou  dans  la 
oyenne  région  de  l'air.  Or  ils  s'imaginent  que  ces 
sux  fubftances  font  tellement  émues  ,  &  tellement 
ranlées  par  la  piété  6c  la  dévotion  de  ceux  qui  font 
s  facrifîces  aux  Morts ,  qu'enfin  elles  fe  réunirent 
mr  venir  goûter  les  offrandes  qui  leur  font  defti- 
îes ,  &  que  les  affiftants  fîniflent  par  manger  eux- 
êmes ,  précifément  comme  les  Lappons  ,   qui  dé- 


à)  Cette  fentence  eft  extraite   des  Lettres  édifiâmes 
mmil  XXFIII.    ^ 


igo        Recherches  Philofoph'iques 

t/oroient  la  chair  des  vidimes  ,&  ofîroient  enfutte  lei 
os  aux  Dieux. 

Ce  fyftéme  fmgulier  ne  peut  fe  combiner  en  au- 
rune  manière  avec  la  doélrine  d'un  Enfer  ou  d'un 
Paradis,  d'où  les  âmes  ne  s'échapperoient  pas  fi  ai- 
'iement  à  l'afped  d'un  plat  charge  de  riz  ou  àt 
viande ,  que  àts  fuperftitieux  iroient  leur  préfenter- 
Et  on  voit  maintenant  quel  eft  le  véritable  fens  d< 
l'arrêt  prononcé  contre  les  deux  Millionnaires,  arrè 
qui  ne  prouve  afTiirément  point  que  les  Chinois  nieni 
l'immortalité  de  l'ame  ,  de  la  manière  dont^  on  1'; 
ibutenu  jufqu'à  préfent  en  Europe.  Les  Lettré 
eux-mêmes  fe  donnent  mille  peines  pour  faire  des 
cendre  fur  une  table  l'efprit  de  Confucius ,  don 
rhiftoire  eft  peu  connue,  &  plufieurs  Savants  la  rc 
.gardent  comme  un  Roman  ou  un  amas  de  fable 
k:hinoifes ,  auxquelles  d'imbéciles  Miffionnaires  on 
joint  les  leurs.  Le  Père  Martini  dit  férieufemen 
qu'on  annonça  un  jour  à  ce  prétendu  Philofophe 
que  à^s  chaffeurs  avoient  tué  un  animal  fmgulier 
qui  reiïembloit  un  peu  à  un  Agneau:  là-deflus  il  1 
mit  à  pleurer  amèrement  ,  &  s'écria  au  fort  de  f 
douleur  qu'enfin  il  voyoit  bien  que  fa  dodrine  li 
feroit  point  de  longue  durée. 

Cet  Agneau  du  Père  Martini  ed  un  monfb' 
forti,  comme  on  le  fait,  de  l'imagination  des  Jéfii 
tes  :  mais  les  propres  difciples  de  Confucius  doiver 
avoir  attefté  que  l'ombre  d'un  homme  nomm 
TcheoU'Kong^  mort  depuis  fix  cents  ans,  app 
roiflbit  toutes  les  nuits  à  leur  maître  ,  dont  l'efpr 
étoit  d'ailleurs  imbu  de  différentes  fuperflitions  i\ 
les  fortileges  ou  la  divination  par  les  baguettes ,  con 
me  on  le  voit  par  les  interprétations  qu'il  a  doi 
nées  de  la  Table  de  V'ï-kwg,  &  ce  livre  eft 
moins  fufped  de  tous  ceux  qu'on  lui  attribue. 

Il  faut  ici  rapporter  avec  le  plus  de  clarté  qu'il  c 
poflible  ,  les  exprefTions  de  M.  Visdelou ,   par( 


furies  Egyptiens  &'  les  Chinois.      291 

qu'elles  font  de  la  dernière  importance  à.  abfolument 
Gccifîves» 

Non  '  feulement ,   dit -il,   Confticius  approuve  Us 
ts  ;  mais  tl  enfeigne  encore  en  termes  formels 

■  t  de  les  déduire.     Et  certainement  cet  art  ne  fe 

■  :iit  que  de  ce  que  Confucius  en  a  dit  dans  fon 
■.unentaire  fur  rr-King.     De  plus  Tço-Kieou- 

i!:;;:g ,  difcipk  de  Confucius ,  dont  il  avoit  écrit  les 
léyjns  dans  fes  Commentaires  fur  les  Annales  ca- 
11  niques^  j  a  inféré  tant  d'exemples  de  ces  forts ^ 
q::e  cela  va  jufqu'au  dégoût.  Il  fait  cadrer  fi  jufîe 
iry  événements  aux  prédirions ,  que,  fe  ce  qu'il  en 
d'.t  étoit  vrai  ,  ce  fer  oient  autant  de  miracles, 
Tf  ailleurs  tous  les  Ffiilofophes  Chinois  jufqu' à  ceux 
d'auiourcThui  ufent  de  ces  forts  ;  G?  'même  la  plu-. 
p.:rt  afurent  hardiment  que  par  leur  mojén  il  n^j 
a  rien  qu'ils  ne  puifent  prédire.  Enfin  tous  tien- 
r.ent  pour  le  Livre  des  forts    (a) 

M.  Visdelou  ,  qui  vient  de  nous  procurer  ces 
éclaircifTements ,  étoit  bien  plus  verfé  dans  la  lan- 
gue &  la  littérature  Chinoife  que  le  Père  Gaubiî , 
qui  n'a  pu  traduire  le  Chou^King  en  François  qu'à 
i'aide  d'une  traduftion  Tartare;  tandis  que  M.  Vis- 
delou l'expiiquoit  à  livre  ouvert:  aulTi  lui  donna -t- 
on  un  Certificat  Impérial,  par  lequel  on  le  recon- 
noît  poiir  un  Savant  très  -  inflruit.  ib)  Ainfî  fonté- 

moigna- 


(a)  Notice  de  TY-KING  pag-.  410. 

Ijb)  Ce  Certificat  Impe'rial,  donné  à  Mr.  Visdelou, 
étoit  une  pièce  de  fatin ,  fur  laquelle  on  lifoit  :  Nous 
ecomoifjofts  que  cet  homme,  venu  d'Europe,  eft  plus  haut  en 
umiere  &  en  fcieKce  dans  nos  caractères  Chinois ,  que  ne  le 
&»/■  les  nuées  au  ■  deffus  de  nos  têtes ,  S  q»it  ^fi  plus  pro. 
^ond  en  pénétration  (£  en  connoiffance ,  que  les  abymes  fur 
'«[quels  nous  marchons.  Ce  mauvais  jargon  ne  fignifîe 
autre  chofe ,  finon  que  le  poiteur  de  la  patente  favoit 
^  U  parler  le  Chinois. 


rgi         Recherches  PhUofophiques 

noigr.sge  eH:  ici  d'un  grand  poids;  mais  ce  ne  peut 
être  que  pour  fe  conformer  au  ftyle  ordinaire  desRe» 
lations,  qu'il  donne  le  nom  de  Piiilorophes  aujç 
Lettrés  Chinois ,  qui  corrompus  par  la  do61rine  de 
Confucius,  fe  mêlent  ue  prophétifer  au  moyen  de 
h  Rabdomancle:  car  cela  décelé  une  fuperflition  ^ 
groàiere,  une  folbleffe  fi  grande  &  une  ignorance  fi 
formelle,  que  de  tels  hom.mes  ne  peuvent  trouver 
d'excufe  aux  yeux  même  de  ceux  qui  ont  porté  la 
prévention  en  faveur  de  la  Chine  extrêmement  loin. 
M.  de  Guignes  ,  après  avoir  rapporté  un  paffage 
d'Eufebe  touchant  les  peuples  de  la  Sérique,  dit  que 
réloge,  qu'on  y  donne  à  ces  peuples,  e(t  exagéré; 
comme  nous  exagérons  a&uelhm^nt ^  ajoute- 1- il, 
ceux  que  nous  donnons  aux  Chinois.  Mais  en  vérité 
je  ne  vois  point  fur  quoi  cet  ufage  de  mentir  & 
d'exagérer  fans  cefi'e  peut  être  fondé:  par -là  on 
peid  un  temps  irréparable,  &  on  dérobe  encore  ce- 
lai du  Ledeur  ,  qui  croit  s'être  inllruit;  tandis 
qu'on  Ta  rendu  beaucoup  plus  ignorant  qu'il  ne  i'é- 
toit,  en  l'induifant  en  erreur  par  des  fables  hiftori- 
ç\\\ts ,  qui  ne  valent  quelquefois'  pas  les  rêves  d'un 
Ëomme  qui  dort  paifiblement.  Quant  à  moi, je  m. 
me  rebute  point  de  citer  àç.^  faits ,  &  d'en  indiqua 
les  conféquences  ;  parce  que  cette  méthode  fulfit 
pour  difTiper  toutes  les  exagérations  qu'on  a  répan- 
dues en  Europe  au  fujet  des  Chinois  depuis  Marc 
Paul  jufqu'au  Père  Bouvet ,  qui  a  fait  le  panégyri< 
<5ue  de  l'Empereur  Cang  -  hi  dans  le  flyle  des  Lé- 
gendaires, &  à  peu  près  comme  Martini  a  fait  le 
panégyrique  de  Confucius,  qui  répétoit  fans  celle, 
dit -il,  que  dejî  dans  l'Occident  qu'on  trouve  h 
Saint,  {a)  Et  fi  l'on  en  croit  quelques  Hiftoriens , 

qui 


(à)  Martini  Hifl.  Sinenfis.  Lib.  IV.  pag'   194. 
il  comt  un  liyxe  intitulé  Kia-yu;    c'eft  une  cfpece 

it 


fur  les  Egypnens  ^&  les  CI:ims.       1 93 

îqui  écrivent  comme  des  enfants  ,  ces  paroles  ont 
entraîné  de  fingulieres  conséquences  :  car  fuivant 
eux,  on  s'en  e(t  prévalu  pour  introduire  à  h  Chin« 
îa  Religion  des  Indes.  Mais  ceux,  qui  ont  Ivcl-u- 
coup  mieux  approfondi  les  chofes ,  Ce  font  appeiçuS 
que  c'a  été  une  efpece  de  néceffité  de  donner  à 
ce  pays  un  culte  étranger,  mieux  lié  que  ne  Té- 
toient  les  pratiques  des  anciens  Sauvages  de  la  Scy- 
thie.  Au  refle  il  n'eft  pas  aifé  de  juftiner  ceux: 
d'entre  les  Millionnaires  ,  qui  ont  déshonore  &  leur 
jugement  &  leur  propre  miniilere,  en  fout^nant  que 
Confucius  a  prophétifé  la  venue  du  MelTie  au 
moyen  de  la  Table  des  forts  ■&  des  baguettes  magi- 
ques, (a) 

En  fuppofant  pour  un  infiant,  que  ce  Chinois  aie 
réellement  répété  les  paroles  qu'on  lui  artribue, 
alors  on  ne  peut  en  trouver  le  véritable  fens  que 
dans  les  entretiens  qu'il  avoit  eus,  à  ce  qu'on  dit, 
avec  Lao-Kium  ,  qui  voyagea  ,  fuivant  toutes  les 
apparences  ,  aux  Indes  &  au  Thibct  ,  où  il  doit 
avoir  vu  le  Grand  -  Lama  :  car  ce  c^ue  nous  appel- 
ions aujourd'hui  la  fede  de  Lao-  Kium,  n'eil  autre 

chofe 


de  Vie  de  Confucius,  que  les  Lettres  eux-mêmes  thé' 
j>rifent  comme  un  Roman:  cependant  il  feroit  à  fou- 
haîrer  qu'on  en  donnât  une  traduiftion  pour  voir  Ci  ce 
n'^ft  point  dans  ce  Roman  que  les  Mifiîonnaires  ont 
puife  les  prodiges  qu'ils  rapportent  au  fujet  de  Con- 
fucius. 

(a)  On  voît  bien  que  le  Père  Couplet  a  voulu  de'ii-» 
gner  le  Mefïîe  ,  lorfqu'à  H  pag.  78  de  Çon  livre  fur  ies 
fciences  des  Chinois,  il  fait  dire  à  Confucius  les  pa- 
roles fuivant  es;  ExpeHandum  eft  quoai  "jeniat  ej:,fn:od  vir 
jkntmè  fanftuj  ;  ac  tum  deirum  fperari  poîeft  tu  adeo  excel' 
l^s  virtui  illo  duce  ac  m.igiftro  in  aSium  prvdeat. 
'  De  telles  abfurdites  ne  méritent  pas  d'cire  re'faTccî 
fêrieufement. 

To?ii^  IL  l 


19^         Recherches  Th'dofoph'iqim 

chofe  que  le  culte  Lamique  un  peu  défiguré,  ou 
bien  la  fede  des  immorcds ,  dont  il  eft  fait  mention 
dans  plufieurs  Auteurs  Grecs ,  qui  nous  apprennent 
que,  de  leur  temps,  on  voyoit  déjà  parmi  les  Thra- 
ces  &  les  Scythes  des  Ordres  monaftiques  ou  de»- 
Congrégations  religieufes,  formées  par  des  Céliba- 
taires ,  qui  ne  différoient  en  rien  des  Bonzes  qui- 
fuivent  la  Kegle  de  Lao-Kium,  &  qu'on  nomme> 
ordinairement  Tao-Jfé  ^  c'e(t-à  dire  les  immortels» 
Ainfi  le  prétendu  Saint  ,  que  Confucius  croyoit- 
être  dans  l'Occident,  eît  quelque  célèbre  Faquirde^ 
Indes,  ou  bien  le  Grand- Lama  lui-même:  car  je 
ne  penfe  pas  qu'il  ait  voulu  défigner  quelqu'un  de- 
ces  penonnages  qu'on  nomme  en  Europe  les  Philo-' 
fophes  Scythes ,  comme  7.amolxis  ,  Zeutas ,  Aha- 
ris ,  Diceneus  G?  Toxaris  :  car  Anacharfis  paroît' 
avoir  vécu  un  peu  plus  tard,  s'il  eft  vrai  qu'il  art 
été  contemporain  de  Solon ,  &  de  Confucius  mêmcL, 
dont  les  principales  maximes  ont  certainement  quel- 
que rapport  avec  celles  qu'on  prête. à  Anacharfis 
dans  le  recueil  qu'en  a  fait  Stanley,  {a)  Les  autres 
Philofophes  de  la  Scythie  nous  font  peu  connus:  on- 
entrevoit  feulement  qu'ils  ont  enfeigné  la  Morale  & 
la  culture  de  quelques  graines  alimentaires  qui 
€toient  fauvages  dans  leur  pays  ;  &  nous  Hivons 
qu'il  en  croit  naturellement  plufieurs  de  cette  efpec© 
entre  le  quarantième  &  le  cinquante  deuxième  de- 
gré de  latitude  Nord  dans  notre  ancien  Continent. 
.,Au  relie,  l'origine  de  l'Agriculture  étoit  chez  les 

Scy-' 


(a)  Hijt.  Thilof.  part.  I. pag  8  8.  Anacharfis  recomman- 
jdoit  la  modération  &  un  certain  milieu  entre  les  ex- 
trêmes, ce  qui  revient  au  r.ii/ieu  parfait  àe  Confucius5 
.mais  les  horumes  ont  dit  cela  dans  tous  les  pays,  Au^ 
îefte,  je  doute  que  les  mnximes,  ^ui  courent  feus  le 
06021  d[^».u/:aiju ,  foient  de  lui. 


fur  les  Egyptiens  &  les  Chlnots.     195 

Scythes  enveloppée  de  différentes  fables,  &  ceux, 
qui  habitoient  vers  le  Boristhene,  fe  contentoient 
de  dire  qu'un  jour  il  tomba  du  Ciel  une  charrue 
d'or  dans  leur  contrée:  cette  fiélion  n'a  pas  be- 
foin  d'ctre  interprétée,  &  elle  eli  bien  plus  ingé- 
nieufe  que  cette  grande  chaîne  d'or  des  Mythologis- 
tes  Grecs. 

On  croit  avoir  découvert  que  le  nom  de  Confu- 
dus  n'ert  devenu  fort  célèbre  à  la  Chine  que  plus  dg" 
douze  cents  ans  après  l'époque  où  l'on  fixe  fa  naisr 
-fance. 

Ce  ne  fut  que  dans  le  huitième  iîecle  de  notre 
Ere  vulgaire,  que  l'Empereur  Btven-tfong  lui  fît 
donner  le  titre  de  Roi  des  Lettrés  ,  titre  vain  & 
ampoulé ,  qui  lui  fut  ôté  fous  la  dynaflie  des  Ming, 
\a)  Là  deiius  on  s'imagineroit  naturellement  que 
l'Empereur  Biven-tfong  étoit  un  Prince  inftruit  à 
équitable,  qui  prétendoit  honorer  le  mérite  &  encou- 
rager la  vertu.  Mais,  au  contraire,  c' étoit  un  meur- 
trier fouillé  du  fang  de  fes  propres  enfants  :  un  hom* 
me  vil  &  méprifable  ,  adonné  aux  fuperflitions  des 
Tao-fé^  à.  gouverné  par  les  Eunuques,  qui  rem- 
plirent tout  l'Empire  de  brigands ,  qu'on  fait  y  avoir 
commis  des  excès  horribles. 

On  peut  croire  que  c'eit  vers  ces  temps  de  trou- 
bles &  de  fanatifmè ,  que  le  culte  religieux  de  Con» 
fucius  fut  mis  en  vogue  dans  quelques  Provinces; 
tandis  qu'on  n'en  avoit  pas  même  ouï  parler  dans 
d'autres:  au  moins  les  Arabes,  qui  voyagèrent  alors 
à  la  Chine,  n'en  psroiiTent  point  avoir  eu  beaucoup 
de  connoillance.     Ils  difent   pofitivement  que  les 

Chi- 


{a)  Ce  tirre  fut  ôté  à  ConfuciuS  vers  l'an  1384)  & 
quelques  Hiftoriens  croient  qu'il  n'a  été  appelle  pour  la 
•première  fols  Roi  des  Lettrés  qu'en  l'an  5J2  pax  l'JEja* 
peieur  Tai-tfou» 


la 


içô         Ke  cher  de  s  Philofophiques 

Chinois  ne  s'appliquolent  point  encore  aux  fcien*. 
c^s  ,  &  qu'ils  étoient  très  inférieurs  aux  Indiens: 
{a)  ce  qui  ed  encore  vrai  adueliement  ;  au  moins 
par  rapport  à  l'AQronomie  ,  puifque  les  Bramines 
ont  de  nos  jours  déterminé  avec  juflefie  le  tems 
où  Vénus  dévoie  pafTer  far  le  difquc  du  Soleil;  ce 
qu'aucun  Lettré  Chinois  n'a  été  en  état  de  faire. 

Nous  pouvons  maintenant  démontrer  jufqu'à 
l'évidence,  que  les  Arabes  ont  eu  raifon  de  dire, 
que  les  lettres  n'étoient  point  encore  de  leur  temps 
cultivées  à  la  Chine:  puifque  ce  pays  n'a  commen- 
cé à  avoir  des  Ecoles  publiques  que  vers  l'an  1384 
après  notre  Ere,  &  on  fait  qu'elles  furent  bâties  par 
l'Empereur  Taefu^  fondateur  de  la  dynaftie  Qt% 
Ming.  Cet  avanturier  né  dans  la  boue ,  qui  avoit 
été  cui-finier  ou  valet  dans  un  Couvent  de  Moines, 
enfuite  voleur,  enfuite  chef  de  brigands  ,  finit  par 
devenir  un  des  plus  grands  Princes  que  la  Chine  ait 
eus.  Mais  les  Collèges  qu'il  éleva  ,  tombèrent 
bientôt  en  ru'ines ,  &  on  difTipa  d'une  m.aniere  ou 
d'une  autre  les  revenus  qui  y  étoient  attachés  ; 
comme  nous  l'apprend  un  Auteur  Chinois  ,  qui 
écrivoit  fous  la  dynaftie  aftuelle  des  Tartares  Mand- 
huis  :  après  avoir  rapporté  diiférentes  caufes  de  cetre 
honteufe  décadence  ,  il  ajoute  que  les  fages  régie» 
tnents  de  l'Empereur  Taefit ,  pour  établir  des  Eco-  ^ 
les ,  foif  à  la  campagne ,  foit  dans  les  villes  ,  étoient  ' 
très  -  négligés  ^  &  le  Père  Trigault  nous  afifure  qu'il 
a' en  exilloit  plus  aucune  de  Ton  temps,  {p) 

On 


■(^t)  Artcienfiex  Relations  des  Indes  S  de  la  Chine  p-ahlJèes 
p.v  AL  Renpudot. 

(h)  ExpedU-  apud  Sinas.   Lib.   I   pag.    33.   Voyez  Nieu- 
hcf  a!^.c"''^i''^  Pefchryz'iiig  van  't  Ryk  Siria.  Fol.   22. 
'  Comme    pnr  le    de'Taut    d'Ecoles    publiques    on    doit 
prendre   vm   m.iitre    cjui  vienne  inUmae   à    la  maifon. 


fur  les  Egyptiens  &  les  Chinois.     197 

On  peut  prouver  encore  la  nouveauté  du  culte 
religieux  qu'on  rend  à  Confucius,  par  les  cérémo' 
nies  qu'on  y  obferve ,  par  la  forme  dts  vafes  facres 
qu'on  y  employé  ,  &  par  les  ornements  dont  on 
charge  le  tabernacle  &  l'autel. 

Tout  cela  a  été  copié  fur  le  rituel  des  Pagodes  In- 
diennes ,  à.  les  pratiques  des  Bonzes  de  Fo ,  fi  Ton 
en  excepte  !a  feule  immolation  des  viâimes,  que 
les  Lettrés  eux  -  mêmes  y  ont  introduite  ainfl  que  la 
puérile  coutume  d'éprouver  ces  vi6limes  avec  du 
vin  chaud. 

Il  feroit  réellement  inutile  de  rechercher  ici  fi  les 
Jéfuites  ont  approuvé  à  la  Chine  les  facrifîces  fo- 
iemnels  ,  qu'on  fait  à  Confucius  pendant  les  Equi- 
noxes:  car  iï  eft  bien  certain  qu'ils  les  ont  haute- 
ment condamnés  en  Europe.  Et  la  raifon  qu'ils 
en  alléguoient,  c'eft  qu'on  y  obferve  une  affinité 
fi  marquée  avec  les  fuperftitions  Indiennes,  qu'on 
ne  peut  les  tolérer ,  dit  le  Père  le  Comte ,  fans  fcan- 
dalc  &  fans   crainte  de  fubverfion.  {a) 

De  ceci  il  fuit  néceiïairement  qu'avant  rétabliOTe- 
ment  de  la  Religion  des  Indes  à  la  Chine,,  le  culte 
de  Confucius  n'étoit  point  ce  qu'il  eft  de  nos  jours: 
aùffi  n'en  trouve- 1- on  pas  la  moindre  trace  dans 

ks 


l'Auteur  Chinois,  que  nous  avons  cité  ,  obferve  fo^^ 
bien  que  les  pauvres  font  hors  d'état  de  fupporter  un^ 
telle  de'penfe;  ainfl  Tignorance  fe  perpe'tuc  parmi  leur' 
enfants  ,  &  les  familles  rirhes  font  par-  là  toujours 
dans  les  emplois  qui  exigent  une  certaine  connoifîance 
des  caradieies  &  ài:%  livres  canoniques.  G'eft  une  très» 
mauvaife  coutume. 

{a)  Les  Jéfuites  condamnoîent  les  facrifîces  folcm- 
«els  qu'on  fait  à  Confucius,  H  ils  approuvoient  les  fa» 
crifîccs  moins  folemnels.  Voyez  ReJ^onJum  E^ifcop  Be-, 
viienjis  ad  Cardinalem  Marefcottum  (jé/C, 

1 3 


îgS      Recherches  Phlhfophiqaes 

les  lîecles  antérieurs  à  notre  Ere.  On  veut  même 
que  l'Empereur  ^Vw-^///^^/7r//  ait  fait  jetter  au  feu 
tous  les  ouvrages  de  cet  homme ,  qui  avoit  écrit  ou 
gravé  avec  un  clou  fur  des  planches  enfilées  dans 
àts  cordes  ;  &  ces  planches  auroient  pu  faire  la 
charge  de  deux  ou  trois  chariots ,  fi  elles  avoient 
contenu  toutes  les  œuvres  qui  courent  maintenant 
fous  le  nom  de  Contucius;  miis  on  ne  fauroit  mê- 
me prouver  par  aucun  monument  qu'il  foit  Auteur 
du  Tchun-tfieou  ou  du  Printemps  &  de  VJutom^ 
ne ,  le  plus  intéreffant  &  le  plus  court  des  livres 
qu'on  lui  attribue,  &  qu'on  place  même  au  nombre 
des  Kings  ,  fans  favoir  précifément  par  qui  cette 
Chronique  a  été  fabriquée,  (a) 

Nous  avons  dejaobfervé  ,  que  l'inc©ndie  des  livres 
allumé  par  Schï-chuandi  ^  efl:  non  -  feulement  un 
iait  très  fufpecl  aux  yeux  de  quelques  Critiques,., 
mais  les  motifs  mêmes ,  qu'on  prête  à  ce  barbare , 
font  inconcevables. 

On  prétend  qu'il  fut  bleffé  par  les  éloges  qu'on 
prodiguoit  à  des  Empereurs  morts  depuis  mille  ans. 
Or  c'efl:  comme  fi  l'on  difoit ,  que  le  Roi  d'Efpagne 
a  été  très -choqué  de  ce  que  des  fous  de  la  Caliille 
ont  fait  le  panégyrique  de  Tubal  Caïn ,  qui  pafla  le 
détroit  de  Gibraltar  fur  fon  enclume  &  régna  glo- 
rieufement  fur  toutes  les  contrées  qui  font  au -delà. 
^t^  Pyrénées  ;  de  forte  qu'on  place  fon  nom  à  la 
tête  de  tous  les  catalogues  des  Rois  d'Efpagne. 

D'autres  veulent  que  Schi  -  chuanai  ait  fait  détruire 
les  ouvrages  de  Confucius;  parce  qu'il  les  croyoit 
favorables  au  Gouvernement  féodal ,  qui  eR  le  pire 
de  tous  après  le  Gouvernement  arbitraire»    Mais  je 

doute 


{a)  Quelques  Lettre's  de  la  Chine  ne  comptent  point  ctu 
-te  Chronique  au  nombre  des  livres  c.no.iiques;  mais  les 
petits  fragments  de  XYo-  kin^. 


Jur  les  Egyptiens  ^  les  Chmoh.      199 

^ôute  qu'on  connoilTe  dans   le  monde  entier,  des 
ouvrages  plus  favorables  au   Defpotisme ,  que  ceux 
qui  ont  paru  fous  le  nom  de  ce  Chinois,  qui  exige 
une  fouraiffion  aveugle  aux  caprices  du  Prince;  &  il 
ne  condamne  ni  le  pouvoir   paternel  dégénéré    en 
tyrannie,  ni  la  fervitude  réelle,  ni  la  fervitude  per- 
fonne'le,  ni  Tufage  de  vendre  Tes  propres  enfants, 
ni  la  polygamie  r  ni  la  clôture  des   femmes*    Aini 
bin  d'avoir  eu  des  idées  juives  fur  les  principes  de 
la  Morale,  il  n'en  avoit  pas  même  fur  les  principes 
du  Droit  Naturel; ou  bien  ceux  qui  ont  forgé  âi&s  li- 
vres fous  fon  nom  ,  étoient  des  miférables  compila- 
teurs, qui  ont  inféré,  ainii  que  Thomalius  robfer- 
ve,  des* traits  fi  bizarres  qu'on  eft  presque  contraint 
de  rire  en  les  lifant;   {a)  &  les   lieux   communs  de 
Morale,  qui  n'y  font  point  épargnés  ,  n'exigeoient 
aucune   étendue  de  génie  ,  car  ce  font  des  chofes 
qu'on  a  ouï  dire   mille  fois  dans  tous  les  pays  de 
l'ancien  Continent ,  fi  l'on  en  excepte  quelques  pe- 
tits  peuples  à  demi  fauvages ,  qui  fe  conduif  nt  par 
rindincl  plus  que  par  les  maxiities.  Mais  la  Morale 
éts  Chinois  eit  purement  fpéculative  j  comme  on  le 
voit   par  rexceinve  mauvaife  foi,  qui  régne   dans 
leur  commerce;  au  point  qu'on  n'oferoit  confier  des 
monnoyes  d'or  &  d'argent  à  àQs  voleurs ,  qui  falfi- 
fient  jusqu'à  la  monnoye  de  cuivre. 

Lorsqu'on  difputoit  en  Europe  fur  les  cérémonies 
de  la  Chine,  avec  cette  fureur  atroce  qu'on  appelle 
la  haine  Théologique  &  qui  métamorphofe  les  hom- 
mes en  Tigres ,  on  foutint  que  les  Lettrés  de  ce  pays 
étoient  Athées  dans  la  théorie  ,  &  Idolâtres  dans 'h 
pratique,  fans  s'appercevoir  que  c'cft-là  une  con- 
tradition  fi  gr^^nde  ,querefprit  humain  ,  malgré  tous 
its  écarts ,  n'en  paroît  pas  fufceptible. 

Les 

(a)  P  en  fées  fur  lej  livres  nouveaux ,  à  l'an  i6i  9.  fa^.  600, 
a  fiiivanres. 

I  4 


200         Recherches  Fhïlofophiques 

Les  Lettrés  ne  croient  certainement  point  que 
l'ame  de  Confucius  foit  la  Divinité  même:  ainfi  les 
jours  de  jeûne  qu'ils  obfervent,  les  viftimes  qu'ils 
immolent  ,&  toutes  les  ridicules  pratiques  qu'ils  ont 
empruntées  àts  Bonzes  de  Fo  ^  prouvent  évidem- 
ment  leur  Tuperfrition  ,  &  non  pas  leur  idolâtrie. 

De  véritables  Philofophes  tàcheroient  d'honorer 
la  mémoire  de  Confucius ,  en  Te  rendant  de  plus  en 
plus  vertueux ,  &  non  en  répandant  le  fang  des  ani- 
maux. Le  grand  Newton,  qui  ne  pouvoit  voir  tuer 
ni  un  poulet,  ni  un  agneau,  fe  feroit  bien  gardé 
d'nffiRer  aux  facrifices  foîemnels  qu'on  fait  au  prin- 
temps &  à  l'automne ,  puifqu'ils  font  toujours  en- 
fangiantés;  &  la  fuperftition  caradérife  également 
les  cérémonies  moins  folemnelles,  qui  reviennent  à 
peu  près  deux  fois  en  un  mois  lunaire  ;  on  y  prédit 
l'avenir,  à.  en  un  mot  il  eil  impoifible  d'y  décou- 
vrir quelque  ombre  de  Philofophie. 

Si  àQs  hommes  entreprenoient  en  France  de  ré* 
vérsr  iinguliérement  la  mémoire  de  Defcartes  ,  & 
s'ils  introduifoient.dans  cette  efpece  de  culte  les  pra- 
tiques monachales  des  Carmes  <à  des  Minimes ,  alors 
on  ne  les  regarderoit  point  comme  des  fages ,  mais 
comme  des  imbéciles  ,  dignes  du  dernier  mépris. 
Cependant  il  eiT:  indubitable  ,  comme  on  vient  de 
le  voir,  que  les  Lettrés  de  la  Chine  ont  copié Jeurs 
cérémonies  fur  celles  des  Moines  ,  &  ils  jeûnent 
même  comme  eux ,  lorfqu'iL  s'agit  de  fe  préparer  aux 
iacrifîces. 

Mr.  Jackfon,  après  avoir  recherché  pourquoi  il 
n'y  a  pas  à  la  Chine  des  Initiations  ou  des  Myfteres 
comme  chez  les  Egyptiens ,  les  Grecs  &  les  Ro- 
mains, dit  que  les  Chinois  n^ayant  jamais  déitié  au- 
cun homme  ,  ils  n'ont  pas  eu  befoin  de  Mylle- 
res:  i^a)  car  il  s'eft  imaginé  qu'on  n'y  réveloit  au- 
tre 

(a)  Atitiquit  ij  Ckroiioh^liu^s  ,  à  l'articli  d§  iu  CUne^ 


fur  les  Egyptk'âs  &  les  Clihois.     sior 

tre  chofe ,  iînon  que  tous  les  Dieux  du  Paganisme' 
avoienc  été  de  fimples  Mortels.  Mais  cette  fuppû- 
iîrion  étant  faufie  comme  elle  l'efl:,  &  vaine  comme 
elle  l'eft,  la  rai  Ton  alléguée  par  Mr.  Jackfon  s'éva- 
nouît ,  &  fi  elle  pouvoit  prouver  quelque  chofe , 
elle  prouveroit  précifément  contre  lui. 

Qu'on  life  attentivement  le  Panthéon  de  Mr.  Ja- 
blonski,  dont  les  recherches  ont  été  portées  aulîi 
loin  qu'elles  ont  pu  humainement  l'être ,  &  on  ver- 
ra que  jamais  les  Egyptiens  n'ont  rendu  à  aucun 
homme  mort  ou  vivant  àts  honneurs  aufli  fufpeds' 
que  ceux  que  les  Chinois  rendent  à  Fo  &  à  Con- 
fucius.  Ainfî  il  s'enfuivroit  qu'à  la  Chine  on  a  ciî 
plus  befoin  qu'ailleurs  de  Mylleres ,  pour  y  préfer- 
ver  refprit  numain  de  l'abîme  où  Papparence  du 
culte  public  pouvoit  l'entraîner,  &  où  il  l'a  entraîné 
en  effet ,  fi  Ton  en  croyoit  les  Relations  de  quelques 
Millionnaires,  &  le  célèbre  Décret  que  le  Cardinal 
de  Tournon  publia  à  Nankin,  {a) 

Mais  il  ne  faut  raifonner  ici,  ni  fûivant  les  idées 
éç5  Mifrionnaires,ni  fuivant  les- idées  du  Cardinal  dé 
Tournon;  &  il  fuffira  d'obferver  que  ,  fî  l'on  n'a 
point  découvert  parmi  les  Chinois  la  moindre  trace, 
la  jHoindie  apparence  de  téletes  ou  d'initiations, 
c'efl  une  preuve  de  plus  qu'ils  n'ont  jamais  eu  quel- 
que communication  avec  les  Egyptiens  ,  qui  ,  dé 
l^aveu  même  de  Warburton  ,  en  font  les  inven^ 
teursi 

Quoi' 


(à)  C'eft  le  troifieme  article  de  ce  Décret,  qui  con- 
damne comme  une  Idolâtrie  déreftable  le  culte  que 
les  Lctrre's  rendent  à  Confuclus.  Mais  fî  des  Chinois 
Tcnoient  en  Italie  ,^en  ^Ç^pz^nç.  &  eh  Portugal  ,  Zt 
qu'on  les  obligeât  à  prononcer  fur  les  apparences,  il 
eft  croyable  qu'ils  feroient  un  Décret  dans  le  goût  ât 
wiui  que  publia  le  Cardinal  de  Tournon  en  1707, 


«oî         Ke  cherche  s  Phiïofophiques 

Quoique  Fo  ou  Budha  ait  prêché,  comme  on  faîti 
une  double  doctrine,  nous  ne  trouvons   cependant 
pas  que  les  Bonzes  de  la  Chine  s'en  foient  prévalus^ 
pour  établir  des   Mylleres:  car  ils  fuivent  prefque^ 
généralement  aujourd'hui  le  culte  extérieur  ou  fym- 
bolique;  &  ce  n'efl:  que  parmi  les  Faquirs  des  Indes 
qu'on  rencontre  quelques  feâateurs  de  la  doctrine 
interne  ,  dans  laquelle  des  Voyageurs  &  des  Mis- 
fionnaires  peu  inftj-uits  ont  cru  voir  tous  les  princi- 
pes de  Spinofa.   Mais  jamais  un  fyftême  ne  flit  plus 
•oppofe  à  l'Athéisme  que  le  fyflême  de  Budha ,  6t. 
fi  ce  n'étoit-là  un  fait  univerfellement  reconnu  de- 
nos  jours,  on  pourroit  le  démontrer  jusqu'à  Tévi-, 
dence.    Cet  Indien,  qui  corrompit  les  anciens  dog- 
mes de  fon  pays ,  étoit  un  fanatique  au  Itère;  il  ou-; 
tra  tout ,  &  rendit  la  vertu  ridicule  :  non  -  feulement 
?!  exigeolt  Tanéantiflement  des   paflicns,  mais  ra- 
néantiflement  même  des    fens  ,  à.  ordonna  à  Çq^ 
difciples  les  plus  parfaits  de  ne  s'occuper  que  de  la.. 
Divinité  ,  de  mettre  leur  ame  dans  un  repos  inalté- 
Table,   &  d'appliquer  leur  efprit  à  de  continuelles 
méditations. 

Le  vain  prétexte  de  parvenir  à  cet  état  de  tran» 
quillité  ,qui  n'eft  point  l'état  de  l'homme  ,ni  même 
celui  de  la  bête ,  rem.plit  enfin  la  Chine  d'une  in« 
croyable  multitude  de  Moines ,  dont  les  plus  four- 
'  bes  &  les  plus  intrigants  fe  procurèrent  des  établis- 
fements  fixes  dans  tes  meilleures  provinces  ;  &  dont 
tes  'autres  fe  mirent  à  errer ,  à  mendier  &  à  voler  le 
peuple.  Dès  que  cet  abus  devint  général,  on  en 
porta  des  plaintes  jusqu'au  trône  de  l'Empereur; 
mais  c'étoit  un  Prince  né  avec  les  fentiments  les 
plus  bas,  &  dont  la  foiblefTe  d'efprit  tenoit  de  la 
démence  :  au  lieu  de  Soulager  fes  fujets  &  d'arrêter 
le  mal  dans  fon  principe,  il  favorifa  publiquement 
Jcs  Religieux  à.  les  BonzcfTes  de  l'inftitut  de  Fo, 
qui  dès  le  commencement  du  quatrième  fîecle  crut 
pouvoir  teuir  tète  à  i'inftitut  de  LaQ-Kium,  à  cet 

«fprii; 


fur  les  Egyptiens  &  les  Chinois.     203 

cfprit  de  rivalité  fut  une  fource  de  forfaits ,  dont 
nous  ne  connoiffons  que  la  moindre  partie.  On  s'at- 
taqua de  part  &  d'autre  par  des  intrigues ,  par  des 
injures,  par  des  libelles;  &  on  prétend  même  que 
les  Moines  de  Fo  ont  fait  écrire  en  leur  nom  plus 
de  cinq  mille  volumes ,  foit  pour  juftifier  leur  règle 
&  leur  dodrine,  foit  pour  répandre  des  calomnies 
contre  leurs  adverfaires ,  foit  pour  fe  défendre  de 
celles  qu'on  devoit  avoir  répandues  contre  eux. 
Mais  ils  ont  toujours  repréfenté  au  Gouvernement , 
que  l'Empire  manquant  de  Prêtres  ,  le  peuple  ne 
pouvoit  fe  paiïer  de  Moines ,  &  que  ce  n'eft  que 
dans  leurs  Pagodes  qu'on  exerce  l'hofpitalité ,  vertu 
que  l'état  pitoyable  des  auberges  Chinoifes  rendoit 
lîécefTaire  :  ils  difent  que  les  Voyageurs  peuvent  fs 
flatter  d'être  reçus  à  toute  heure  dans  leurs  Mo- 
nafteres,  &  que  les  Envoyés  &  les  Ambaffadeurs 
même  y  logent  ;  parce  (}u'on  ne  peut  leur  indiquer 
des  endroits  plus  commodes,  vu  que  les  Cons-qiian 
ou  les  hôtels  publics  n'exiftent  pas  dans  toutes  Içs 
villes ,  ou  y  tombent  fou  vent  en  fuïnes. 

Il  eft  vrai  que  les  auberges  font  fans  comparaifoa 
plus  délabrées  &  plus  miferables  à  la  Chine  qu'en 
Portugal  &  en  Efpagne  ;  (a,  mais  les  Bonzes  ont 

tort 


{a)  „  (Quelques -  unes  de  ces  hôtelleries  Chinoifes  pa- 
3,  roiflenc  mieux  accommodëes  que  les  autres  ;  mais  el- 
j,  les  ne  lailîent  point  d'être  très  -  pauvres.  Ce  font 
„  pour  la  plupart  quatre  murailles  de  terre  battue  Se 
,,  fans  enduit,  qui  portent  un  toît  dont  on  compte 
„  les  chevrons:  encore  eil-on  heureux  quand  on  ne 
„  voit  pas  !e  jour  à  travers:  fouvent  les  falles  ne  font 
j,  point  pavées  &  font  remplies  de  trous.  Du  Halde 
„  hefcription  de  ta  Chine.  Tom.  IL  pcg.   6z. 

Telles  font  le»  meilleuics  Auberges  de  la  Chine:  car 
les  autres  qu'on  voit  dans  le  centre  des  Provinces,  font 
£  miférables  qu'on  ne  peut  les  comparer  à  rien. 
I  6 


ilo4         Kecherch.es  Philofophiques' 

tort  de  vouloir  juflifîer  un  grand  abus  par  un  autfcf 
encore  plus  grand;  &  fi  l'on  croie  les  jéfuites  il  n*/ 
a  pas  de  fû-eté  à  palier  îa  nuit  dans  les  Bonzeries.^ 
Cependant- on  voit  parles  Relations  que  ces  iV]is-^ 
fionnaires  mêmes  y  ont  très  -  fouvent  logé  ;  <&  lé 
rombre  de  ceux  ,  qu'on  doity  avoir  volés  &  aflaffi- 
nés,  ne  nous  eîl  point  connu. 

Ge  qui  augmenta  non-feulement  le- crédit,  mais 
aufîî  les  poilefîîons  dts  Moines  de  Fo .  ce  fut  d'abord 
un  cdit  de  l'Empereur  l'enti ,  fécond  du  nom ,  qui 
fe  déclr.ra  leur  protedeur  ;  &■  enfuice  h  coupable 
démarche  de TEm.pereur  Koa-tfou^  qui  fe  fauva  un 
jour  de  fon  palais,  &  bientôt  on  apprit  qu'il  s'-étoit 
retiré  dans  une  Bonzerie  du  fécond  ordre  ou  un 
hermitage:  là  il  s'étoit  fait  rafér  ,  avoit  pris  l'habit,. 
Hl  embrafié  enfin  la  pegle  à^F!>.  Oy\  reconduilit  cet 
in'bécile  à  la  Cour;  mais  on  ne  put.  jamais  le  guérir-, 
ce  fa  folie. 

Comme  les  Provinces  du  Nord  de  la  Chine  obéiS'- 
foient- alors  à  des  Princes   particuliers,  les  Moines,, 
qui  s'y  étoient  répandus ,  eurent  plus -de  peine  à  s-y 
maintenir  que  ceux  qui  avoient  choifi  les  Provinces, 
du  Sud  ,  où  la  fertilité  du  terrein  ,  le  peu  de  befoins 
phyfiques,  &  un  fanatisme  plus  exalté  ,  mettoient, 
mieux  lé  peuple  en  état  de  les  nourrir  &  de  les  ha- 
biller qu.e  dans   les  parties  Septentrionales,  où  l'on 
prit  tout-à-toup  la  rcfolution  de  brûler  leurs  Cou? 
vents,  dont    quelques-uns  ,   comme    celui  qu'on 
nommoit  '/o?/^  -  chtng ,  ou  la  Paix  perpétueHe  ,  ren- 
feL'moient.  jufqu'à    mille   fainéants  obfcurs.     Enfin  ,  ' 
toutes  ces  Bonzeries  ilirent  réduites  en  cendres  d(^s 
«•''n  557  sP^'^s  notre  Ere;  mais  on  ne  prit  aucune 
mefure  pour  en  prévenir  la    reconftruftion  ,  qu'on  v 
fait  avoir  eu  lieu  depuis> 

Soixante -neuf  ans  après  que  les  Moines  eurent- 
efiuyé  cet  orage  dans  les  Provinces  du  Nord  ,  il  s'en 
<^!eva  un   autre   à   la    Cour    même   de   l'Empereur  ; 
Y'iO'îï^  qui,  pii  ic  Di^iuvais  état  dé  îa  popuiâtion",  ; 

ne 


fur  ks  Egypûem  S*  les  CHimis.      Tog^ 

ne  put  plus  recruter  Tes  armées.  Les  Bonzes  dèL^o- 
Kium, qui  dirigeoient  ce  Frince,  crurent  que  cette 
occailon  étoit  trèx  favorable  pour  perdre  les  Bonzes 
de  /*o;  &  ils  confeillerent  à  ^ao  ti  (i"enlever  d^ns 
les  Couvents  cent  mille  hommes  &  de  les  forcer  à  fe 
marier  maîgré  leur  vœu  de  challeté.  Cet  avis  fut  tel- 
lement goûté,  qu'on  rendit  le  26  de  Mai  e(i  626 
un  Edit,qui  réduifoit  presque  à  rien  le  nombre  des 
Pagodes  &  des  Mônafteres  appeUe3  en  Chinois  ^';^. 
Mais  comme  la  fourberie  des  Moines  de  Lao-Kium 
avoit  dicté  cet  Edit,  une  autre  fourberie  plus  gran- 
de à^s,  Moines  de  ¥0  le  lit  revoqutr  quarante -deux 
jours  après  la  publication  ,  à  la  honte  du  Prince 
qui  l'avoit  figné  &  à  la  honte  du  Minière  qui  Ta- 
voit  écrit. 

Le  foible  Empereur  T<îo  - //  fut  remplacé  lur  le 
trône  par'  Tai-tfone; ,  qi^i  loin  de  diminuer  le  nom- 
bre àts  Bonzes  &  des  Bonze  (Tes  ,  reçut  encore  dans 
fês  Etats  dts  Religieux  étrangers ,  que  quelques  Au- 
teurs difent  avoir  été  des  Neltoriens,  dont  l'établir- 
fement  dans  la  Province  du'  Chen-ft  lit  ceiTer  pour 
quelque  temps  ia  haine  &  la  jaloufîe  qui  avoit  régné 
juf:^u'aIors  entre  les  Ordres  monaftiques  de  la  Chine, 
à  ils  fe  réunirent  dans  la  vue  d'exterminer  à  leur  tour 
ces  prétendus  Neftoriens  ,  qui  eurent  une  violente 
perfécution  à  efluyer  :  on  rafa  leurs  Pagodes ,  &  on 
fevit  cruellement  contre  leurs  adhérants  ,  jufqu'au 
régne  de  l'Empereur  Hiven-îfong^  qui  attaqué  dans 
le  centre  de  (es  Etats  par  des  troupes  de  voleurs , 
&  fur  les  limites  par  (^es  armées  deXartares,  pro- 
tégea toutes  les  fedes,  &  mit  encore  celle  de  Con» 
fucius  en  vogue. 

]]  n'y  a  eu  ,  comme  l'on  voit,  jufqu'à  préfent,. 
ni  plan  ni  règle  dans  la  conduite  àç.s  Chinois  qui 
vouloient  fe  délivrer  des  Bonzes:  on  ne  les  réfor- 
moit  pas,  mais  on  les  attaquoit  tout -à  coup  com- 
lï^e  on  attaque  des  ennemis;  enfuite  on  les  favori- 
foiî  :  on  leur  prenolt  beaucoup  ;  on  leur  rendoit  da- 
î  7  van- 


ao6         Recherches  Philofophiques 

vantage ,  &  enfin  on  paffoît  fans  ceffe  d'une  extfè- 
miEë  àrautre,avec  une  inconftance  dont  il  n'y  a  pas 
d'exemple,  fmon  dans  les  faits  mêmes  que  nous  al- 
lons rapporter.  . 

Comme  la  police  étoit  extrêmement  négligée  alors 
dans  toute  l'étendue  de  l'Empire, il  s'y  glifla  encore 
un  nouvel  Ordre  de  Sefîg  ou  de.  Moines  étrangers , 
que  quelques  uns  prennent  pour  des  Lamas  ,  &  les 
autres  pour  des  Manichéens ,  qui  s'étoient  formés 
en  congrégation,  (a)  Au  relie  ce  vil  ramas  d'hom- 
mes fut  aulfi  compris  dans  la  fameufe  profcription  de 
l'Empereur  IVou-tfong.  Quand  on  fait  que  ce  Prin- 
ce avoit  placé  toute  fa  confiance  dans  les  Moines  de 
LaO'Kium,  qui  fous  fon  nom  gouvernoient  la  Chi- 
ne ,  alors  on  n'eft  point  furpris  de  ce  que  ces  Seélai- 
res  avares  &  fanatiques  aient  profité  de  cet  inftanr 
de  faveur  pour  perdre  leurs  rivaux  ,  qui  dévoient  en- 
fin être  exterminés  jufqu'au  dernier. 

Tchao  -  Kouey ,  qui  étoit  un  Prélat  ou  un  Chef 
de  rinftitut  de  Lao-Kium,  promit  à  l'Empereur  de 
lui  donner  le  breuvage  ce  l'immortalité,  s'il  vouloit 
ligner  un  Edit  contre  les  Moines  de  Fo  ou  de  Cb^ 
Kia.  Là-deflus  ce  Prince  prit  le  breuvaee  de  Tim- 
Hiortalité,  à  figna  l'Edit  le  7.  d'Août  de  l'an  845. 

On  y  ordonnoic  d'abord  la  dedrudion  de  quatre 
mille  fix  cents  Monafleres  du  premier  ordre,  &  qui 
renfermoient  deux  cents  foixante  mille  Religieux  à 
Religieufes  ,  que  le  Magiftrat  devoit  reftituer  a  l'Etar, 
&  foumettre  à  l'impôt  de  la  capitation ,  auquel  ils 
s'étoient  frauduleufement  foudraits  ;    ce  qui  avoit. 

beau- 


(a)  Le  Père  Pons  dit,  dans  !e  XXVi.  Recueil  dêsLet'' 
très  Edifiantes ,  qu'il  y  a  aux  Indes  des  Solitaires  ou  des 
>loines,  qu'on  nomine  Momi ^  &  il  paroît  qu'on  a  con»^ 
fondu  ce  mot  avec  celui  de  Mam,dont  on  fe  fert  QUOl*  \ 
i^uefois  en  Aile  poui  dcfîgnei  les  ManicheeDs,  '' 


fur  les  Egyptiens  &  les  Chinois^    207- 

beaucoup  appéfanti  le  joug  du  peuple.  On  ordon- 
noit  en  fécond  lieu  la  dedrudlion  de  quarante  raille 
Monafteres  d'un  rang  inférieur ,  qui  pollédoient 
cent  &  cinquante  mille  efclaves ,  &  à  peu  près  un 
million  de  Tchlng  de  terres  non  contribuables ,  que 
l'Empereur  confisquoit  &  réuniffoit  à  fon  domaine  5 
fans  examiner  comment  ces  fonds  avoient  été  ac- 
quis :  car  on  les  fappofoit  tous  ufurpes  ou  pofledéa 
de  mauvaife  foi.  {a) 

L'inditut  deFo  étoit  par  ces  difpofitions  tellement 
anéanti,  que  les  fe(f:aircs  de  Lao-Khim  en  triom- 
phoient  &  chantoient  des  cantiques  d'allégrefle  pour 
remercier  le  Ciel  d'une  faveur  fî  fîgnalée.  Cependant 
éi^2,  intrigants  de  Cour ,  des  femmes  &  à^i  eunuques 
firent  modifier  la  rigueur  de  l'Edit  Impérial  fept  ou 
huit  jours  après  qu'on  l'eût  publié;  &  l'Empereur  - 
confentit  à  laifiTer  dans    fes   Etats  quatre  ou   cinq 
cents  Moines  de  Fo  :    tous  ceux   qui    excédoîent 
ce  nombre  ,   furent  ignominieufement  traînés  hors 
àiti  Couvents ,  qu'on  rafa  jufqu'aux  fondements ,  & 
on  en  prit  les  cloches  pour  les   convertir  en  mon- 
noye  ,  qui  étoit  auffi  rare  que  la  mifere  étoit  com- 
mune: car  la  Chine  n'ofFroit  alors  que  l'ombre  d'ua 
Empire ,  &  on  pouvoit  l'appeller  le  pays   des  abus, 
La  réforme  fi  deflrée  s'exécutoit  avec  fuccès ,  lors- 
que l'Empereur  Wou-tfong^  fous  le  nom  duquel  on 
l'avoit  comm.encée ,  expira  vraifemblablement  par  les 
■fuites  du  breuvage  de  l'immortalité  ,  qu'il   avoit  eu 
l'inexcufable  foiblefTe  de  prendre. 

Suen-tfong  ,  qui  le  fuivit  fur  le  Trône,  eut  des 

idées 


(a)  S'il  y  a  de  rexageration  dans  le  nombre  des  7vîo. 

nafteres  qui  doivent  avoir  exifté  alors  à  la  Chine  ,  cette 

exafjération  ne  vient  point  des  Tradufteurs ,  puisque  le 

I    texte  Chinois  dit  quatre  ouan  de  fou ^çq  qui  fait  quarante 

e£ilk  Couvents  dii  fecon4  ozdjie. 


io8'        Recherches  PfîlofopHïqtier 

idées  entièrement  oppofées  à  celles  de  fon  prédécef. 
feur ,  à.  protégea  les  Moines  de  Fo  contre  les  Mor- 
nes de  Lao-Kium\  de  forte  qu'un  Ordre,  qui  paw 
roiflbit  prefque  détruit ,  fe  releva  tout  à  coup ,  ât 
redevint  plus  infolent  &  plus  pernicieux  à  l'Etat 
qu'il  ne  l'avoit  jamais  été. 

Le  Vït\^tTcb:io- Kouej^  l'auteur  de  la  révolu-*' 
tion,  fut  pendu  ou  étranglé  fans  aucune  formalité,. 
&  l'Empereur  faifit  cette  occaûon  pour  faire  écran* 
gler  encore  neuf  ou  dix  autres  feélateurs  de  Lao^- 
Kium. 

En  847-,  c'efi  -  à  -  dire  deux  ans  après  qu'on  eut 
pris  la  réfokition  de  foulager  le  peuple  en  le  déchar- 
geant d'un  grand  nombre  de  Bonzes ,  parut  l'Edif 
contradictoire  ,  qui  maintenoit  les  Bonzes  &  qui 
ordonnoit  encore  la  reconllruction  de  leurs  Couventà 
&  de  leurs  Pagodes  abattues  fous  le  régne  précé- 
dent. Alors  l'Empereur  enjoignit  aux  Tribunaux 
de  donner  une  permiffion  d'embraPfer  la  règle  de  Fo 
ou  de  Che-  Kia  aux  per  onnes  de  l'un  &  de  l'autre 
fexe,  qui  viendroient  fe  préfenter  pour  l'obtenir. 

Telle  a  été  la  conduite  finguliere  ,  bizarre  ,  inï 
concevable  du  Gouvernement  de  la  Chine,  qui  e(t. 
de  nos  jours  aufTi  affligé  par  ce  iîéau  qu'elle  l'ait 
jam.ais  été;  &  on  ne  peut  rien  efpérerde  l'avenir, fi 
les  Lettrés  ne  s'appliquent  aux  Sciences  réelles  avec 
plus  d'ardeur  ou  plus  de  fuccès  qu'ils  ne  l'ont  fait 
jusques  à  préfent.  Car  enfin ,  ce  n'eft  qu'en  répan- 
dant la  lumière  de  la  Fhilofophie  qu'on  diminue  les 
ténèbres  de  la  fuperdiiion;  &  il  efl:  contradi-floire 
de  vouloir  détruire  les  Bonzes ,  tandis  que  la  fuper- 
ftition  domine.  Mais  ces  hommes  ,  qui  ont  échap- 
pé à  tant  de  tempêtes  &  furvécu  à  leur  deflrudion 
Hîéme,  dirparoîtroient  infeniiblement  fi  l'on  entre- 
prenoic  de  cuUiver  les  Sciences.  Tout  ceci  eft  fi 
vrai,  qu'un  Prince  du  japon  ayant  appelle  chez  lùf  " 
des  Savants  &  ouvert  des  écoles,  on  vit  des  trou- 
j?es  entières  de  Moines  défertet  fes  Etats  où  Wt 

coro- 


fur  les  Egyptiens  ^  les  Cfiïnots»     209 

commençoient  à  mourir  de  fp.im  ,  parce  que  le  peu.- 
pie  commençoit  à  ouvrir  les  yeux.  Cependant  il  y 
a  au  Japon  des  Religieux,  dont  l'inQitution  eft  fans 
contredit  plus  fenfée  que  celle  des  Bonzes  Chinois  : 
car  dans  l'Ordre  àts  Pekis  on  ne  reçoit  que  les  aveu- 
gles, &  nous  avons  déjà  obfervé  que  la  cécité  eft 
une  maladie  commune  au  Japon  &  à  la  Chine,  oà 
ces  malheureux  mendient ,  difent  la  bonne  avantu- 
re ,  &  vivent  enfin  dans  la  proilitution  &  l'ignO' 
minie. 

^  Il  eft  vrai  que  les  Empereurs  Tartar.es  n'ont  ces- 
(é  depuis  plus  d'un  fiécle  d'encourager  les  Scien-- 
ces;  mais  juiqu'à  préfent  les  progrès  font  encore 
imperceptibles:  &  ii  les  Chinois  fe  dépouillolent  de 
cette  vanité  nationale  qu'ils  n'ont  point  droit  d'a- 
voir, ils  adopteroient  fans  balancer  l'écriture  &  la 
langue  Mandhuife  ;  ce  qui  leur  feroit  d'autant  plus 
aile ,  que  beaucoup  de  Lettrés  la  favent  déjà ,  à.  il 
exilk  une  loi  fort  rigouî-eufe  par  laquelle  tous  les 
Tartares  qui  époufènt  à^s  (  hinoifes  &  tous  les 
Chinois  qui  époufènt  des  femmes  Tartares ,  doivent 
la  faire  apprendre  à  leurs  enfants,  (a)  Cette  langue 
a  un  avantage  infini  fur  le  Chinois ,  dans  lequel  oa 
ne  fauroit  écrire  avec  précifbn  fur  les  Sciences  réel- 
les, parce  qu'il  n'y  a  ni  declinaifons ,  ni  conjugal- 

fons , 


(à)  Pliifieurs  Savants  de  l'Europe  ont  foutenu  que  les 
Giiinois  ne  fauroient  fe  fervir  d'un  caradere  alphabéti- 
que quel  qu'il  folt ,  pour  écrire  une  langue  chantante 
comme  la  leur;  mais  lî  ccîa  eft  vrai,  c&d  une  raifon 
de  plus  qui  devroit  leur  faire  adopter  la  langue  Tarta- 
re  ,  qu'on  peut  écrire  avec  nos  Lettres.  La  prononcia- 
tion le  Tr  n'eft  pas  un  obûacle  invincible,.  &  lî  Ifis 
Chinois  vouloient  s'y  exercer,  ils  pourroient  prononcer 
l'r.  Au  refte  l'opération  que  l'Empereur  Kien-  long  a 
fait  faire  de  jios  jours  fur  les  carafteres^Tartares,  eft 
a.a a;- feulement  inutile,  mais  xr^rae  pemielcurs., 


â:io         Kecherchs  Philofophlques 

fons,  ni  particules  copulativcs  pour  enchcîner  les 
périodes.  Il  eft  très  -  fur  qu'un  homme  appliqué  aux 
études  fera  plus  de  progrès  en  trois  ans  au  mo  eli 
du  cara(fleie  &  de  l'idiome  Tartare ,  qu'il  ne  pour, 
roit  en  faire  en  quinze  au  moyen  du  caractère  à.  de 
l'idiome  Ctiinois  :  ia  feule  connoiffance  des  lettres 
ou  des  fignes  confume  tout  le  temps  de  la  jeuneffe, 
à.  ufe  toutes  les  forces  de  la  mémoire:  aufTi  les 
Lettrés,  qui  ont  appris  jufqu'à  dix  milie  fignesy 
font  ils  comme  imbécilles  &  ftupéfaits  dès  qu'ils 
îvvancent  en  âge,  &  ils  demandent  fans  cède  aut 
IVli/Tionnaircs  d'Europe  des  recettes  pour  fortifier 
la  mémoire;  mais  le  feul  remède  qu'on  puifle  leur 
confeiller,  c'eft  de  quitter  leur  cara6lere  pour  pren- 
dre celui  des  Tartares.  Conring  a  mis  en  fait ,  qu« 
c'eft  par  la  même  raifon  que  les  Hiéroglyphes  ont, 
fuivant  lui ,  arrêté  la  marche  des  Sciences  en  Egyp- 
te, (a)  Mais  cet  homme  raifonnoit  fur  des  chofes 
qu'il  ignoroit:  car  fans  remonter  ici  à  des  époques 
plus  réculées  que  celles  dont  nous  avons  belbin ,  il 
eiî  certain  qu'au  temps  de  Moïfe  les  Egyptiens 
cmployoient  le  caraftere  alphabétique,  tout  commre 
nous  l'employons  aujourd'hui  ,&  ce  n'eft  que  pour  de 
certaines  matières  qu'on  conferva  les  Hiéroglyphes 
dont  le  nombre  paroît  avoir  été  très -borné,  puif- 
qu'on  voit  les  mêmes  figures  revenir  dans  prefque 
tous  les  monuments.  Ainfî  Conring  a  eu  grand 
tort  de  comparer  un  peuple, tel  que  les  Egyptiens* 
qui  fe  fervoient  de  l'Alphabet,  à  un  autre  peuple, 
tel  que  les  Chinois,  qui  ne  s'en  font  jamais  fervis, 
&  qui  n'ont  jamais  eu  la  moindre  connoiffance  des 
vingt -deux  carafleres  retrouvés  de  nos  jours  à  l'aide 
des  langfs  des  Momies.  M.  de  Guignes  n'a  pas 
lui  même  connu  ces  caractères;  de  forte  qu'il  faut 
cnvifager  comme  un  fimple  jeu  d'imagination  tout 

ce 

(^  Cap,  AT.  Z^^.  17».  <fe  M  E  D  I  C.  H  E  R  M, 


fur  les  Egyptiens  &  les  Chinois.    211 

:e  qu'il  a  écrit  fur  cette  matière  :  car  il  n'y  z  pas 
Dkis  de  réalité  en  cela  que  dans  le  Voyage  des  Chi- 
lois  qu'il  faifoit  aller  en  Amérique  par  la  route  du 
Yciimcnatka ,  comme  Bergerac  alloit  à  la  Lune  par 
a  route  de  Québec. 

Apres  cette  digrelTion ,  il  convient  d'examiner  ce 
que  les  Bonzes  de  la  Chine  difent  pour  prouver 
qu'ils  font  utiles  à  l'Etat. 

D'abord  l'Hofpitalité  qu'ils  exercent,  eflun  abus 
:)u'on  feroit  ceiïer  fi  l'on  vouloit  améliorer  !a  police, 
k  mettre  les  Auberges  en  état  de  loger  indiitinéle- 
nncnt  les  voyageurs  de  quelque  rang  ou  de  quelque 
:ondition  qu'ils  foient.  On  dit  que  c'eft  par  Tin- 
yaiion  des  Tartares  que  beaucoup  de  Cons,quait- 
y.\  d'hôtels  publics  font  tombés  en  ruines;  mais  on 
ne  voit  point  que  les  Tartares  fe  foient  amufés 
\  renverfer  ou  à  .piller  des  édifices  dégarnis  de  toute 
sfpece  de  meubles,  &  où  l'on  ne  peut  loger  que 
ijuand  on  efl:  muni  d'une  patente  ou  d'un  ordre  delà. 
Cour;  de  forte  que  les  voyageurs  ordinaires  n'ofent 
fiiéme  y  entrer.  Quant  au  défaut  de  Prêtres  ou  de 
Sacrificateurs, dont  on  ne  peut  fe  pafler  dans  la  Re- 
igion  Indienne  que  tout  le  peuple  de  la  Chine  a 
^mbraflee,  c'eft  réellement. un  grand  inconvénient 5., 
liais  fi  l'Empereur  prenoit  la  quatrième  partie  des 
Terres  pofledées  par  les  Bonzeries ,  il  entretiendroit 
îifcment  un  nombre  fuffifant  de  Sacrificateurs ,  qu'on 
pourroit  encore  charger  du  foin  des  écoles  publi- 
ques, fi  l'on  s'avifoit  d'en  bâtir;  car  il  eft  inouï 
que  les  Bonzes  aient  en  feigne  la  JeuneOfe  dans  .quel- 
que Province  de  l'Empire  que  ce  folt  ,  &  leur-- 
ignorance  eft  telle  qu'ils  en  font  réellenjent  incapa- 
bles: ainfi  de  quelque  côté  qu'on  confidere  ces 
hommes ,  ils  ne  méritent  aucune  indulgence. 

Quant  aux  Moines  de  Lao-Kium,  on  aOurc 
iju'ils  fondent  leurs  prétentions  fur  je  ne  fais  quel 
droit,  qu'ils  veulent  avoir  d'alTifter  en  qualité  de 
Muilciens  aux  grands  facrifices  offerts  pendant  les 

Equi^.. 


212         Keckerches  Philojophique} 

Equinoxes  &  les  Solftices  par  l'Empereur  ou  par  o 
lui  qu'il  députe,  lorfqu'il  eft  malade  ,  mineur  c 
abfent. 

Si  tout  cela  eft  vrai  ,  les  Moines  de  Lao-Km\ 
tiennent  au  moins  par  quelque  côté  à  l'ancienne  R( 
ligion  de  la  Chine;  mais  le  fervice  qu'ils  rendent  e 
exécutant  une  Mufîque  détedable  pendant  les  Ci 
crifîces,  ne  fauroit  contrebalancer  le  tort  qu'ils  ci 
fait  &  qu'ils  jfbnt  encore  en  trompant  tant  de  ma 
heureux ,  &  même  en  les  empolfonnant  par  le  bre» 
vage  de  l'immortalité,  dont  ils  difent  avoir  la  r 
cette;  ce  qui  leur  attire  autant  de  vénération  qi 
les  Légendes  qu'ils  ont  répandues  au  fujet  de  La 
Kium,  qui  defcendoit.  à  ce  qu'ils  prétendent,  « 
la  famille  Impériale  des  Tcheoti:  de  forte  que,  fi 
vant  cette  Généalogie  ,  la  famille  Impériale  d 
Tang  feroit  iûTue  de  Lao-Kîum;  mais  à  nos  yei] 
c'q!X  un  homme  obfcur,  &  les  Hidoriens  ne  coi 
viennent  pas  entre  eux  du  temps  où  il  vivoit.  C 
La  plupart  le  font  contemporain  de  Confucius,  > 
qui  nous  a  paru  le  plus  probable  ;  &  les  Prélats  < 
fon  Ordre  difent  que  depuis  fa  mort  leur  fuccefiic 
n'a  pas  été  interrompue:  aulTi  s'eiiiment-ils  bi« 
plus  nobles  que  ceux  qu'on  croit  être  de  la  fami 
•de  Confucius  ,  qui  n'eft  devenue  illudre  que  da 
des  temps  fort  pollérieurs.  Il  me  paroît  même  qi 
cette  prétendue  famille  de  Confucius  efl:  aufTi  ui 
cfpece  d'Ordre  monafnque  ou  de  Congrégation  re 
gieufe;  ce  qu'on  auroit  pu  favoir  au  julte  fi  Te 
avoit  fait  les  recherches  convenables  à  Kio-fouds. 
h  Province  de  C/mn-to^g.  Cet  endroit,  qu'on  a 
roit  tant  d'intérêt  à  connoître ,  n'eft  point  conni 


(f)  Quelques  Hiftoricns  prétendent  que  Lao-Kk 
vivoit  encore  lors  de  l'extindion  de  U  Dynaftie  di 
Tehsù.i  en  a-j.^  avant  notre  Exe, 


fur  les  Egyptiens  '&  les  Chinois.      213 

■u  moins  nous  a-t-il  été  impoffible  de  trouver  ^ 
:c  égard  des  éclairciiremen'S  fatisfaifants.      Aucun 
on.me  judicieux  ne  croira  aifément  qu'une  même 
imiile  a  conftamment  habité  une  même  bourgade 
't'iuiant  plus  de  deux  mille  deux  cents  ans ,  &  cela 
i:;!gré  toutes  les  épouvantables  révolutions  que  la 
'hine  a  efluyées  par  les  guerres  civiles,   par  les  in- 
allons ,  par  les  fecouffes  irrégulieres  du  Defpotis- 
ne ,  par  la  famine  ,  les  révoltes  &  le  brigandage. 
.es  voleurs  feuls  doivent  avoir- faccagé  toutes  les 
labitations  en  un  certain  laps  de  temps:  les  unes 
)lutôt ,  les  autres  plus  tard;  &  nous  doutons  cju'on 
ouille  citer  une  ville  de  la  Chine  qui  n'ait  été  em- 
portée  par  les  voleurs ,  qu'on  fait  avoir  quelquefois 
/erfé  plus  de^fang  que  les  ennemis  mêmes: à  laprife 
le  Canton  ils  égorgèrent  bien  cent  mille  hommes, 
i  on  fait  ce  qu'ils  ont  fait  à  la  prife  de  Pékin.     Il 
Ve'l:  donc  guères  croyable  que  la  famille  de  Confu- 
:ius  ait  pu  réfifler  continuellement  dans  la  bourgade 
ie  Kio  'fou  ;  mais  fi  c'eft ,  comme  je  le  foupçonne , 
-in  Ordre  monaliique,  alors  ce  fait  change  entière' 
Tient  de  nature,  &  ne  fuppofe  aucune  fuite  de  filia- 
:ions  qui  fe  foient  fuccédées  régulièrement.   C^  qui 
iii'a   pour  ainfi  dire  confirmé   dans   cette  opinion  , 
:'eft  le  titre  de  Saint,  que  les  Chinois  donnent  aulTi 
i  Confucius,  &  le  culte  religieux  qu'ils  lui  rendent; 
:ar  tout  cela  fuppofe  que  leurs  idées  différent  extrê- 
mement de  celles  que  nous  attachons    au  terme  de 
Ffiilofophe,  qui   n'a  pas  de   fynonyme  en  leur  lan- 
gue.    D'un  autre  côté ,  ils  veulent  que  cet  homme 
ait  fait  plufleurs  changements  dans  la  Religion  ,  & 
défendu  d'enfermer  de  petites  (latues  dans  les  tom- 
!beaux;mais  il  auroit  beaucoup  mieux fervi  fa  nation, 
s'il   eut  aboli  l'ufage  de  mettre  àas  perles  dans  la 
bouche  à^^  iyioi-ts,<&:  de  les  enterrer  d'une  manière 
tu.neufe. 

!     Comme  les  grands  facrifices  des  Chinois  ont  été 
idcpuis  longtems  uxés  aux  Equinoxes  &  aux  Solfti'. 

ces 


âr4        Recherches  Phïlofophiques 

ces ,  on  a  cité  cette  coutume  comme  une  preuve  d( 
leur  habileté  dans  l' Agronomie  dès  les  fiecles  lej 
plus  reculés ,  &  à  cela  on  ajoute  le  premier  chapiirt 
du  livre  canonique  que  nous  appelions  le  Chou-King 
dans  lequel  on  voit  qu'T^o  connoiiToit  avec  préd- 
iion  la  durée  de  l'année  folaire,  &  la  méthode  d< 
la  plus  exaâe  intercaLtion  ,  à  ce  que  dit  le  Per( 
Gaubil  \a^  Cependant,  au  lieu  d'employer  cett( 
forme  de  Calendrier,  il  défendit  au  peuple  de  s'er 
fcrvi  ,  &  inftitua  l'année  lunaire:  mais  le  premie 
Chapitre  du  Chou-  Kins  eit  une  pièce  fuppoféi 
dans  àts  temps  très-poftérieurs,  &  qui  ne  peu 
rien  piouver  en  faveur  d'Tao.  Les  livres  canon i 
-ques  des  Chinois  font  trop  délabrés  à.  dans  un  eta 
trop  pitoyable  pour  qu'on  y  ajoute  une  foi  abfokie 
d'ailleurs  le  Chou  -  King  doit  avoir  été  compilé  pa 
Confucius  ,  qui  vivoit  plus  de  dix-fept  cens  an^ 
après  T^o ,  &  cette  compilation  n'eft  encore  qu'ur 
fragment,  auquel  il  manque  quarante  un  chapitres 
Mais  indépendamment  de  toutes  ces  coniidéralions . 
il  efl:  impoffible  qu'en  un  temps  où  de  leur  proprt 
aveu  les  Chinois  étoient  encore  barbares  j'élis  aien' 
mieux  fu  l'Aftronomic  qu'ils  ne  la  favent  de  no; 
jours,  puifqu'ils  font  oblif-és  d'employer  encore  i 
Pékin  des  Savants  d'Allemagne  pour  dr'eiTer  l'Aima 

nact 


{a)  Le  Père  Gaubil  dit,  dans  Je  troiiîëme  Volume 
■des  Obfervations  aftrowmiqites ,  que  le  premier  criapitrc 
du  ChoH-King  a  été  écrit  fous  le  règne  même  d'^ai 
vers  Tan  1256  avant  notre  Ere  ou  dans  un  temps  qui 
«n  étoit  foit  peu  éloigne',  fi  l'on  en  excepte  le  pre- 
mier paragraphe,  qu'il  avoue  être  faux  Se  fuppofe  dans 
des  Cécles  très  -  poftérieurs.  Mais  il  eft  réellement  ab- 
furde  de  vouloir  que  ceux  qui  ont  fuppofé  ce  paragra- 
phe, n'aient  pu  fuppofer  auflî  ie  chapitre  ,  &  cela  paroît 
être  arrive  après  notre  Ere  vulgaire,  lorfqu'on  leAituaj 


fur  les  Egyptiens  &  les  Chinois»     î2i  ? 

lach  de  TEmpire-  Et  croit -on  doncque s'ils  avoicnC 
faimi  eux  des  hommes  habiies,  ils  appelîeroient  de 
ro^s  mille  iieues  loin  des  étrangers  pour  prévenir  une 
ontifîon  dont  il  y  a  tunc  .l'exemplesï  Ceit  comme 
L  r.Académ'e  dt^  Sciences  de  Paris  faifoit  venir  des 
["alipoirs  du  Japon  pour  compofer  le  livre  dt^  la 
onnuiiiance  à^s  temps,  &  pour  prédire  les  éclipfes. 
ux  Frarçois.     ' 

Il  faut  obferver  ici  que  l'année  des  Chinois  a 
oMjours  été  lunaire ,  d  qu'elle  n'a  jamais  commen- 
:é  vers  le  lever  de  la  Canicule  ;  de  forte  que  ce 
3euple  diffère  autant  des  Egyptiens  par  rapport  au 
Calendrier  que  par  rapport  aux  iniiitutions  religieu- 
es.  S'i's  ont  été  l'un  &  l'autre  adonnés  à  l'Ailro- 
ogie  judiciaire ,  cette  erreur  leur  eft  commune  avec 
>refque  toutes  les  nations  de  l'Aile  &  de  l'Afri- 
jue,  où  l'ancien  culte  des  aftres  &  des  planètes  a 
Su  néceOairement  engendrer  cette  fuperftition ,  que 
es  Arabes  n'avoient  garde  de  réprimer  à  la  Chine 
orfqu'ils  étoient  maîtres  du  Tribunal  àts  Mathé- 
lîatiques,  fans  quoi  ils  feroient  morts  de  faim;  & 
€  P.  E^allerftein  doit  lui-même  inférer  toutes  fortes 
de  prédirions  dans  le  Tan^  fio  ou  l'Almanach  qu'il 
rédige  depuis  qu'on  l'a  élu  Chef  des  Agronomes, 
qu'on  fait  être,  pour  la  plupart,  des  Européens;  & 
sMl  n'y  avoit  point  d'Européens  à  la  Chine  ,  aucun 
Ban  -  Un ,  ni  aucun  Collège  de  Pékin  n'oferoit  en- 
core fe  comparer  aujourd' hui  à  la  Gia  -  mea  -  el  ■  ashar  ^ 
ou  à  l'Académie  du  Caire  ;  quoique  du  côté  des 
Arts  &  à.ts  Sciences  l'Egypte  moderne  n'ait  pas 
même  confervé  l'ombre  de  fa  fplendeur  paffée. 
:!Ledéfordre  qui  s'étoit  glifl'é  dans  le  Calendrier 
iChinois  lors  de  la  conquête  des  Tartares  Mongols  , 
prouve  affez  que  longtemps  avant  cette  époque  les 
,f;rands  ficrifîces  ne  pouvoient  fe  faire  exactement  aux 
Eqi'lnoxes  &  aux  SoKlices  ,  comme  cela  auroit  dû 
être  fùivant  les  intiitutions  nadonales.  Car  ni  les 
Solitices  ni  les  Equinoxes  ii'étoi,€ût  biea   indiqués 


aiÔ         Recherches  Philofopkiques 

dans  ce  Calendrier ,  qu'on  avoit  tellement  décrié  dam 
toute  r Alîe^  que  les  peuples ,  qui  habitent  entre  k 
Bengale  &  la  Province  à'^un-tian ,  ne  vouloieni 
point  le  recevoir ,  à.  l'appelloient  un  amas  de  faux 
calculs.  Quand  les  Aflronomes  Arabes  l'eurent  cor- 
rigé par  ordre  de  Koublai-Kan,  l'orgueil  des  Chi- 
nois devint  infupportable ,  <5c  ils  -ordonnèrent  à  ces 
Indiens  de  recevoir  leur  Calendrier ,  ou  de  s'attendre 
à  une  dtjclaration  de  guerre.  Con^me  on  ne  fit  au- 
cun cas  de  ces  menaces  ,  une  Armée  Chinoife ,  fort€ 
d-e  vingt  mille  hommes ,  marcha  contre  les  prétendus 
Rebelles  ;  mais  elle  fut  tellement  taillée  en  pièces , 
qu'il  n'en  échappa  presque  perfonne;  &  depuis  ce 
temps  on  n'a  plus  ofé  parler  aux  Indiens  du  Calen- 
drier dont  les  Chinois  vouloient  fans  doute  faire  un 
objet  de  commerce,  quoiqu'ils  ne  vendent  chaque  1 
exemplaire  que  huit  Kandarins;  mais  ce  peuple  doit 
trafiquer  de  tout,  &  quand  il  ne  trafique  pas  ,  il 
croit  être  hors  de  fon  élément,  à  peu  près  comm©^ 
\ts  Juifs. 

Depuis  la  féconde  corredion  de  l'année  Chinoife, 
entreprife  fous  les  Empereurs  Tartares  de  la  dynaflie 
aduelle,  les  facrifices  folemnels  fe  font  ponduelle- 
ment  aux  Equlnoxes  &  aux  Soiflices  avec  un  grand 
appareil ,  &  le  nombre  àts  Muficiens  qu'on  y  em- 
ployé, peut  bien  monter  à  cinq  ou  fix  cents.  Ce- 
pendant le  bruit  du  Tambour  domine  dans  ces  Con- 
certs, qui  ne  fauroient  donner  aucune  idée  de  Tan» 
cienne  Mufique  ,  que  les  Chinois  difent  être  entiè- 
rement perdue:  car  à  les  en  croire,  tout  a  dégénéré 
chez  eux ,  &  ils  étoient  bien  plus  habiles  dans  l'état 
de  barbarie  fous  le  Kan  Fo-hï  ,  qu'ils  ne  l'ont 
jamais  été  depuis  dans  la  vie  civile.  Mais  ces  opi-  f 
nions  ridicules,  qu'un  vain  orgueil  leur  fuggere,  ne  ' 
méritent  pas  qu'on  les  réfute.  Leurs  anciens  in- 
ftruments  de  iVlufique ,  dont  on  voit  la  forme  dans 
le  livre  canonique  du  Chou  -  Kins;  ^  étoient  fans  corn-  j 
paraifon  plus  imparfaits  &  plus  mauvais  que  ceux  ; 

dont  ^ 


fur  les  Egypùe-m  &  '  les  CMmh.      2 1 7 

dent  on  fe  fert  aujourdhui  ;  ce  qu'une  lîmcle  in- 
ipedion  d^s  figures  peut  rendre  feniible  à  tout  \t 
\\\  nide. 

Lorfque  le  bruit  commence  parmi  les  Muficiens 
à' s  bouchers  mailacrenî  les  vidimes  ,  qu'on  offre 
avec^be.iucoup  d'encens  au  Génie  du  Ciel.  Et  on 
iitcrine  d'une  manière  également  folemnelle  au  Génie 
d?  la  Terre,  qui  a  un  Temple  féparé  d^une  rtru^ure 
H-'eren:e» 

'ous  ces  Génies  font,  fuivant  les  Lettrés,  de 
r  es  émanations  du  Tai-ki  ou  du  grand  Comble- 
de  forte  qu'on  ne  découvre  en  ceci  qu'un  Déisme 
rro-rier;  &  ii  n'eft  pas  poiïible  qutî  d^s  hommes 
[longes  iv  avant  dans  l'ignorance  de  la  Nature  puis 
J^nt  parvenir  à  àts  idées  plus  dégagées  &  plus  fu> 
Li unes  fans  le  fecours  de  la  Phyfique  &  des  Sciences 
rec:i!es,  qui  les  désabuferoienc  bientôt  de  cette  ab 
farde  doftrine  des  Efprits  ou  àts  Manitous  dont  lie 
rempiifient  le  Monde,  &  qui  ont  auffi  leur  part  aux 
facnhces  folemnels:  car  on  voit  aux  quatre  côtés  de 
1  lurel  de  groffes  pierres, qui  repréfentent  les  Génies 
de.'  Montagnes  ,  de  l'Eau  ,  du  Bois  ,  du  Métal,  de 
1  Air  &  du  Feu.  Cef^  furtout  en  l'honneur  du  Gé 
me  du  Feu,  dit  M.  O.bek ,  que  les  Chinois  célel 
brent  la  l^ete  des  Lanternes  pour  que  leurs  villes 
d  ailleurs  h  combudibles  foient  préfervées  de  Kn- 
cen'ie.  {a") 

Il  eft  bien  étrari^  qu'on  ait  voulu  trouver  dans 
:-ette  illumination  un  fenfible  rapport  avec  la  Fête 
des  Lampes ,  qui  fe  célébroit  à  Athènes  &  à  Sais 
uans  le  Delta  en  l'honneur  de  Minerve, dont  jamais 
es  Chinois  n'ont  ouï  parler.    Et  <:'eft-là  un  feit  fi 

car- 


C^)  Reije  nach  Ofiindien  und  China ,  /,  34;, 


21 8  Recherches  PhUofophiques 

certain,  qu'aucun  véritable  Savant  n'entreprendra  de 
le  contefler. 

H  y  a  donc  de  rabfurdité  à  dire,  que  le^  habitais 
d'une  contrée  de  TAiie  fe  foient  aviies  d  honc.er 
une  Divinité  qu'ils  n'ont  jamais  connue,  &  qu  ::3 
ne  connoifTent  pas  encore.  Si  Ton  faifoit  voir  a  j.a 
plus  habiles  Lettrés  de  Fékin  une  Figure  de  Mi-e;- 
ve  avec  les  Symboles  de  la  Lampe  &  du  Sphinx  que 
les  Grecs  mettoient  fur  fon  casque ,  ou  bien  avec  le 
Scarabée  en  tête  comme  les  Egyptiens  ia  repréfën- 
toient  fouvent,  ces  Lettrés  de.  Pékin  compren- 
droient  aufTi  peu  le  fens  de  cette  ftatue  allégorique, 
qu'ils  comprennent  les  Hiéroglyphes  de  quelque 
Obélirque  que  ce  foi:* 

Il  a  pu  arriver  que  les  Chinois  ont  célébré  en 
Février  la  Fête  des  Lanternes .  précifeiiientau  m:me 
jour  où  les  Catholiques  de  l'i^iUrope  célèbrent  la  Fête 
éQs  luminaires.  Or  il  faudroit  avoir  perdu  le  fens 
commun,  ii  par -là  on  vouloit  prouver  que  les  Chi- 
nois ont  reçu  leurs  ufages  de  l'Europe,  ou  que  les 
Européens  ont  reçu  les  leurs  de  la  Chine.  Les  con- 
formités les  plus  frappantes  font  quelquefois  les  plus 
trompeufes;  à.  ii  Ton  en  exigeoit  un  exemple,  qui 
efc  peut  être  unique,  on  pourroit  citer  l'erreur  où 
Bochard  eft  tombé  au  fajet  de  la  courfe  des  Renards, 
qui  fe  faifoit  tous  les  ans  à  Rome  dans  le  Cirque* 
Comme  Ton  attachoit  du  feu  à  la  queue  de  ces  Ani* 
maux,  Bochard  s'eil  imaginé  que  les  Romains  vou- 
loient  par- là  perpétuer  le  fouvenir  d'un  é\/éneraent 
auiTi  mémorable  que  l'étoit  celui  de  quelques  mois- 
fons  brûlées  contre  le  Droit  des  Gens  fur  les  con- 
fins  de  la  ^aleftine  ,  Mais  la  vérité  eft  que  les  Ro- 
mains fe  foucioient  très -peu  de  tout  ce  qui  sétoit 
pafle  fur  les  confins  de  la  Faleftine;  &  la  courfe  des 
Renards  étoit  un  divertidement  fur  lequel  O^ide  i 
exercé  fon  imagination. 

On  fait  que  rien  ri'ell  plus  fabuleux  que  l'origine 

de 


fur  les  Egyptiens  &  les  Chinois,     ai 9 

àe  h  Fête  des  Lanternes,  telle  que  le  Père  le  Comte 
la  rappone  d:.i?,s  Tes  Mémoires  Air  la  Chine,  (a)  Il 
veut  que  l'Empereur  Kie  s'étant  plaint  que  la  vie  de 
l  homme  eQ  trop  courte,  on  lui  confeilla  d'iUuîniner 
tellement  Ton  Palais,  qu'il  ne  fat  plus  polRble  d'y 
dillmguer  la  nuit  d'avec  le  jour.  Ce  conte  inftpide 
ooit  ttre  extrait , comme  je  l'ai  dit, d'un  au^re  conte 
qu'on  trouve  dans  Hérodote  touchant  un  Roi  d'E- 
gypte, qui  ayant  été  averti  par  l'Oracle  de  Euto 
dans  le  Delta ,  qu'il  ne  lui  redoit  plus  que  fix  ans  à 
vivre,  Jit  également  illuminer  toutes  les  nuits  les 
appartements  de  fa  Cour,  afin  de  jouïr  plus  longtemps 
du  fpcéracle  d^e  la  lumière  :  comme  il  un  homme  qui 
n  a  plus  que  fix  ans  à  vivre,  étoit  pour  cela  difpen- 
le  de  dormir;  mais  Hérodote  n'examinoit  pas  les 
ciiofes  de  ii  près,  &  marquoit  fur  Tes  tablettes  tou- 
tes le^  abrurdités  que  les  Interprètes  de  l'Egypte  lui 
uicroient. 

Le  Père  Parrenin  a  eu  foin  d'écrire  de  Pékin  à 
m.  de  Mairan  ,  que  cette  origine  de  la  Fête  des 
Lanternes  ecoit  une  fable  greffiere,  débitée  en  Eu- 
rope par  le  P.  le  Comte ,  qui  avoit ,  comme  on  voit . 
beaucoup  proiïté  par  la  ledure  d'Hérodote;  &  fi  il 
chofe  en  yaloit  la  peine,  on  pourroit  démontrer  ici 
que  les  Jefuites  ont  inféré  dans  l'Hifloire  de  la  Chine 
QÇ.S  faits  extraits  de  la  Bible. 

Lorfqu'on  consulte  les  Auteurs  Chinois  fur  les 
prétendues  avantures  du  Roi  ou  de  l'Empereur  A7^ 
on  ne  trouve  aulfi  que  des  prodiges  puérils  &  révol- 
tants: ils  aCurent  que  fous  fon  régne  il  tomba  une 
étoile,  que  le  A'dênie  ou  le  cours  des  Planètes  fut 
msnifedement  dérangé,  que  des  montagnes  s'écrou- 
lèrent, qu'il  parut  trois  Soleils  du  côté  de  l'Orient 
à,  que  malgré  cela  perfonne  ne  voyoit  clair  à  k 


Cour 


{a)  Tom,  /,  Lettre  FI. 

K  2 


220        Recherches  Phihfophîques 

Cour  du  Prince,  qui  avoit  rendu  tous  fes  appatte- 
ments  inacceffibles  aux  traits  de  la  lumière»  Il  feroit 
fuperflu  d'ajouter  après  cela  ,  que  les  Chinois ,  qui 
écrivent  ainfi  l'Hifloire,  ne  méritent  pas  qu'on  les 
life  ;  &  tout  ce  qu'ils  favent  de  vrai  &  de  réel  fur, 
l'Empereur  Kie  fe  borne  prefqu'à  rien:  mais  chez 
eux  les  prodiges  tiennent  fouvent  lieu  de  faits  hifio- 
tiques;  &  ils  louent  fans  cefTe  Confucius  de  ce  qu'il 
a  fait  mention  de  la  chute  des  étoiles  ,  de  l'éboulé- 
ment  des  montagnes ,  du  chant  de  l'olfeau  fans  pa* 
reil ,  de  l'apparition  de  la  Licorne  ,  &  de  la  meta- 
mnrphofe  àts  infères ,  qu'ils  ont  longtemps  regardée 
ccmme  un  miracle. 

Il  n'y  a  donc,  comme  on  l'a  vu,  aucun  rapport 
entre  la  fête  célébrée  en  l'honneur  de  Minerve  6c 
la  grande  illumination  de  la  Chine ,  où  toutes  les  Di- 
vinités fymboUques  de  l'Egypte  font  inconnues,  à 
il  feroit  fuperflu  de  confidérer  ici  la  différence  qu'il 
y  a  entre  les  termes  Chinois  par  lefquels  on  défigne 
le  Génie  du  Ciel  qu'on  appel'e  toujours  Tien  ou 
Chanr-ti  ,  &  d'autres  m.ots  Egyptiens  tels  que 
Vhîha  àiCnuph,  dans  lequel  Eufebe  a  lui-même 
reconnu  le  Eabricateur  de  l'Univers  ;  tandis  que  les 
Chinois  n'attachent  pas  de  telles  idées  à  leur  Génie, 
comme  les  jéfuites  &  d'après  eux  Mr.  de  Leibaitz 
en  font  tombés  d'accord,  {a)  ^ 

On  prétend  que  Conflicius  fut  un  jour  prie  d'ex* 
cliquer  fon  fentiment  fur  la  Divinité;  mais  il  s'en 
excufa,  retourna  chez  lui,  &  écrivit,  à  ce  que  dit 
le  Père  Couplet,  les  paroles  fuivantes  dans  fon  Com- 
mentaire fur  rr-  AV;;^. 


(ji)  Voici  comme  le  Père  Martini  entr'autrcs  s'expli. 

*^"l)f V«ww«  ac  frimo  rerunt  au&ore  mirum  apv.d  omnes  Sinas 
fUemiim)  quippe  ht  tam  copiôj^  îin^ua  ti€  nomen  qi^Mem  Deuf 
Ubeu     Hiii.  Sin.  Lib.  I. 


fur  les  Egyptiens  &  les  Chinois*      %1  i 

Le  Grand  Comble  a  engendré  deux  qualités  :  le 
parfait  ij?  riniparfaït.  Ces  deux  qualités  ont  ert' 
gendre  quatre  images  :  ces  quatre  images  ont  pro* 
duit  les  huit  figures  de  Fo-hi ,  c'ej^  -à  -dire  toutes 
chofes. 

Qui  oferoit  aujourd'hui  foutenir  parmi  nous  qu'il 
y  ait  en  cela  quelque  trace  de  fens  commun?  Et  il 
feroit  inutile  d'objecler  que  d'autres  Philoiophes  de 
l'Antiquité  ont  quelquefois  écrit  d'une  manière  auiîi 
peu  raifonnable;  puifque  ces  Philofophes  -  là  ne  pré- 
tendoient  point  faire  des  Traités  de  Sortilège  ou  de 
Rabdomancie  ,  tel  que  celui  où  Confucius  doit  avoir 
inféré  les  paroles  qu'on  vient  de  rapporter,  &  qui 
font  relatives  au  jeu  des  baguettes  magiques.  Or  dans 
le  jeu  des  baguettes  magiques  il  n'y  a  pas  de  fens 
commun. 

Si  quelque  cbofe  avoit  pu  précipiter  de  certaine 
Lettrés  dans  le  Fatalisme,  ce  feroit  précifémtnt  la 
doflrine  infenfée  de  Confucius  fur  la  puiiïance  des 
forts;  &  il  eft  fur  qu'on  en  connoit  quelques -uns 
parmi  eux  qui  ont  déjà  bazardé  de  monflrueufes  chi« 
mères  fur  la  révolution  àt^  cinq  EléiViencs  Chinois, 
qui  produifent  néceflairement  &  tour  à  tour  une  nou* 
velle  famille  Impériale  ou  une  nouvelle  dynaftie. 
Quand,  par  exemple,  une  famille  Impériale  eft  pro« 
duite  par  la  force  de  l'eau  ou  du  Génie  qui  y  pré- 
iîde ,  alors  elle  ne  peut  donner ,  fuivant  eux ,  que 
vingt  Empereurs,  dont  toutes  les  A(flions  ibnt  né- 
ceflaires  &  fatales  :  car  fi  leurs  aclions  étoient  libres , 
difent-i!s,  nous  ne  pourrions  point  les  prédire  au 
moyen  de  la  Table  des  forts  commentée  par  le  grand 
Confucius. 

Quo'que  M.  de  Visdelou  attribue  cette  doctrine 
aux  Lettrés  en  général,  il  faut  fuppofer  que  ce  ne 
font  que  les  plus  imbéciles  d'entr'eux  qui  ont  débité 
de  telles  abfjrdités  ,  où  vraifemb'ablement  ils  ne 
comprennent  rien  eux-mêmes.  Car  il  en  eft  de  la 
Chine  comme  du  relie  du  Monde,  où  les  hommes; 


Î222         Kecherckes  Philo/oplùques 

embrouillent  fouvent  leurs  propres  idées ,  de  fsçon 
qu'ils  ne  fauroient  expliquer  c'airement  ce  qu'ils 
croient  à.  ce  qu'ils  ne  croient  pas.  Aulli,  quand 
nous  avens  parle  de  la  Religion  de  la  Chine,  n'avons 
nous  rendu  compte  que  des  Opinions  générales,  à. 
non  des  Opinions  particulières;  puisqu'il  feroit peut- 
être  fort  difficile  de  trouver  deux  ou  trois  cents 
Lettrés  qui  penfent  précifément  de  la  même  mx- 
niere;  &  encore  trois  cents  autres  qui  penient  coa- 
liamment  de  même  fans  varier  du  matin  au  foir;  a 
encore  trois  cents  autres  qui  comprennent  didinfie- 
ment  ce  qu'ils  penfent.  Ceux  qui  font  l'ame  hi:- 
maine  double,  ce  qui  revient  à  Vhonio  duplex  de 
quelques  Métaphyficiens  de  l'Europe,  peuvent  être 
comptés  dans  la  clafie  de  ceux  qui  ne  fe  compren- 
nent p2s  eux-mém.es.  Le  Fere  Lon^obarci  dit, 
dans  fon  fameux  Traité,  que  àtz  Lettrés  de  la  Chi- 
ne lui  avoient  déclaré  fans  détour,  fans  déguife- 
ment ,  qu'ils  étcient  de  vrais  Athées,  {a)  Mais  ces 
Lettrés  avoient  peut-  être  bu  comme  Hobbes ,  dont 
J'Athéifme  fe  dilTipoit  fouvent  avec  rivrefTe. 

La  pafFion  qu'ont  les  Chinois  pour  le  fcrtilege, 
prouve  qu'ils  font  fuperîtitieux  ;  mais  cela  ne  prouv* 
point  qu'ils  foient  fatalifles.  Outre  la  divination 
par  les  baguettes,  ils  en  ont  une  autre,  qui  fe  pra- 
tique au  moyen  d'une  plante  nommée  Chi ^  dont  on 
partage  les  feu.l'es  afin  "d'en  tirer  \^^  fibres  ou  les  ner- 
vures ,  qu'on  place  enfuite  au  hazard  pour  voir  erj 
quoi  leur  pofiticn  faccorde  avec  \ti  traits  de  XT- 
J(i.Kg.  Cette  efpece  de  divination  ne  me  paroit  prcf- 
^e  différer  en  rien  de  celle  dont  ufoient  encore 
quelques  Devins  de  la  Scythie  lorsqu'ils  entortilloient 
entre  leurs  doigts  des  feuilles  de  baule ,  &  non  de 

.  Til- 


(es)  Traité  fur  quelque/  j^cbns  de  la  Religion  des  Clinois. 
USiiw  XVI, 


fur  les  Egyptiens  &  les  Ck'mois»     Sig- 

Tilleul,  comme  le  dit  Valfadans  fa  verîion  Latine 
d'I Hérodote  ,  quia  eu  fur  les  Scythes  Afiatiques 
ces  Mémoires  pariicuUers ,  dont  la  vérité  fe  confir- 
me de  plus  en  plus;  à,  il  étoit  mieux  inllruit  tou- 
ci;£nt  ces  peuples  éloignts  qu'on  ne  feroit  porté  à 
le  croire,  il  Ton  n'obfervoitlemême  phénomène  dans 
la  Géographie  de  Ptolémécdont  Pexaclitudeà  indi- 
q.uer  quelques  pofuions  de  la  Serique  ou  de  l'Igour 
eiléronnante.  quoique  ce  fût  le  terme  duIMondecon- 
r<u  dci  Grecs  &  des  Koipains  ,  auxquels  la  Chine  & 
les  Chinois  étoient  ce  que  Cont  à  noire  égard  les  ha- 
bitants des  Terres  Auftrales,  c'ell-à-dire  qu'ils  en 
ignoroicnt  jufqir'au  nom.  11  futiit  de  réâéchir  à  la 
rouie  ilngjjie'e  que  les  Marchands  avoient  trouvée 
pour  faire  pafler  les  denréfrs  des  Indes  dans  la  CoU 
chide,  pour  concevoir  comment  Flérodote  qui  avoit 
voyagé  dans  la  Colchide,  a  pu  être  inftruit  avec 
quelque  précision. 

C'eft  un  fentiment  rtffez  généralement  reçu  que 
das  Seclaires ,  qu'on  croit  avoir  été  dcts  iSieftoriens , 
allèrent  au  feptiéme  fiécle  prêcher  le  ChriuianKme  à 
la  Chine,  ou  ils  furent  d'abord  protégés  ,  enfiiils 
perfécutés,  &  enfin  mafiàcrés,  car  ils  avoient  con- 
tre eux  les  Difcipîes  de  Lao-Kium.  ,  les  Bor^zes  <k 
rimpéraLr-ice  ;  de  forte  que  cette  prédication  ne  kr- 
vit  qu'à  faire  répandre"  du  fang^,  à  il  ne  refioit 
plus  aucun  Chrétien  à  k  Chine  lorsTle  la  conquête 
à(is  Tartarcs  Mongols  ,  <^ui  favoriferent  indi!tincce- 
ment  tous  les  étrangers  dont  rindufirie  pouvoit  leur 
être  utile,  iaiis  fe  foucier  de  la  Keiigion  qu'ils  pro- 
fefibient.  Kcuilai-Kan  fixa  tnêm.e  des  familles 
Chiétiennes  a  Pékin. ,  que  le  Patriarche  de  Bagdad 
d'un  côté,  6t  le  Pape  de  l'autre  érigèrent  en  Ar- 
chevêché. Mais  KouhJaî  Kan  eut  foin  auliî  d'ériqer 
un  Tribunal  nomme  Tçoum-fuuiTe  ,  dont  les  deux 
Métropolitains  dévoient  dépendre.  Lorfque  ks 
Chinois  expulferent  les  Tartares  Mongols ,  les  Chré- 
tJ€..is  eiluyçrent  encore  une  perfécution  violente  qut 
K.  4  le^ 


224        Recherches  Philofophiques 

les  anéantit  totalement:  les  plus  fenfés  Te  fauverent 
en  Tartarie,  quelques-uns  embrafTerent  la  Religion 
dt^  Bonzes,  à  les  autres  furent  niaflacrés.  En  1591 
on  ne  trouvoit  dans  toute  la  Chine  aucune  trace  de 
Chridianifme,  &  quelques  Mifiîonnaires  recommen- 
cèrent alors  à  le  prêcher  :  mais  fi  on  en  excepte  un 
fort  petit  nombre  de  Néophytes  qui  occupoient  de 
grands  emplois ,    ou  qui  pofledoient  de  grandes  ri- 
chefles,  tous  les  autres  convertis  n'ont  jamais    été. 
que  àts  perfonnes  de  h  Ke  du  peuple  ,   dont  les 
femmes  mêmes  fortoient  &  ailoient  à  Téglife;  cequi 
choqua  tellement  les  honnêtes  gens  ,  qu'on  regarda- 
is MiiTionnaires  comme  à^s  corrupteurs.    Pour  cal- 
mer à  cet  égard  tous  les  foupçons  des  Chinois  ,  quel- 
ques Jéfuites  s'aviferent  de  bâtir  àas  églifes  féparées: 
cil  les  femmes  feules  pouvoient  entrer,  {a)  Mais  ce 
prétendu  remède  aigrit  prodigieufement  le  mal ,  <à 
le  Gouverneur  de  llam-theou  fut  ii  irrité  en  appre- 
nant que  à^^  perfonnes  dufexe  fe  renfermoientdan» 
une  églife  avec  deux  ou  trois  hommes ,  qu'il  fit  ra^» 
fer  ce  temple  jufqu'c:ux  fondements  ,    fans  attendre 
\t^  ordres  de  la  Cour: "car  on  fait  qu'à  la  Chine  les- 
Gouverneurs  agiffent  dune  manière  prefque.  defpoti- 
que  dans  leurs  départements  reipeclifs,  &  cela  eft  fi 
vrai,  que  les  Chrétiens  étoient  quelquefois  violem- 
ment perfécutés  dans  quelques   1-rovinces,  &  force- 
ment protégés  dans  d'autres.    Mais  ,  malgré  cette 
protedion,   on  trouvoit  un  obftacle  infurmontable 
aux  progrès  de  leur  doflrine  dans  la  po^ygamîe;  car 
les  Miflionnaires  exigeoient  la  répudiation,  à.  ne 
vouloient  iaifler  auxj^éophytes  qu'une  époufe;  mais? 
ils  n'ont  jamais  infiiré  fur  l'aiFranchifiement  àts  ef- 
ckves;  quoique  la  fervitude   perfonnelle   foit   plus. 
contraire  encore  au  Droit  de  la  Nature  que  la  plura- 
lité- 


{a)  Gobi  en  Hijioire  de  la  C':im.  fa^, 


fur  les  Égyptiens  ^  les  Ch'mois.      iij 

ilié  àas  femmes,  qui  n'efî  même  qu'un e^conféqueti- 
ee  prefque  néceflaife  de  refciavag'e  dans  les  pays 
chauds.  Là  -  deflus  on  dilbit  que  les  premiers  Chré- 
tiens n'avoient  jam.ais  exigé  de  tels  facrifîces,  &  que 
différentes  CorPiTiunautés  religieufes  de  l'Europe  ont 
poTéde  des  efclaves  pendant  plufïeurs  fiecles  de  fui- 
te. Mais  c*étoit-là  un  horrible  abus,  dont  il  ne 
faut  jamais  fe  prévaloir:  car  ce  qui  choque  le  Droit 
Katurel,  choque  à  plus  forte  raifon  la  Morale.  Un 
Chinois  ne  pouvoit  répudier  les  femmes  qu'il  avoit 
époulées  /liivant  les  loix,  à  dont  il  avoit  des  en- 
fants, fans  leur  faire  une  injurtice;  mais  il  pouvoit 
à  chaque  inftant  affranchir  Çqs  efclaves.  Ainfî  la 
conduite  qqs  Millionnaires  n'étoit  qu'une  perpé- 
tuelle contradidion.  D'un  autre  côté,  le  Gouver- 
nement de  la  Chine  ne  fçut  jamais  quelles  Religions 
il  devoit  permettre  ,  ni  quelles  Religions  il  devoit 
exclure.  On  a  reçu  dans  ce  pays  des  Juifs,  des 
Mahométans,  des  Lamas,  des  Parfis,  des  Manis,- 
des  Marrha ,  des  Si-  llpan  ,  ddi  Yiii  Kaoven ,  {ày 
des  Arméniens ,  des  liranàines,  des  Nefloriens,  des' 
Chrétiens  Grecs,  qui  avoient  une  églife  à  Pékin,  ^ 
enfin  des  Catholiques;  mais  ceux-ci  ont  eu  eux^ 
feuls  plus  de  perPicutions  à  eifuyer  que  tois  les  au-" 
très  enfemble,  &  on  a  fini  par  les  exterminer.  Le- 
feul  Empereur  Kan-hi  donna  trois  édlts  contradic- 
toires: il  défendit  d'abord  de  prêcher:  en  fuite  il- le- 
permit, &  le  déferdît  encore  ,  fans  jamais  avoir  fu^ 
en  quoi  la  Religion  Catholique  confiJoit  ;  &  c'eft- 
un  fait,  que  les  Mlffionnaires  n'ont  point  ofé  lui^ 
montrer  la  Bible  ni  les  Evangiles.  On  nffùre  raè- 
me,  &  je  fuis  très -porté  aie  croire,  qu*en  i<59'2  ce- 

Prince' 


(n)  On  ne  connoît  pas  bien  la  Religion  des  Marrha' 
&  des  si  -  lipan  ;  mais  c'eft  peut  être  à  tort  qu  on  kf"' 
mead  pour  dès  Chrétiens. 


£25         Kechenhes  Phlïofophiques 

Prince  ne  far^'oit  point  que  les  Européens  ont  corr* 
quis  l'Amérique,  les  côtes  de   i'Alrique  ,  les  Ifles-^ 
Nloluques  <5l  tant  d'endroits    de   h  'Terre  d'.-^fie. 
Qu'on  s'imagine  des  hommes  tels  que  les  Tartarea 
Mandhuis,  qui  viennent  tout- à- coup  s'emparer  de 
la  Chine,  fans  avoir  aucune  notion  de  l'Hidoire,  ni: 
de  !a  Géographie,  &  olors  on  ne  Tera  pas  étoniiédc'. 
ce  que  l'Empereur    Kan-hi  ait   pu  ignorer  quelle- 
avoit  été  la  conduite  des  Chrétiens  en  Améiiqur*, 
Etc'tft  perce  qu'il  igroroit  tout  cela  que    le  ^^^é- 
moire  offert  à  la  Cour  de  Pékin  ,  en  T-17,  fit  fuf 
i'erprit  des  Tartares  ure  impreflion  ineffaçable.     On 
y  repréfeintoit  les  Chrétiens  comme  une  troupe  de 
coniurés  qui  alloient  envahir  l'Empire,  ainiî  qu'ils 
avoient  envahi  le  Nouveau  Monde/    Ce  projet  n'é- 
toit  point  réd:  mais  il  parut  très- pcfTible  aux  Tar- 
tares,  qui  n'avoient  point  eux- miêmes quatre- vingts 
mille  hommes  de   troupes  eireflivcs,   lorfqu'ils  en- 
trèrent dans  Pékin:  ils  furent  à  la  vérité  favorifés 
|)ar  les  Eunuques  du  Palais;  mais  la  prife  de  rékin 
n'étoit  rien;  puifqu'il  leur  redoit  à  conquérir  toutes- 
les  Provinces  Méridionales ,  &  ils  en  firent  la  con- 
quête très  rapidement.     Il  n'y  a  point  dans  l'inté- 
Yieur  de  la  Chine  une  feule  vir.e  qui  pourroit  réflfler' 
pendant  trois  jours  fi  on  l'aifiégeoit  dans  les  formes,- 
&  l'Amiral  Anfon  a  prétendu  qu'un  vai(feau   de 
foixante  canons  pourroit  couler  à  fond  toute  une^ 
flotte  Chincife.    Par -là  on  voit  que  celui  qui  avoir 
âllarmé  la  Cour  de  Péi^in  au  fujet  des   Néophytes  & 
àti  MiiTicnnaires  ,  connoiiîoit  bien  la  îoiblelTe  de 
ion  propre  pays  ,  qui  n'a  échnppé  à  la  fureur  de- 
Los  brigands  d'Europe  que  par  fon  extrême  éloigne- 
ment  ;  &  cet  obftacle  même  difparoitroit  ,   fi  l'oa 
pouroit  découvrir  un   paffage  par  le  Nord   Oueil» 
Les  Princes  qui  ont  faccédé  à  Kun  hi ,  loin  de  to* 
Jérer  le  Chriflianifme,  n'ont  ceiFé  jufqu'en  1766  de~ 
gêner  cTe  plus  en  plus  les  Européens  &  de  prendre 

de 


fur  h  s  Egyptieus  £^  les  Ckimls»       ^lf 

de  plus  en  plus  des  précautions  à  leur  égard;  maiS' 
ils  auroienc  rendu,  Çàvs  le  vouloir  ,  un  très  grand' 
lervice  à  l'Europe  ,  s'ils  avoient  entièrement  fermé 
leur  port  de  Canton  aux  vaiil'eaux  des  cinq  Isiations 
qui  y  trafiquent. 

J<i  finis  ici  cette  Se-flion  ,  dans  laquelle  on  a  vu' 
que  jamais  deux  peuples  n;eurent  moins  de  reilem- 
blance  entr'eux  par  rapport  à  tout  ce  qui  concerne 
la  Keligion  ,  que  les  Egyptiens  &  les  Chinois,  fi 
l'on  en  excepte  l'immobtion  des  viclimes  :  maiS' 
l'immolation  des  victimes  ed  un  uiage  que  les  Voya- 
geurs modernes  ont  trouvé  répandu  dans  toutes  les 
contrées  où  ils  ont  pénétré,  hormis  aux  Indes  à 
au  Thibet ,  où  le  cas  particulier  de  la  tranfmigration 
ùQs  âmes  a  dérogé  à  h  règle  générale.  Les  Savants 
n'ont  jam.ais  bien  fu  comment  tant  de  nations  de 
l'ancien  &  du  nouveau  Continent  ont  pu  fe  ren- 
contrer dans  une  bizairerie  au/S  oppofée  aux  notions 
du  fens  comm^un  que  l'cft  celle  d'égo'ger  ùqs  ani- 
maux pour  honorer  les  Dieux.  Quelques  uns 
croient  que  T immolation  a  commence  par  les  pri- 
fonniers  faits  à  la  guerre  ;  mais  il  eil:  manifelie  que 
les  premiers  peuples  ont  imaginé  d  ns  la  nature  des 
Génies  qui  venoient  goûter  le  fang  ,  la  chair,  les 
entrailles  ou  la  fumée  ô.as  vicHm.es  qu'on  brûloit:- 
à.  comme  tous  les  premiiers  peuples  on  été  chas- 
feurs,  à.  enfuite  bergers,  il  eit  naturel  qu'ils  aient 
putôt  nourri  les  Dieux  avec  de  la  chair  qu'avec 
dci  fruiis  fiuvagess  que  les  Manitous  poUv oient 
aller  chercher  eux -menées  fur  les  arbres.  '  eux,  qui 
quittèrent  la  vie  noinadique  eu  pallorale  pour  fe 
faire  laboureurs,  commencèrent  bientôt  par  offrir  les 
préinices  de  leurs  champs,  &  par  nourrir  auiii  les- 
Dieux  avec  des  grains.  Alors  l'immolât  on  àes  vic- 
times auroit  dû  cefTer:  mais  elle  ne  celTa  point,  & 
j'en  ai  dit  la  raifon  ,  qui  confiîle  uniquement  dans 
i-opiniâtre:é  avec  laquelle  les  premières  nations  civi- 

K-6  lifées 


ïi2:8^        KecRenhes  Fhïïofopniques' 

lifées  retinrent  les  pratiques  religieufes  de  la  vie  faiî^^ 
vage..  Voilà  pourquoi  on  a  trouvé  à  la  Chine  tant 
d'uTages  imaginés  par  les  Scythes,  (^  en  Egypte  tane: 
d'ufages  imaginés  par  les  Ethiopiens. 


SECTION     IX. 

Du  Gouvernement  de  VEgypte, 


Omnio.  pejî  olitim  fingit  majora  vetuftas. 


TES  Anciens ,  qui  parloient  avec  tant  d'éîog^s 
,,  des  loix  &  de  la  police  de  TEgypte  ,  étoient 
-dans  une  continuelle  illufjion  ,  dont  l'origine  eft 
tiès-aifee  à  découvrir;  puifque  nous  voyons  claire* 
ment  que  lés  Auteurs  Grecs  ont  confondu  les  loix 
qu'on  obfervoit  en  Egypte-,  avec  celles  qu'on  n'y 
obfervoit  pas  à.  qui  n'exiftoient  que  dans  les  li. 
vres.  On  avoit  anciennement  inféré  dans  le  fécond 
volume  de  la  colleâion  Hermétique  une  infinité  de 
m.^ximes  très  fages  ,  fuivant  lefquelles  un  Pharaon 
devoit  fe  conduire  pour  régner  avec  douceur,  <f< 
mériter  les  applaudiflements  du  peuple.  Mais  il 
s'en  faut  de  beaucoup  que  tous  les  Pharaons  aient 
voulu  s'acquitter  àts  devoirs  qu'on  leur  avoit  pref- 
crits  dès  }a  naiflancc  de  la  Monarchie:  car  il  a  paru 
parmi  eux  des  Princes  fainéants,  voluptueux-,  im- 
béciles, &  enfin  des  Tyrans  déteftables,  qui  n'ob- 
fervoient  que  de  vaines  cérémonies  &  fouloient  réeV 
knnent  l'équité  aux  pieds.  C'eft  ainfî  que  tous  ce« 
mauvais  Rois  de  la  Judée  faifoient  avec  beaucoup 
c'exaâitude  les.  ablutions  légales,  &  ne  mangeoient 

jamais 


fur  ïef  Egyptiens  ^  les  Cfimoh,      m^ 

jamais  à  leur  table  des  viandes  prohibées  par  le  ré- 
gime Mofuïque- ;  mais  le  peuple  n'en  étoit  pas 
moins  écrafé  par  Ico  exadions  &  le  brigandage  de* 
impôts, 

C'efl:  aufTi  une  erreur  de  croire  que  le  Droit  Ro- 
main ait  été  originairement  puifé  dans  la  jurispru- 
dence de  l'Egypte ,  comme  Ammien  Marcellin  Tin- 
iinue:  car  il  efl  fort  aifé  de  s'appercevoir  que  les 
.  Décemvirs  rejetterent  à  Rome  la  feule  loi  Egyptien- 
ne ,  qui  auroit  pu  convenir  à  une  République:  je 
parle  de  la  conftitution  relative  aux  débiteurs,  fur  la 
'  .  perfonne  defquels  un  créancier  ne  pouvoir  exercer 
la  m.oindre  violence:  cette  loi  étoit  fage  à.  modérée; 
mais  celle  des  Décemvirs  étoit  barbare  &  atrpce. 
Enfin,  on  ne  trouvoit  dans  les  Douze  Tables,  qui 
font  le  fondement  du  T  roit  Romain  ,  aucune  trace 
de  la  Jurisprudence  de  l'Egypte,  que  Solon  lui  -  me* 
me  ne  connoifibit  que  vaguement;  puifqu'il  réforma 
h  viile  d'Athènes,  &  abrogea  quelques  réglementa 
de  Dracon  avant  que  départir  pour  Saïs  ,  où  il  pa- 
roit  avoir  commercé. 

Quelques  loix  Egyptiennes  n'ont  pas  befoin  d'ê- 
tre analyfées:  car  leur  flmplicité  eft  telle,  que  tou- 
tes les  interprétations  deviennent  inutiles;  mais  il' 
n'en  eft  pas  ainfî  de  la  loi  qui  concernoir  les-  vo- 
kurs ,  &  qu'on  fait  être  fi  compliquée  qu'aucun  Vhi- 
îofophe  n'a  pu  en  concevoir  le  fens  ni  en  découvrir 
le  but,  parce  que  THiftorien  Diodore  &  l'ancien  Ju- 
risconfulte  Arifton  fe  contredifent  dans  l'expoiitioiit. 
qu'ils  en  ont  faire. 

Suivant  Diodore  ,  les  voleurs  de  l'Egypte  dé- 
voient fe  faire  infcrire  ,  6l  quand  on  réclamoit  fa 
chofe  volée ,  ils<  la  reftituoient  à  la  quatrième  partie 
près ,  que  le  Légillateur  leur  adjugeoit ,  folt  pour 
les  récompenfer  de  leur  adreflTe  ,  foit  pour  jmnir  la 
négligence  de  ceux  qui  s'étoient  laides  x'oier.  Dio- 
dore ,  en  parlant  de  la  forte  ,  auroit  dû  s'apperGc- 
rôir  que  cette  préteii^ue  loi  iaiflbit  fabfiller  beaa» 
K  1  ooa^' 


t^o  Recherches  Fhïïofoph'iqiies 

coup  de  cas  particuliers ,  qui  dévoient  être  nécenaî- 
rement  décidés  par  une  aûire,  dont' il  ne  fait  pas  la 
n^oindre  mention. 

Je  me  fouvlens  d'avoir  lu  ^  dit  Au'u -Gelle/ 
dans  un  Ouvrage  du  Jurisconfulte  ArijJon  ,  que' 
chez  les  Egjptîens ,  qui  ont-  îétnoigné  tant  de  faga^ 
cité  en  étudiant  la  Nuture  ^  G^  tant  de  pénétration 
en  inventant  Us  Arts ,  îqus  les  vols  étaient  licites 
6?  impunis,  {a). 

11  fuiÏÏt  de  réfléchir  à  des  inftituiions  fi  bizrrres , 
pour  fe  conv^aincre  qu'elles  n'ont  pu  fublifier  dans^ 
une  mên.e  fociété;  «iais  bien  entre  des  peuples  dif- 
férent';; &  les  Auteurs  ,qui  en  ont  parle  étoient  as- 
furément  mai  iniiruits,  puifqu'ils  ne  font  d'acccid- 
ni  *entre  eux ,  ni  avec  eux-mêmes. 

Ce  qu'on  a  pris  pour  une  loi  Egyptienne  n'eft 
qu'un  concorda:  ou  un'  traité  fait  avec  les  Arabes,- 
auxquels  on  ne  pouvoit  défendre  le  vol  &  le  brigan- 
dage, qu'ils  font  par  befoin  ,  &  qu'ils  font  encore- 
par  le  défaut  de  leur  Droit  public;  de  forte  qu'on 
rachetoit  d'er.tre  leurs  mains  les  effets  qui  ne  leur 
étoient  quelquefois  d'aucune  utilité ,  comme  cela  fe- 
pratique  encore  de  nos  jours.  hQs  Bédouins  revend- 
dent  fort  fouvent  pour  la  centième  partie  de  la  va- 
leur, àzs  perles  &  dts  pierreries  dont  ils  s'em.parent 
en  dépouillant  une  Caravane;  &  ils  feroient  heureux 
de  pouvoir  toujours  a\oir  la  quatrième  partie  en  ar- 
gent des  denrées  qu'ils  volent  en  nature  ,  fous  de- 
vains  prétextes ,   qu'un    Voyageur  moderne  a  eu- 

grande 


(a)    Id  etiam  memni  léger e  me  in    îihro   Arijîonis  Jure» • 
i'onfalti ,  haiid  quaquam  ivdoCii    viri ,    a/ud   -veteres    c/£gyp' 
tios ,  quod  gtnus  hon.tmm  confiât  (^    in    Anibus    reperiendis' 
^alertes  extiîijfe ,  (^  in   con:itioue    rerum   irdagandâ  fa^aces  ,> 
fî'.rta  onmia  fuî[fe  iiciia  ^  impjmita.  NOCT.  ATT.  Libi 
JCI,  Cap.  iii. 


JuT  h  S  Egyptiens  &  les  Chinois.     23  r 

grand  tort  de  vouloir  juQifier ,  en  foutenant  que  le^ 
déferts  d?  l'Arabie  pétrée  appartiennent  de  droit 
aux  Bédouins;  comme  fi  nous  ne  favions  pas  qu'i!s- 
commettent  de  tels  forfaits  très -loin  de  leurs  déferts  ,- 
&  fur  des  t'^rritoires  dont  ils  n'ont  jamais  été  réelle^» 
ment  en  poffefTion  ,  à.  où  lis  ne  peuvent,  par  coiv- 
féquent,  exiger  aucun  tribut  des  pafiants. 

Sous  les  Rois  pafieurs  les  Arabes  fe  répandirent 
par  troupes  dans  toute  TEgypte,  &  il  étoit  abfolu- 
ment  néceflJre  de  convenir  avec  eux  de  quelque 
manière  quf  ce  fût,  par  rapport  aux  captures  qu'ils 
laifoient  de  temps  en  temps.  Et  je  crois  qu'on  ra- 
chetoit  éga!(T  ent  'es  L.rcins  d'entre  les  m.ains  des 
juifs:  car  il  feroit  bien  furprenant  que  des  honrmes 
tels  que  les  juifs  n'euffent  volé  qu'une  feule  fois  ea 
Egypte:  à  ilirtcut  lorfqu'iis  y  furent  publiquement 
protèges  fu'JS  le  régne  des  Ufurpateurs,  qui  favori- 
Ibient  les  bergers, &  qui  opprimoient  les  laboureurs, 
afin  de  choquer  toutes  les  inftitutions  du  peuple 
conquis. 

On  co"çoit  maintenant  à  peu  près  ce  que  Dlodo- 
re  de  Sici'e  a  voulu  dire;  on  n'infcrivolt  pas  ienon:^ 
des  voleurs  dans  un  regiftre,  mais  on  s'adreffoit  à 
YEmir  ou  ^\i  Scheic  des  Arabes  ,  qui  connoilfoit 
lui-m.éme  fcs  fujets,  &  il  leur  faifoit  rendre  ce  qu'ils 
avoient  pris,  au  moyen  delà  compenfation  qui  étoic 
ftipu'(fe.  {a) 

Nous  ne  favons  pas  11  fous  la  domination  des 
Perfans,  lorfqu'il  fe  forma  une  République  entier-e 

de 


•  (ji)  si  l'efprit  de  la  loi  Egyptienne  edt  été  tel  que 
BJodofc  fe  i'efl  imaginée,  on  amoic  du  Taire  Qvcoxçi^ 
comme  je  Tai  dit,  des  re'gîpments  paricil'eîs  p^r  np- 
port  à  ceux  qui  voloient  fins  s'êtie  fait  in^xrire  ,  3c  par" 
lapporr  à  ceux  qui  ,  quoiq-i'iiifci  'ts ,.  ne  refliiaoient^ 
j)aiût  exa'fleaaent  ce  qu'ils  avoisnt  piis. 


251        'R.eckerchss  PhilofopMquis 

de  voleurs  dans  un  endroit  du  Delta ,  on  obferva  à 
ïeur  égard  la  même  conduite  qu'on  avoit  tenue  avec 
Jes  Bédouins  ;  mais  ctla  eft  très  -  probabre ,  &  il 
faudroit  bien  fe  réfoudre  à  un  tel  facrifice  partout 
où  des  brigands  feroient  parvenus  à  Te  fortifier  au 
point  qu'on  ne  piàt  ni  les  expuîfer  ni  les  détruire. 
Or  \ts  marais,  qu'ils  avoient  occupés  près  de  Fa  bou- 
che Héracléotique  ,  ctoient  impraticables  ,  à  ja- 
mais les  Perfans.  &  les  Grecs  ne  furent  en  état- 
de  les  en  chaiïèr:  caries  barques,  qui  leur  fervoient 
de  maifons  ,  aîloient  à  la  moindre  allarme  fe  cacher 
très -loin  dans  les  jonci?. 

L'extrême  ri.sueur  des  loix  à  l'égard  de  ceux  qui^ 
fabfidoient  en  Egypte  par  des  moyens  mal  honnê- 
tes, prouve  qu'on  y  étoit  fort  éloigné  de  tolérer  1er 
vol  ou  la  mendicité  parmi  les  Indigènes ,  qui  n'é- 
toient  ni  des  Arabes,  ni  des  Juifs;  à.  le  fens  com- 
mun a  fuiïï  pour  apprendre  aux  hommes  que,  dans 
une  focieté  bien  policée,  il  ne  faut  jamais  permet- 
tre que  i\Qs  fujets  robuPiCS  embrafient  la  vie  des 
mendiants,  que  i  laton  craignoit  tellement  dans  une 
République  ,  qu'il  em-ploye  jufqu'au  miniftere  de 
fro's  Magiflrats  diirérents  pour  lès  éloigner  d'abortf 
des  marchés,  enfuite  des  villes,  &  enfin  du  terii- 
toire  de  l'Etat,  {a)  Si  ce  Philofophe  pouvoitrefluf- 
cker  &  voir  tous  ces  Ordres  monaftiques  qui  ne 
vivent  que  d'aumônes ,  il  croiroit  qu'il  ell  furvenu 
an  affoibliffement  dans  l'efprlt  humain. 

l.^s  Auteurs  Grecs  ont  prétendu  qu'ily  à  eu  en 
Egypte  cinq  ou  fîx  Législateurs  différents,  parmi 
îeiquels  ils  comptent  même  Amafis ,  dont  le  régne- 
précéda  de  quelques  années  la  chute  de  la  Monac- 
chie;  mais  il  paroît  que  utotes  Tes  loix   générales' 

étoieriT- 


ie)  De  Le^ibuj  DiaL  Xï. 


fur  h  s  Eg}piter;s  ^  les  CJiinois.      23$ 

éroient  beaucoup  plus  anciennes  que  les  Grecs  ne 
Tont  cru;  &  ce  qu'ils  en  difent  ne  peut  provenir 
que  de  Ja  rigueur  plus  ou  moins  grande  avec  laquelle 
on  les  a  obfervees  fous  de  certains  Princes,  dont  le 
nom  n'ed  pas  exailement  connu.  Le  Pharaon  Bcc- 
clioris  ^  dont  Diodore  a  fait  un  Législateur  tres- 
célebre,  ne  Te  trouve  pas  dans  Hérodote,  qui  n'a- 
voit  pas  même  ouï  parler  de  ce  Prince.  Par-îà  it 
elt  arrivé  que  nous  ne  favons  point  dans  quel  or- 
dre chronologique  les  lobe  de  l'Egypte  doivent  être 
rangées,  &  cependant  cela  ed:  d'une  grande  impor- 
tance pour  voir  le  véritable  développement  de  la 
législation;  quoique  P^icolaï  n'y  paroiiie  avoir  eu  au- 
cun égard  ,  non  plus  que  Cafal.  {a) 

On  veut ,  par  exemple  ,  que  Sabaccon  ait  aboli , 
dans  tous  les  cas,  la  peine  de  mort,  fous  prétexte 
qu'il  fuffi/bit  d'appliquer  les  coupables  aux  travaux 
publics  ,  ce  qui  rendoit  leur  fupplice  m.oins  dur, 
mais  plus  long;  moins  frappant,  mais  plus  utile^ 
Cependant  longtemps  après,  c'efi-à-dire  fous  le  règne 
à'  /h?/ûjf s  ,  on  employa  la  peine  de  mort  contre  ceux , 
qui  ne  fubiiOant  ni  de  leurs  revenus  ni  de  leur  tra- 
vail, vivoient  de  cette  efpece  d'induflrie  qui  elt 
commune  aux  mendiants  &  aux  firipons.  Si  touc 
cela  ctoit  vrai ,  il  faudroit  convenir  qu'il  y  a  eu  une 
vaiiation  étrange  dans  la  Jurisprudence  de  l'Egypte, 
&  qu'elle  n'a  jamais  été  fixée  par  des  décrets  immua- 
bles. Maii  on  fe  trompe ,  lorfqu'on  prête  à  SabiU?^ 
con  un  caradlere  doux  dl généreux:  c'étoit  de  l'aveu 

dG. 


{a)  On  a  de  Nicolaï  un  Trr'té  intitulé  de  o^^pttù- 
xxr.n  fyn^dris  (^  l.eg-bus  iMfi^nioribus  ;  mais  il  y  régne 
leaucoup  de  confulioa  Kt  cet  homme  n'a  bien  aç;- 
profondi  l'efprft  d'aucune  loi:  auflî:  fun  ouvrage  eft-il 
encore  moins  connu  que  celui  de  Cafal  ,  qui  rapporte 
au  axjins  quelques  monuraents  finguliers. 


234-  Kecherches  riiïïofophiques 

de    tous  les    Hitoiens    un    Ufurpateur  ;    &   s'il 
n'efl:  pas  abfolunient  vrai  qu'il  ait  fait  brûler  vif  le 
Pharaon  Bocchoris  ^   au  moins  tua- t- il  A^^^r^o,  le 
père  de  Pfûmméttque;  à.  il  eut  fait  mourir  P(am- 
métique  Xm-x^kms.,  s'il  ne  s'étoit  fauve  en  Syrie,'' 
Tant  de  forfaits  &  de  violences  prouvent  aflez  que' 
ce  Sahaccon  n'étoic  point  riiomme  le  plus  modéré-^ 
et  Ton  fiécîe;  aufTi  ne  penfa-t-il  jamais,  comme' 
Strabon  l'infinue,    à  condamner  les   coupables  aux 
travaux  publics  :  il  leur  faifoit  couper  le  nez ,  &  les 
chcflbic  de  l'Egypte  ;  de  forte  que  c'eit  fous  fon 
renne  que  doit:  avoir  été  form.é  'l'écabliffement  de- 
Rhinocoîure  ou  des  hommes  au  nez  tronqué;  quoi- 
que j'aye  toujours  pris  ce  fait:  pour  une  fable:  & 
le  termiC  de  Khînoco'ure  paroît  avoir  été  appliqué  à 
un  enfoncemer.t  de  la  Côte,  qu'on  peut  voir  fur  la 
Carte,  &  où  quelque  prom-ontoire  s'étoit  vraifem.- 
blablemert   éboulé;  car  les   Orientaux  ,  comme  les" 
Arabes,  appellent  en   Géographie   Ras  ou  Nez  ce' 
que  nous  appelions  d'après  les  Italiens  un  Cap. 

An  refie,  ceux  qui  ont  loué  cette  PrlncefTe , 
qui  ne  fît  fous  fon  régne  mourir  aucun  coupable  &■ 
qui  en  mutila  un  nombre  prodigieux  ,  loueront' 
peut-être  auiîi  Sdaccon.  Mais  c'étoit  ,  comme 
nous  l'avor^.s  dit,  un  Ufurpateur  d'un  génie  féroce,' 
qui  ne  fît  qu'une  icule  bonne  a<ftion ,  en  abdiquant 
la  cotronr.e  ,  &  en  retournant  en  Ethiopie  d'où  it 
étoit  venu.  Cependant  ce  n'ell  pas  lui  qui  inventa 
les  mutilations:  car  les  loix  du  pays  les  avoient  pref- 
trites  depuis  lo.ngL'.n^ips  pour  différentes  efpeces^de 
délits.  Et  on  croit  avoir  reconnu  en  cela  une  lln- 
guliere  confon"ni:é  entre  les  Egyptiens  &  les  Chi- 
nois ;  mais  l'amputation  des  jambes  jufqu'à  l'inlle- 
xion  du  genou  ,  fupplice  jadis  très-  ulîté  à  la  Chi- 
ne, n'a  pas  mêmie  été  connue  en  Egypte,  où  l'on 
coupoit  d'autres  membres  ,  ccmiffie  la  langue,  les 
mains,   le  nez,  <^   fuivant  quelques  Auteurs,  les 

parties 


fur  les  Egyptiens  &  les  Chinois.     235 

parties  mêmes  de  ia  génération.  Là-  deCTus  on  ne 
répétera  pas  tout  ce  qui  a  été  dit  pour  démontrer 
julqu'à  l'évidence  que  telle  n'a  jsmais  été  l'origine 
des  Eunuques  du  Palais:  car  cette  efpece  d  efclava- 
ge  a  commencé  par  les  enfants  avant  qu'ils  fuilenC 
en  état  de  mériter  de  fi  grands  châtiments. 

Fluileurs  peuples  de  l'Europe ,  de  l'Afrique  &  de 
TAiie,  ont  fî'it  ufage  de  mutilations  plus  ou  moins 
difficiles  à  cacher ,  plus  ou  moins  dillitiles  à  guérir , 
pour  punir  de  certains  crimes  ,  qui  ,  fuivant  leur 
m^nitre  de  penfer  ,  n'etoient  pas  iX^s  crimes  capi- 
taux. Ainfi  on  ne  fauroit  à  cet  égard  découvrir 
aucun  rapport  entre  les  Egyptiens  à.  les  Chinois, 
qui  dès  l'origine  de  leur  Empire  ont  permis  aux  cou- 
pibles  de  fe  racheter  dans  de  certains  cas  à  prix  d'ar- 
gent,  &  ce  premier  abus  en  a  introduit  un  autre, 
c'eft-à-dire  qu'à  la  Chine  on  trouve  d^s  hommes 
afîez  avares  ou  allez  pauvres  pour  porter  la  cangue 
&  recevoir  une  bafbnnade  à  ia  phce  du  criminel , 
qui  les  paye  pour  cela.  Le  juge  veut  faire  une  exé- 
cution ,  &  il  lui  faut  un  patient:  or  il  prend  celui 
qui  fe  préfente-  On  n'a  jamais  pu  en  Egypte  Cq 
racheter  à  prix  d'argent  d'une  peine  infiiiflive,  dé- 
cernée par  la  "loi  ,  S  bien  moins  fubftituer  fous  la 
main  de  l'exécuteur  des  miférables  à  d'autres ,  par 
une  fraude  fi  finguliere  que  les  Chinois  font  peut- 
être  les  feuîs  hommes  au  monde, qui  vendent  &  qui 
achètent  des  fupplices.  D'où  il  réfulte, comme l'ob- 
ferve  M.  Salmon  ,  qu'on  pervertit  quelquefois  chez 
eux  les  premières  notions  de  la  juRice  en  laiflantfub- 
Cfler  toutes  les  formalités,  (a) 

Quand 


(a)  Etat  préftnt  de  la  Chine.  Tom.  I,  pag  J59. 

Le  Pe.'C  le  Comte  dit  qu'on  trouve  d.ins  tous  les  Tri- 
bunaux des  hommes  qui  ie  louent  pour  recevoir  le  châ- 
timent à  h\  place  du  coupable.  Le  Juge  doit  êne  avaaî 
toii-  conompu. 


:i36         Recherches  Phiïofofkiqiies 

Qaand  on  voit  au  temps  du  Bas-Empire  les  amen- 
des pécuniaires ,  inlligées  dans  tant  de  cas  qu'on  ne 
fau::oit  les  compter ,  alors  on  fe  perfaade  fans  peine 
que  cela  déilgne  un  mauvais  Gouvernement,  comme 
tes  compofkions  à  prix  d'arf;ent  ,  fi  fréquentes  dans 
les  Codes  des  Barbares,  délîgnent  une  mauvaife.lu- 
rifprudence.  Les  Egyptiens  n'ont  fait  ufage  à^s 
amendes  pécuniaires  que  dans  une  feule  circonftan- 
ce;  c'eft-à-dire  par  rapport  à  ceux  qui  tuoient  in- 
confidérément  dts  animaux  facrés ,  que  la  loi  avoit 
pris  fous  fa  protedion:  mais  c'étoit  dans  tous  les  cas 
un  crime  capital  de  tuer  dzs  Ibis  &  dQs  Vautours, 
qu'on  fait  être  aufîi  privilégiés  à  Londres,  &  dont 
l'Egypte  retiroit  plus  d'avantages  que  des  autres 
oifeaux  &  des  autres  quadrupèdes  enfemble.  Si  quel- 
ques nations,  comme  lesThraces  &  les  anciens  Grecs, 
n'euiïent  infligé  des  peines  femblables  aux  meurtriers 
àts  Cie;ognes  à.  des  Bœufs,  la  conduite  des  Egyp- 
tiens feroit  fans  exemple.  Et  malgré  l'autorité  des 
exemples  on  ne  peut  entièrement  l'excufer.  Lors- 
qu'il s'agit  d'un  abus  très -léger  en  apparence,  mais 
qui  intérede  plus  ou  moins  le  bien  public;  alors  le 
Législateur  a  mille  moyens  pour  punir  le  coupable  » 
fans  recourir  à  des  fupplices  ou  à  àts  peines  arbitrai- 
res :  ainlî  la  loi  de  Tofcane  qui  réfervoit  des  peines 
arbitraires  pour  ceux  qui  tailloient  leurs  propres 
abeilles  avec  le  foufFre ,  ne  valoit  rien  ;  &  l'expérien- 
ce a  prouvé  qu'on  n'a  pu  par -là  arrêter  les  progrès 
d'une  méthode  pernicicufe  dans  tous  les  pays. 

Nous  parlons  ici  de  l'abus  que  le  propriétaire 
peut  faire  de  la  chofe  naeme  qu'il  poflede ,  ou  cha* 
que  particulier  de  la  chofe  publique:  car  nous  ne 
prétendons  pas  parler  de  ces  loix  vraimient  atroces  ^ 
qui  fubfîftent  dans  tant  d'endroits  de  l'Europe  par 
rapport  à  la  chaffe ,  &  où  la  mort  d'un  chevreuil 
entraîne  la  mort  d'un  homme  &  l'infamie  d'une  fa« 
mille  :  cette  barbarie  vient  d'un  peuple  qui  vivoit  ja- 
dis en  grande  partie  de  gibier  ^  ôc  qui  auroit  dû  ré- 

fbi:- 


fur  les  Egyptiens  gf  ks  Chinois .       237 

iÎMTner  fa  jurifprudence ,  lorsqu'il  commença  à  culti- 
ver régulièrement  la  terre. 

Quoique  les  Egyptiens  euflent  dts  loix  extrême^ 
ment  féveres  contre  tous  les  crimes  de  faux,  quoi- 
qu'ils euOent  imaginé  au  fond  du  Purgatoire  ou  de 
leur  Amenthès  ,  autant  de  différents  Génies  ven- 
geurs qu'il  y  a  de  différentes  efpeces  de  délits  fur 
ja  Terre,  {a^  ils  ont  été  accufés  de  com.mercer 
d"une  manière  très-frauduleufe;  mais  cette  imputa, 
tion  ne  leur  a  jam.ais  été  faite  que  par  les  Grecs ,  mille 
fols  plus  décriés  encore,  &  dont  la  mauvaife  foi  a 
donné  lieu  à  un  proverbe,  qui  ne  finira  plus  parmi 
les  hommes. 

Il  a  été  un  temps  ,  dit  Strabon  ,  où  l'Egypte 
s*opiniâtroit  à  ne  point  ouvrir  Ç^i  ports  aux  navires 
de  la  Grèce  &  de  la  Thrace;  &  c'eO:  alors ,  ajoute- 
t-il,  que  les  Grecs  remplirent  le  monde  de  cslom- 
niej  conire  le  Gouvernement  des  Pharaons , qui  con- 
tents des  produclions  de  leur  terre,  ne  vouloient  ni 
prendre  ni  donner.  Mais  Platon,  qui  avoit  vrai- 
femblablement  commercé  lu'-mème  en  Egypte ,  fait 
d'abord  fentir  qu'il  efl:  néceiTaire  qu'un  peuple  foit 
inllruit  dans  l'Arithmétique,  à  enfuite,  après  quel- 
ques lieux  communs ,  il  infinue  adroitement  que  les 
Phéniciens  &  les  Egyptiens  avoient  abufé  des  con- 
noifiTances  qu'ils  poflédoient  dans  l'art  de  calculer  & 
de  mefjrer.  Indépendamment  de  cette  fubtilité  de 
pratique, on  croit  avoir obfervé  que  plulîeurs peupk* 
de  l'Afie  méridionale  &  de  l'Afrique  ont  un  extrême 
penchant  pour  l'ufure,  les  contrats  équivoques,  les 
monopoles  &  cette  efpece  de  fourberie  qui  caradé- 
rife  en  Europe  les  Juifs ,  qu'on  fait  avoir  donné  une 

gran- 


{a)  Il  fe  peut  que  c'eft-là  l'origine  de  cette  grande 
diverfîté  de  tourments  qu'on  employoit  dans  l'Enfei 
4es  Grecs  &c  dans  celui  des  Romains. 


238        Recherches  Fh'ilofophtqiies 

grande  extenfion  aux  préceptes  du  Deutéronorae, 
oui,  dans  bien  des  cas,  eftplus  conforme  à  l'ancien 
îbrolt  Nomadique  qu'à  la  Jurifprudence  de  l'Egypte, 
à  laquelle  MoiTe  ne  s'aflujcttit  pas  toujours  ;  parce 
qu'il  dût  refpecler  de  certains  ufages  déjà  éublis  par- 
mi les  Hébreux  a<-/ant  qu'ils  fuiTent  réduits  à  la  con- 
dition des  Hélotes'  ;  &  œs  ufages  étoient  à  peu  prè« 
les  mêmes  que  ceux  des  Arabes  ,  qui  ont  toujours 
été  fameux  à  caufe  du  vice  de  leurs  loix ,  &  à  caufe 
de  lafmgularité  de  leurs  crimes,  dont  quelques -uns, 
com^ie  le  Scopeîisme ,  pourroient  faire  deferter  toute 
une  Province,  (a) 

On  avolt  bien  imaginé  en  Egypte  des  règlements 
pour  réprimer  TuCure  &  arrêter  la  pourfuite  violente 
des  ufuriers  ;  mais  la  grandeur  du  mal  fe  voit  par  le 
remède  même.  Chez  les  peuples ,  qui  commercent 
beaucoup  avec  eux-mêmes  à.  très-peu  avec  les  étran- 
gers ,  les  marchands  ne  peuvent  faire  que  de  petits 
profits  fur  les  denrées  ;  &  voiià  pourquoi  ils  cher- 
chent à  en  faire  de  gros  fur  l'argent;  ce  qui  intro- 
duit néceiTairement  l'ufure,  &  cette  ufuie  augmente- 
roit  encore  en  casque  l'argent  r>e  fut  pais  monnoyé: 
or  on  verra  dans  Tindant  qu'il  n'étoit  point  monnoyé 
chez  les  Egyptiens  ,  qui  dans  l'Antiquité  ne  firent 
qu'un  grand  commerce  intérieur:  iis  n'avoient  pas 
un  feul  navire  far  la  Mer,  &  le  Nil  étoit  couvert 
d'une  multitude  innombrable  de  barques  ,  dont 
quelques-unes  n'étoient  faites  que  de  terre  cuite: 
car   comme   le  défaut  du  bois   y   a   toujours  été 

ex» 


(^)  Le  crime  du  Scopelifme  confifte  à  mettre  quelques 
pierres  au  milieu  d'un  champ  ,  pour  annoncer  que  Je 
premier  rui  entreprendra  de  ]e  labourer  ,  fera  poignac^ 
dé.  Il  eft  dît  dans  le  Digefte  que  ce  crime  eft  p.irticu- 
Jicr  aux  Arabes,  &  il  léfulte  de  leur  mauvais  Droit  Ci«» 
Til  fur  le  meurtre  oc  hi,  vengeurs  du  fang. 


fur  les  Egyptiens  &  les  Chinois.      239 

-extrême  ,  on  y  avoit  eu  recours  à  une  induHrle  qui 
l'ea  suffi,  {a) 

Nous  ne  favons  pas  quelles  furent  les  révolutions 
que  ce  commerce  efiuya  de  temps  en  temps;  mais 
l'Agiiculture  paroît  toujours  avoir  été  très-florifiante. 
Dans  ce  pays  les  terres  n'exigent  prefque  d'autre  dé- 
penfe  que  celle  de  la  fenience,  &  quelques  fortes  de 
grains  comme  le  Dourra  ou  le  Millet  s'y  multiplient 
extrêmement,  &  â  peu  près  comme  VOrintbis  en 
Ethiopie:  le  labour  ed  p::rtout  fort  aifé,  de  même 
que  Tarrofage,  lorfqu'on  employé  de  bonnes  machi- 
nes telles  que  les  roues  à  chapelets ,  que  Diodore  pa- 
roît avoir  confondues  avec  la  vis  d'Archimede ,  qui 
alla,  dit -il,  enf^igner  cette  découverte  aux  Egyp- 
tiens ,  qu'on  fait  avoir  arrofé  leurs  champs  une  infi- 
nité de  flécles  avant  la  naiiTance  d'Archimede,  dont 
la  vis  efl  une  chofe  inconnue  aujourd'hui  depuis  le 
Caire  jufqu'à  la  Catarade  du  Nil.  De  tout  ceci  il 
refaite  que  les  cultivateurs  de  l'Egypte  ont  pu  affez 
aifément  fe  remettre,  lorjqu'ils  avoient  efluyé  quel- 
que perfécution  fous  des  Tyrans ,  qui  commencèrent 
par  haïr  les  ioix,  &  enfuite  les  hommes.  Dans  nos 
climats ,  au  contraire  ,  les  laboureurs  doivent  faire 
bien  plus  de  dépenfes:  il  leur  faut  plus  d'indruments , 
plus  de  bras ,  plus  de  bétail  ;  de  forte  que  quand  ils 
font  à  demi  rufnés  par  les  impôts,  ils  ne  peuvent 
plus  fe  remettre  par  les  récoltes  :  car  il  eft  phyfique- 
ment  démontré,  que  les  terres  rapportent  toujours 
moins  à  mefure  que  la  pauvreté  du  cultivateur  aug- 
mente : 


(n)  Ces  nacelles  étoient  la  plus  petite  efpece  des  pha- 
Celés ,  nommés  en  Egyptien  barri:  elles  alloient  à  Ja  yoi- 
le  &  à  la  rame. 

Parvula  fiHilihus  folitum  dare  vêla  phafe/isy 
Et  hrevibuf  pi^^e  remu  incmibere  tefta. 

JUVENAI. 


Î240        Kecherclies  FhilofopJijquei 

inente:  les  labours  réitérés  coulent  beaucoup,  d^ 
même  que  les  engrais  ;  mais  ces  articles  fi  importants 
relativement  à  notre  Agriculture  ne  fc  comptent 
prefque  point  en  Egypte.  Et  voilà  pourquoi  cette 
contrée  a  réflllé  plus  longtemps  que  les  autres  con- 
tre le  Gouvernement  deltruflif  des  Turcs  ;  <&  voilà 
encore  pourquoi  il  feroit  poâible  de  la  rétablir  dans 
le  laps  d'unliécle,  tandis  que  la  Grèce  ne  fauroit 
être  rétablie  en  trois  cents  ans. 

Quoique  nous  n'aions  que  des  notions  très-con- 
fufes  fur  l'ancien  partage  àçs  terres  de  l'Egypte ,  nous 
favons  cependant  avec  quelque  certitude  que  les  por* 
tions  militaires^  dont  quelques-unes  étoient  de  12 
arures,plus  petites  que  Tarpent  de  France,  paffoient 
des  pères  aux  fils ,  &  non  pas  des  pères  aux  filles» 
De-là  il  s'enfuit  que  les  Grecs  n'ont  fu  ce  qu'ils  di- 
foient,  lorsqu'ils  ont  prétendu  que,  fuivant  la  Ju- 
rifprudence  des  Egyptiens ,  on  obligeoit,  dans  tous 
les  cas ,  les  filles  à  nourrir  leurs  parents  ^?,ts  ou  in- 
firmes; tandis  qu'on  en  difpenfoit  les  garçons.  11 
ne  s'agiflbit  pas  du  tout  de  l'obligation  de  nourrir 
les  parents,  mais  du  devoir  de  les  foigner.  Et  il  eft 
naturel  que  le  Législateur  eût  choifî  les  (illes ,  puifque 
les  frères  pouvoient  être  abfents  pendant  plufîeurs 
mois  de  fuite  dans  les  familles  militaires  &  facerdota- 
les.  Les  foldats  dévoient  faire  alternativement  une 
année  de  fervice  à  la  garde  extérieure  du  Pslais,  & 
alors  ils  n'étoient  point  chez  eux  :  les  Prêtres  al- 
loient  de  temps  en  temps  à  Thebes  pour  les  affaires 
de  Juftice ,  ou  bien  les  fondions  de  leur  miniflere 
les  empêchoient  de  veiller  à  tout  ce  qui  fe  paflbit 
dans  le  fein  de  leur  famille.  Il  ne  s'agit  point  de 
répéter  ici  ce  qui  a  été  dit  en  particulier  de  la  con- 
dition des  femmes  de  l'Egypte ,  ni  dts  loix  relatives 
à  la  polygamie  &  aux  degrés  qui  empêchoient  le  ma- 
riage: car  on  a  fuffifamment  prouvé  que  l'union  du 
frère  &  de  la  fœur  n'a  eu  lieu  que  depuis  la  mort 
d'Alexandre  :  auffi  tous  les  Auteurs ,  qui  en  par* 


I 

fur  ùs  E^pùeiis  ^  les  Qiimis,     i\\ 

>ent,  comme  Diodore,  Philon ,  Séneque  &  Paufa* 
nias,  font -ils  des  Auteurs,  pour  r.infi  dire,  nou- 
veaux  en  compan-ifon  àts  anciens  Egyptiens.  Au 
refie,  Philon  elt  le  ieul  qui  prétende  que  ces  forteg 
ce  mariages  pouvoient  fe  conirader  même  entre  le 
frère  h  la  fœur  jumelle,  {a)  Par -là  on  voie  que  ce 
Juif  s'elt  imaginé  que  les  Jumeaux  font  dans  un  d&. 
gré  de  parenté  plus  étroit  que  les  frères  &  les  fœurs 
nés  îucceiiivement:  mais  c*eft  une  pure  chimère  de 
fa  part ,  à  il  eût  été  abfurde  de  permettre  à  tous 
les  Grecs  d'Alexandrie  l'union  au  premier  degré  dans 
la  ligne  collatérale,  hormis  au  jumeau  avec  la  ju- 
melle ,  qui  n'ont  rien  qui  les  didingue  des  autres 
fnfans  d'un  même  pere'<S:  d'une  même  mère  ;  iinon 
que  l'un  eft  quelquefois  plus  foible  que  Tautre:  & 
encore  cela  n'arrive- 1- il  pas  toujours,  parce  que 
la  Wature  ne  connoît  point  à  cet  égard  de  règle/ 
Cependant  iî  la  dégénération  réfukoit  des  accouple- 
ments inceilueux ,  ce  feroit  furtout  entre  les  jumeaux 
&  les  jumelles  que  cet  efFet  devroit  être  fenfible  ; 
quoique  les  animaux  ,  fur  lesquels  on  a  fait  des  ex- 
périences, foient  rarement  dans  le  cas  d'en  pro- 
duire. 

Au  refte,  les  Auteurs  de  l'Antiquité  n'auroient 
point  donné  àt^  doges  outrés  aux  Lt  eislateurs  de 
l'Egypte,  s'ils  avoient  pu  voir  les  défauts' de  leur  pro- 
pre Législation.  Je  parle  ici  de  l'efclavage  perfon- 
nel ,  qui  exige  néceflairement  tant  de  mauvaifes  loix 

que 

{a)  De  fpec.  Le^.  6»  7. 

Selden  a  cru  que  Je  mariage  eiitre  le  frère  &  la  fœur 
avoit  commencé  feulement  en  Egypte  au  temps  des 
Terlans;  mais  c'eft  une  erreur.  L'incefle  deCambj-fene 
concernoit  pas  les  loix  des  Egyptiens.  Et  Sëneque  fait 
^ez  entendre  que   c'eft  dans   Alexandrie    feule   <Ju'on 

•  cpouloit  fa  fœur.  ^ 

*  Tome  IL  L 


242         Recherches  Ph'dofoph'iques 

que  les  bonnes  même  en  font  corrompues:  car  enfin 
une  telle  injuillce  ne  peut  être  foutenue  que  par  plu- 
fleurs  autres.  Il  faut  établir  comme  une  cterneile 
vérité  &  un  principe  immuable ,  que  Tefclavage  e(l 
contraire  au  Droit  naturel ,  &  juger  enfuite  les  Lé- 
gislateurs qui  l'ont  autorifé  &  affermi  par  les  mêmes 
ftndions,  dont  ils  auroient  dû  fe  prévaloir  pour 
l'abolir.  On  avoit  ôté  à  tous  les  Egyptiens  le  pou- 
voir de  tuer  leurs  efclaves  :  or  il  ne  s'agilfoit  que 
de  tirer  quelques  conféquences  de  cette  loi  mémç 
pour  ouvrir  les  yeux  ,  à.  pour  fortir  de  l'étrange  con^ 
tradition  ou  Ton  etoit  tombé. 

Comme  la  liberté  &  la  vie  font  réellement  infépa- 
râbles  ,1e  maître  confervoit  toujours  le  droit  de  mort, 
que  la  loi  ne  lui  ôtoit  qu'en  apparence.  Le  nombre 
de  ceux  qui  poignardent  ou  égorgent  fubitem.ent 
leurs  efclaves,  a  été  dans  tous  les  fiécies  très-petit: 
le  nombre  de  ceux  qui  les  font  m.ourir  lentement  à 
force  de  travail,  a  été  dans  tous  les  fieclej  très- 
grand.  Après  cela  on  conçoit  que  celui,  qui  efî 
maître  de  la  liberté  ,  ell:  aulfi  m.aitre  de  la  vie:  le 
Législateur  ne  peut  lui  défendre  qu'une  certaine  ma- 
nière de  tuer  l'efclave,  &  il  conferve  mille  manières 
de  le  faire  périr.  Et  voilà  en  quoi  conilfte  la  con- 
tradidion. 

Dans  presque  tous  les  cas  relatifs  à  l'ingénuité  ,Ic 
Droit  Egyptien  étoit  oppofé  au  Droit  Romain  ,  dont 
on  connoit  l'axiome  abomànable  fur  les  enfants  qui 
fuivent  la  condition  du  ventre;  mais  ils  ne  la  fuî- 
voient  point  en  Egypte ,  &  on  en  trouve  h  raifon 
dans  la  polygamie:  car  partout  où  elle  cH  établie, 
ies  enfants  doivent  fuivre  la  condition  du  père;  & 
jamais  celie  de  la  micre.  Aucun  peuple  n'eut  fur  la 
fervitude  àts  naximes  plus  défefpérantes  que  les 
Romains,  comme  on  le  voit  par  le  Sénatus-conful* 
te  Claudien  ,  qui  réduifoit  en  un  état  auffi  cruel  que 
la  mort  la  femime  convaincue  d'avoir  entretenu  un 
coiumerce  avec  Tun  ou  l'autre  de  Cc^  efclaves  ■  car  ce 

corn- 


jar  hi  Egypîkm  &  les  Chhoh,      i\% 

commerce  lui  faifoit  perdre  la  liberté,  &  cette  perte 
équivaloic  ù  celle  de  la  vie. 

'  Nous  voyons  diLlindement  q-i'il  y  a  eu  jadis  en 
Egypte  différentes  efpeces  de  fervitude;puifqu'on  y 
trouve  àts  efclaves,  qui  fervoient  dans  les  maifons, 
&  d'autres  qui  n'y  ferv'oient  pas;  &  qu'on  compare- 
ra, fi  Ton  veut,  àdesferfs  attachés  aux  travaux, ou 
à  ces  hommes  dont  je  parlerai  dans  Tinflant»  Corn- 
m"  c'étoientpour  la  plupart  des  étrangers  qu'on  avoit 
pris  ou  achetés ,  il  fa'loit  bien  les  faire  habiter  à  part 
auffi  longtemps  qu'ils  perlidoient  dans  leur  propre 
Religion,  qui  les  rendoit  impurs:  &  voilà  pourquoi 
on  ne  pouvoit  les  admettre  dans  l'intérieur  àts  mai- 
fons  pour  le  fervice  dome.Qique;  cir  ilsy  eufTent  tout 
ibuillé.  Cette  inflitution  étoit  par  fa  nature  très-vi- 
cieufe;  &  il  a  fallu  faire  encore  bien  des  mauvaifes 
loix  pour  prévenir  les  révoltes  parmi  ces  efclaves, 
qui  n'étant  pas  continuellement  fo^s  les  yeux  dQs 
maîtres ,  pouvoient  d'autant  plus  aifément  confpi> 
rer.  Et  ii  cit  croyable  que  c'eft-là  la  fource  de 
tous  ces  règlements  extraordinaires  pour  prévenir  le 
meurtre,  &  on  voit  par  l'aclion  même  de  Moïfe, 
que  ces  règlements  n'étoient  pas  faits  fans  raifon , 
quoiqu'aucun  peuple  de  la  Terre  n'en  ait  eu  defcm- 
blabies.  Ailleurs  c'eft  une  lâcheté  de  ne  point  aller 
au  fecours  d'un  homme  tombé  entre  les  mains  des 
anTaiTins:  en  Egypte  c'étoit  un  crime  capital,  {à) 
Mais  il  faut  dire  suffi  que  cette  loi  pouvoit  être  fî 
aifément  éludée,  qu'on  a  du  la  regarder  comme 
non-exiftente:  car  rien  n'étoit  plus  aife  que  d'allé- 
guer mille  prétextes  pour  prouver  rimpoilibllité  de 
recourir  un  malheureux  déjà  furpris  par  àos  brigands* 

Auia 


(a)  Hél-iodore  paroît  infînuer  que  cette   loi   fubfîftoît 
iflî  chez  les  Ethiopiens,    &:  qu'elle   conçernoit  mcrne 
les  enfants  qu'on  tiouvoit  expofés. 

La 


*44      Recherches  Philofophiques 

AufTi  le  Légiflateur  avoit  -  il  fenti  la  plupart  de  ces 
inconvénients  ;  &  il  vouloi:  tout  au  moins  qu'on 
vînt  accufer  les  aggreffeurs  fous  peine  de  .eûner 
trois  jours  en  prifon  &  de  recevoir  un  certain  nom- 
bre de  coups;  mais  il  paroit  que  cette  loi  fut  abro^ 
gée  fous  les  Ptol-emées  ,  qui  confièrent  la  rédac- 
tion de  leur  Code  à  Démétrius  de  Phalere  ,  qu'on 
(ait  avoir  travaillé  pour  àts  montres. 

On  obferve  ordinairement  coinme  une  chofe  bi- 
zarre ,  que  les  Egyptiens  aient  eu  des  Mé^.ecins  par- 
ticuliers pour  diiiérentes  maladies ,  &  même  pour  les 
maladies  à^s  dents ,  auxquelles  ils  étolent  fajets ,  par- 
ce qu'ils  màcholent  les  cannes  à  fucre  vertes:  tandis 
qu'il  n'y  avoit  point  dans  tout  leur  pays  un  feui 
Avocat,  quoiqu'ils  plaidaient  par  écrit,  à  ce  que 
difent  les  Grecs.  Mais  fi  cela  ePi  vrai,  il  faut  né- 
ceiïairement  que  les  Prêtres  ,  qu'on  trouvoit  dans 
toutes  les  villes,  aient  drelTé  les  requêtes  &  les  ré- 
pliques  pour  ceux  qui  ne  pouvoient  point  les  rédi- 
ger ;  quoiqu'il  paroiiTe  en  général  que  les  E^zyptiens 
favolent  pour  la  plupart  lire  &  écrire,  (à)  Quand  on 
n'adopte  point  la  mauvaife  coutume  de  citer  une 
foule  d'Auteurs  dans  un  Mémoire  juridique  ,  ni  d'y 
recourir  à  des  raifonnements  captieux,  alors  on  peut 
expédier  de  tels  écrits  fort  promptement,  ^  il  n'é- 
toit  point  permis  aux  Egyptiens  d'en  faire  parokrc 


(a)  On  volt  que,  fuivant  les  loix  de  l'Egypte  ,c'étoiC 
nti  prand  avantage  de  favoir  lire  &  e'crirerauflî  ies  arti» 
fans  mêmes  faifoient  -  i!s  inftriure  leurs  enfants. 

X^es  Loix  Judaïques  fuppofent  également  un  ufage  très- 
fre'quent  de  l'écriture,  tant  par  rapport  aux  généalogicf 
des  Tribus,  que  par  rapport  aux  contrats,  libelles  d©, 
répudiation  &c.  Mais  ies  Juifs  négligèrent  beaucoup  Tc- 
ducation  ,  ôc  je  crois  que  dans  les  petites  villes  de  la  Ju- 
dée Ifis  Schoterim  étoient  ies  feu! s  gui  fufleut  liie  ^  Çi-, 
crire. 


fur  les  Egyptiens  ^  les  Chinois.     245 

fxus  de  quatre  dans  le  cours  d'un  procès.  Les  ju- 
g  j  de  leur  côté  ne  confukoient  qu'un  recueil  de 
dix  volumes,  dont  ils  favoient  même  la  plus  grande 
partie  par  cœur,  ia)  Les  cas  extraordinaires,  qui 
n* .'totem  point  énonces  dans  ce  Code,  fe  déci- 
daient à  la  pluralité  àts  voix  :  &  il  confie  par  le 
monument  encore  exiLlantde  nos  jours  dans  la  Thé- 
haïcle  ,  que  le  nombre  des  juges  étoit  impair:  aiafi 
}e  Préfident  ne  tournoit  l'image  de  la  vérité  d'un 
^y.é  ou  de  l'autre,  que  quand  les  voix  étoient  éga- 
le;.i2nt  partagées  ;  car  il  feroit  abflirde  qu'il  eiit  dé* 
1  en  iaveur  de  ceux  qui  n'avoient  pas  obtenu 
"  ;e  éga'ité,  puisqu'on  feroit  parla  retombé  dans 
^'arbitraire  d'où  l'on  vouloic  fortir.  La  pluralité  des 
furfrages  entrainoit  néceifairement  l'image  de  la  vé- 
rité dans  tous  les  cas  ;  &  par  -  là  on  terminoit  l'ac- 
tion ,  où  nous  ne  voyons  jamais  donner  à^s  coups 
de  bâton  aux  plaideurs  ,  iliivant  la  méthode  dts 
Chinois ,  qui  étouffent  plus  de  procès  qu'i!s  n'Qn. 
décident,*  parce  que  leur  Gouvernement  eft  defpo- 
ique,  &  celui  des  Egyptiens  étoit  monarchique, 
:omme  on  pourra,  dans  l'inftanc  ,  le  démontrer  Jus- 
qu'à l'évidence. 

II  paroît  qu'on  décidoit  suffi  chez  les  Egyptiens 
de  certains  cas  par  le  ferment  ,  &  il  eft  remarqua- 
ble  qu'on  ne  trouve  point  un  feul  mot,  dans  leur 
Hidoire,  qui  pourroit  faire  croire  qu'ils  aient  em- 
ployé la  Queftion.  Ce  ne  fût  que  fous  la  domina- 
tion àQs  Grecs  &  des  Romains  qu^on  apprit  par  ex- 
périence, que  la  Queliion  mêm-e  étoit  inutile  pour 
irradier  la  vérité  de  leur  bouche  :    car  quand   ils 


(a)  Diodore  ne  parle  (Jue  de  huit  volumes  ^  auxquels 
es  /uges  avoient  recours  dans  les  procès;  mais  il  s'agit 
nanifeftement  ici  des  dix  volumes  c|uô  les  Prophètes  de-- 
Foi^jit  éoîd'er, 

L3 


24<5         Recherches  Ph'ilofophiques 

vouloient  être  opiniâtres  ,  ils  l'étoient   à  l'excè^s. 
Ainli  la  Torture,  qui  ell  une  inditution  abomina- 
ble chez  tous  les  peuples  où  l'on  en  fait  ufage,  eût 
été  encore  plus  inauvaife  en  Egypte  qu'ailleurs.  Des 
hommes,  dont  le  tempérament   eit  mélancoMque  à. 
ibmbre  ,    perdent  la    fenfibili  é   lorfque   la  douleur 
paiTe  un  certain  degré  :  iîs  foufFrent  "toujours  raoin» 
à  mefure  que  la  convulfion  augmente,  &  c'elt  peut- 
être  par  une  raifon  phyfique  que  les  Egyptiens  ne 
croyoient  pas  à  l'Enfer  ,  mais  feulement  au  Purga- 
toire.   Comme  on  décidoit  chez  eux  de  certains  cas 
par  le  ferment ,  il  falloit  bien  punir   fevérement  le 
par  jure  :  auffi  étoit  -  ce  un  crime  capital  de  même  que 
le  meurtre,  ii  l'on   en   excepte   celui  du  père  qui 
•tu oit  fon   fils  ,  dont  il  devoit  tenir  le  corps  entre 
i^s  bras  pendant  trois  jours   en  préfence  du    peu- 
pie;  tandis  que  le  parricide  ,  au   contraire,   étoit 
puni  par  le  plus  cruel  de  tous  les  fupplices  dont  on 
ait  jamais  fait  ufage  dans  ce  pays,  (a)  Mais  c'eft  en- 
core fans  raifon  qu'on  a  voulu  trouver  ici  quelque 
conformité  avec  la  coutum.e  àts  Chinois  ;  puifque  la 
plupart  des  nations  de  l'Antiquité  ont  regardé  le 
parricide  comme  un  des  plus  grands  délitï  ;  &  il  faut 
plaindre  fmcérement  ceux  ,  qui  ont  été  aflez  barba- 
res, affez  injufles,pour  châtier  des  crimes  imaginai- 
res, tels  que  l'Héréfle  &  le  Sortilège,   par  dtà  pei- 
nes mille  fois  plus  cruelles  que  celles  qu'ils   réfer- 
«cient  au  citoyen  dénaturé  ,   qui  auoit  plongé  un 
poignard  dans  Le  cœur  de  [qs  parents.    D'un  autre 

côté 


(tt)  Ce  fupplice  confîftoît  à  percer  le  corps  du  cou*  i 
pable  avec  des  rofeaux  ,  ôc  à  le  brûler  dans  des  épines; 
ce  qui  n'a  arucun  rapport  avec  le  fupplice  ^ts  Chinois; 
qui  découpent  un  homme  en  dix  mille  morceaux,  & 
<}u'on  ne  croit  pas  avoir  été  en  ufage  dans  rAnti'iuiw 
€  crame  il  l'cH  aujourd'hui* 


fur  les  Egyptiens  &  les  Chinois.     1^47 

é,  les  Egyptiens  ont  eu  tort  Tans  doute  de  ne 
iiui'er  fubfilter*  aucun  rapport  entre  la  manière  donc 
iii  vengeoient  le  meurtre  du  fils,  à.  entre  la  mmier* 

Il  ils  vengeoient  le  meurtre  du  père.  Quand  h 
.  .'lare  a  mis  une  relation  manifefte  d'une  chofe  à 
une  autre,  il  ne  faut  pas  que  le  Législateur  entre- 
prenne de  i'ôcer.  Au  reile  on  -doit  avouer  que  les 
Egyptiens  ont  eu  des  notions  un  peu  moins  défec- 
tueufes  fur  le  pouvoir  paternel  que  les  Grecs,  que 
les  Romains,  &  furtout  que  les  Chinois ,  qui  parois- 
fent  avoir  été  à.  qui  font  peut-être  encore  dans 
î'aiTieufe  idée,  qu'on  ne  doit,  point  regarder  les 
enfants  comme  cies  homm.es  ,  lorfquils  n'ont  pas 
encore  reçu  h  mamm.elle;  &  j'ai  lu  dans  l'Ouvrage 
d'un  ]uris:cnialte ,  que  cette  opinion  a  régné  éga- 
kmenc  parmi  les  anciens  Romains:  (.-2)  j'en  ai  cher- 
ché la  caufe,  &  je  l'ai  trouvée.  L'infanticide  pou- 
voit  être  commis  par  le  père  feul,  fuivant  le  décret 
de  Romulus  ;  à  il  pouvoit  être  commis  par  le  con- 
fentement  du  père  à  de  la  mère.  Or  ,  c'eftde-là 
que  provient  la  barbare  ditliriclion  entre  les  enfants 
qui  avoient  déjà  tetté  ,  &  ceux  qui  ne  l'avoient 
point  encore  iàit.  Lorfque  la  mère  donnoit  une 
fois  le  fein ,  elle  étoit  cenfée  vouloir  conferver  fou 
fruit;  de  forte  que  l'infanticide  r:e  fe  commettoit 
point  alors  du  confentement  des  deux  parties» 
Ceux  qui  ont  une  fi  mauvaife  Morale,  ont  néces- 
fairement  encore  une  plus  mauvaife  Phyfiquev 
&  le  préjugé  fe  fera  établi  que  les  entants  ne 
commencent  à  devenir  hommes  qu'en  commençant 
à  te t  ter. 

Le  refpecl  que  les  Egyptiens  avoient  pour  les 

vieil- 


(a)  Gerd.  Nooit  de  fartits   exj>ofttione   S  ^€ce  afnd  Va- 
tires  j  Lihr  Jin^alaris. 

L4 


248         Recherches  PhUofophiques 

vieillards,  leur  a  été  commun  avec  les  plus  ancierj 
peuples  du  Monde:  car  ce  refpecl  ert  le  feul  qu'oa 
eonnoiiïe  dans  la  vk  fauvage.  &  c'eft  du  crédit  des 
vieillards  dans  la  vie  fauvage,  qu'eft  né  le  Gouver- 
nement civil,  &  non  pas  de  l'autorité  paternelle  , 
qui  n'a  jamais  pu  s' étendre  que  fur  une  famille  ,  à 
non  fur  une  fociété.  La  Royauté  ell:  née  du  pou- 
voir des. Caciques  ou  àts  Capitaines,  que  les  vieil- 
lards avoient  choifis  pour  commander  la  peuplade 
dans  des  expéditions  lointaines  où  eux-mêmes  ne 
pouvoient  fe  trouver.  Je  crois  avoir  vu  tout  cela 
clairement,  lorfque  j'étudiai  les  Relations  de  l'Amjé- 
rique ,  où  l'origine  des  fociétés  n'ePc  point  fi  obfcu- 
re,  parce  qu'elle  n'eu  point  li  éloignée. 

Comme  prefque  tous  les  anciens  peuples  de  notre 
Continent  ont  donné  beaucoup  trop  d'exteniion  aux 
bornes  du  pouvoir  paternel,  il  s'enfuit  que,  fi  le 
(acuvernement  eût  été  fondé  fur  l'autorité  des  pe^ 
res,  à.  non  fur  celle  ô.ts  vieillards,  il  en  eût  réfulté 
un  véritable  defpotifme  dans  l'Etat  comme  dans  cha- 
que ftmille.  Cependant  cela  n'efl  arrivé  nulle  part  * 
à,  io:fque  les  Chinois  prétendent  que  cela  eft  arrivé 
chez  eux  ,  il  eft  facile  de  s'appercevoir  qu'ils  font 
dans  une  erreur  groffiere.  Quand  il  y  avoit  à  la 
Chine  cent  &  vingt  Rois  ou  de  grands  Caciques, 
aucun  n'ofa  fe  nomm.er  le  Père  G?  hi  Mère  de 
rEtati  mais  quand  les  Empereurs  à  force  de  con- 
quêtes &  d'injuflices  eurent  fait  difparoître  les  Rois, 
slors  ils  prirent  tous  les  titres  qu'ils  crurent  leur' 
convenir.  Ainfi  le  cas  des  Chinois  eft  le  même  que 
celui  des  Romains:  quand  ils  eurent  des  Pères  cle 
la  Patrie  ^  ils  n'eurent  plus  de  liberté.  Qu'on  re- 
cherche tant  qu'on  voudra,  dans  les  Diclionnaires 
&  les  langues  de  toutes  les  nations  du  Monde ,  on 
ne  trouvera  pas  que  jamais  le  terme  de  Roi  ait  eu 
•quelque  chofe  de  commun  avec  le  terme  de  Père  ^ 
iiion  dans  un  fens  ^Ruré. 

Le 


fur  les  E^'ptlem  &  hs  Chinois*     149^ 

Le  Goiiverrement  de  l'ancienne  Egypte  étoit 
véritablement  Monarchique  par  la  forme  de  fa  con- 
ftitUiion;  puifqu'on  y  avoit  fixé  des  bornes  au  pou- 
voir du  Souverain  ,  réglé  rord;e  de  la  fucceifion 
dans  la  famille  Royale ,  &  confié  l'adminillration  de 
la.junice  à  un  corps  particulier,  dont  le  crédit pou- 
voit  contrebalancer  l'autorité  des  Pharaons  ,  qui 
n'eurent  jamais  le  droit  de  juger  ou  de  prononcer 
dans  une  Caufe  civile.  Les  Juges  faifoient  même  à 
leur  in  (lallation  Un  ferment  horrible  ,  par  lequel  ils 
promettoient  de  ne  pas  obéir  au  Roi  en  cas  qu'il 
leur  ordonnât  de  porter  une  fentence  injufte.  Outre 
lé  Collège  d&s  Trente  qui  réfidoient  continuellement 
à  Thebes ,  outre  les  Magiftrats  particuliers  des  villes^ 
qlii  prononçoient  dans  de  certains  cas,  {a)  les  Pro- 
vinces en voy oient  de  temps  en  temps  des  Dépu- 
tés ,  qui  fe  réuniffoient  dans  le  Labyrinthe  où  l'on 
difcutoic  des  affaires  Etat,  qu'on  croit  avoir  été 
relatives  aux  finances  :  car  Diodore  affure  que  les 
Rois  d'Egypte  ne  pouvoient  taxer  arbitrairement- 
leurs  fujeis  ,  comme  cela  eft  établi  ,  ajoute -t- il, 
dans  de  certains  Etats  où  l'on  ne  connoifToit  point 
de  plus  grand  fléau:  enfuite  il  infînue  que  la  ClaiTe 
Sacerdotale  avoit  l'infpedion  fur  les   finances;  ce' 

qui' 


(a)  Dans  l'Auriquire,  dit  Orus  Apollon  ,  les  Magî-' 
ârars  de  T Egypte  jugeoient,  ôc  vc-yo'ient,  ajoure^  t- il, 
]e  Roi  nu:  Regem  mdum  fpeHabar.  Il  eft  difficile  de 
fa/oir  ce  que  cela  fîghifie ,  5c  je  doute  que  Mr.  de- 
Pauw,  Chanoine  d'Utxecht  ,  ait  bien  compris  tout  Je- 
Contenu  du  39.  Chapitre  des  Hie'rog-iyphiqucs,  fur  lef- 
auels  ii  a  donne  des  Notes.  QLiand"  le  Kol  fe  rehdoir 
dans  une  aiTemblée  de  juges,  il  devoir  de'pofec  fon 
manteau  ou  l'habit  de  deiTus  nomme'  Gj/o/rm,  vrai- 
femblablem.eatp.oar  témoigner  qu'il  ne  jugeoic  pas  liu« 
fflême^- 

i5' 


250         Recherches  Philo foph'iqiiis 

qui  fuppofe  que  les  Provinces  dévoient  aufTi  doi> 
n«r  leur  confsntement  aux  nouveaux  impôts. 

Maintenant  nous  voyons  qu'on  a  été  dans  l'er- 
reur en  fstitenant  que  les  Anciens  n'ont  eu  aucune 
idée  d'un  véritable  gouvernement  Monarchique.  Si 
M.  de  Montefquieu  n'en  a  pas  trouvé  àes  traces- 
chez  eux,  c'efi  qu'il  ne  les  a  point  cherchées  où 
elles  étoient:  il  s'arrête  à  confidérer  quelques  Etats, 
de  Tancienne  Grèce  où  les  Rois  pronançoient  eux-, 
mêmes  dans  les  Caufes  civiles  ;  mais  cet  ufage,  qui- 
choque  les  principes  de  la  Monarchie,  n'eut  jamais^ 
lieu  en  Egypte.  Je  parie  de  ce  qu'ont  fait  les  Prin- 
ces: je  ne  parle  pis  de  ce  qu'ont  fait  les  Tyrans. 

C'étoit  une  loi  fondamentale  dans  ce  pays  que  la; 
Royauté  &  le  Pontificat  font  incompatibles.  Le- 
Souvcrain  n'y  pouvoit  être  Grand-Prêtre ,  ni  le 
Grand  ■  Prêtre  Souverain,  {a)  Quand  on  connoîc 
Tefprit  fervile  des  nations  qui  habitent  fous  des  cli- 
maîs  ardents;  quand  on  connoît  ce  que  les  hommes- 
\  ofent",.  &  ce  que  les  hommes  y  fouifrent ,  alors  il 
paroit  que  les  Egyptiens  avoient.agi  aflez  fagement 
en  oppofant  encore  cette  barrière" au  Defpotifme, 
qui  a  furtout  accablé  les  contrées  de  l'Afie  où  les- 
frinces  ont  envahi  le  Sacerdoce  ,  &  celles  où  ili- 
ïont  rendu  amovible  comme  en  Turquie  d  en  Per- 
fe ,  où  les  Mouftis  à.  'es  Seidres  ne  font  pas  plu» 
tfTurés  de  conferver  leur  dignité  que  Tétoient  les- 
Grands-  Prêtres  chez  les  Juifs  fur  la  fin  de  leur  Mo- 
narchie ,  &  lorfqu'bn  voyoit  rarement  un  même 
àomme  perfifter  pendant  trois  ans  dans  le  Pontifi- 
cat- 


(d)  Comî-ne  Ton  montra  à  Kerodôre  les  iîatues  de 
tous  les  B.ols  de  l'Egypre,  &  celles  de  tous  les  Ponti- 
fes en  particulier,  cela  prouve  que  jamais  avant  Séthon 
aucun  Pontife  ne  fut  Roi.  Peut-être  Séihon  ne  voulut- 
ii  pas  abdiquer  le  Pontilicat ,,  lorfiju'il  parvint  au  Tiônc, 


fur  les  Égyptiens  ^  les  Chinois,     i^t 

cat.  De  tel  efdaves  ne  fauroient  protéger  le  peu- 
ple ,  puifqu'ils  ne  fuuroient  fe  protéger  euy-mêmes  i^ 
û  leur  fort  r.e  dépendoit  pas  des  caprices  du  Prince,- 
il  dépendroit  des  intrigues  du  Serrail.-  En  Egypte , 
au  contraire,  les  Pontifes  ne  furent  janais  amovi-- 
b!es:  cette  dignité  refloit  dans  leur  f: mille ,  &  le 
fils  aîné  fjccédcit  toujours  au  père,  à  peu  près 
comme  dans  la  famille  d'Aaron  chez  les  Hébreux 
avant  qu'elle  fut  devenue  le  jouet  des  Defpotes. 

Cependant  il  arriva  enfin  en  Egypte  par  un  de 
ces  événements  dont  nous  ignorons  les  caufes,  que 
Séthon ,  qui  occupoit  le  Sacerdoce  par  droit  hérédi- 
taire ,  parvint  encore  au  Trône.  Les  deux  pouvoirs 
fe  trouvant  alors  réunis  dans  un  même  homme ,  PS- 
tat  fut  renverfé  au  point  qu'on  ne  put  jamais  plus 
îe  rem.ettre  dans  fon  équilibre  ordinaire.  Les  foldatS' 
fe  plaicnoient  de  ce  qu'on  avoit  confîfqué  quelques- 
unes  de  leurs  terres:  le  peuple  fe  plaignoit  de  ce  que' 
les  foldats  avoient  trahi  la  Patrie  dans  un  infant  où- 
fes  intérêts  particuliers  dévoient  céder  à  l'intérêt  gé- 
riéral.  Au  milieu  de  ces  troubles ,  on  choifit  douze 
Gouverneurs,  qui  dévoient  régner  conjointement^ 
afin  de  divifer  la  mafie  du  pouvoir  qui  s'étoit  trop 
concentré.  Mais  cette  conftitution  Oligarchique, 
que  les  Egyptiens  imaginèrent  alors  ,  ne  pouvoit  ré- 
tablir une  Monarchie,  puifqu'elle  n'a  jamais  pu  ré- 
tablir une  République  ;  quoiqu'on  l'ait  eiïayé  tant 
de  fois  dans  l'Antiquité.  Aulfi  en  réfulta-t-il  un 
véritable  Defpotifme,  qui  dura  depuis  Pjanmîéùque 
jufqu'à  l'invailon  de  Cambyfe,  fous  des  Princes  qui 
curent  tous  à  leur  folde  une  foule  de  mercenaires, 
qu'on  fait  avoir  été  les  infîrum.ents  &  les  appuis  du 
^pouvoir  abfolu  depuis  que  le  Monde  exille. 

C'efl;  à  l'époque  don:  je'  viens  de  parler  ,  qu'on 

fixera  le  changement  ferfible  ,  qui  fe   fit  dans  le  ca- 

radere  &  la  manière  de  penfer  des  Egyptiens ,  qui 

commencèrent  alors  à  haïr  leurs  Rois  ,  à  Amafis , 

L  6  avec 


'^5^         T^eclm^ches  Pliiïofopïùques' 

z,vtc  lequel  ils  s'étoient  en  apparence  réccncilié.^  l 
dut  mettre  une  forte  garnifon  Grecque  dans  Meni^ 
phis,  afin  d'être  en  (ùreté  au  centre  de  (ts  Etats 
contre  îes  entreprifes  de  Tes  fujets ,  qui  avoient 
dans  l'Antiquité  porté  leur  amour  envers  les  Pha- 
raons jufqu'à  l'excès:  Ils  pardonnèrent  à  ces  Princes 
bien  ^^s  vices,  bien  des  foibleUes,  &  les  laiflerent 
même  régner  lorfqu'ils  étoient  aveugles  ,  comme  ce- 
la eft  arrivé  plus  d'une  fois  ;  parce  que  la  cécité  a 
toujours  finguliérement  affligé  les  habitants  de  l'E- 
gypte.  11  eft  furprenant  que  dans  les  autres  Em.pi- 
res  dé  rOrient,  où  un  aveugle  pourroit  fort  bien 
régner,  on  ait  décidé  précifément  le  contraire ,  com- 
me en  Perfc ,  au  Mogol ,  en  Turquie.  Et  ce  cas 
eft  tei  que  s'il  arrivoit  dans  lès  Monarchies  de  l'Eu- 
rope, les  Juriscon fuites  feroient  peut-être  embarras* 
ies  de  îe  réfoudre*  Mais  les  Egyptiens  fe  fondoient 
fur  le  droit  d'aîneffe ,  qui  étoit  parmi  eux  facré  h 
inviolable;  de  forte  qu'ils  ne  croyoient  pas,  qu'un 
«nfant  doive  être  privé  de.  fon  patrimoine  à  caufe 
d'une  indi^pfltion  déjà  afTez  funefte  par  elle-mê- 
me: Cela  eft  très  vrai  àL  très-jufle  par  rapport 
^ux  fucceffions  particulières  ,  qui  n'impofent  pas 
l'obligation  de  gouverner  un  peuple;  d  on  auroitdû 
tout  au  moins  donner  des  tuteurs  aux  Princes  aveu- 
gles comme  16  ^\s  d"e  Séfoflris ,  enfùite  le  Pharaon 
Atiyfis  &  quelques  autres.  Si  l'on  s'attàchoit  uni- 
quera'ent  au  récit  d'Hérodote,  il  en  réfulteroit  que 
k  cécité  du  Pharaon  Anyfis  en  particulier  peuc 
avoir  été  la  fource  d'un  grand  malheur  :  car  ce  fut 
ibus  fon  régne  que  les  Ethiopiens  envahirent  l'E- 

Lorfqiie^ 


C'î)  On-   ne   trouve'  pas  le    nom    du   Pharaon  Anyff»' 
^ns    les    Dynafties   île   Manéthon;  parce  que  ce  n'eft 
Tfmnt  un  iKUB  pittionimi^ue  5  mais  empiwnte*  On  croit 

com- 


fm'  les  Egyptiens  &  les  Ûnnotï.     15 


^ 


Lorfqueia  famille  régnante  s'éteignoit,  on  pro- 
cédoit  à   une   éledion  ,    dont  toutes  les  formalités 
font   très-exaclement   décrites  par  Synelius  ;  maLi 
les  Soldats  &  les  Prêtres  étoient  les   feuls  qui  y  eus- 
sent voix  aclive  &  paffive  ,    fans  qu'il   foit  fait  la 
moindre  mention  du  rede  du  peuple  ,  que  Diodors 
prétend  cependant  avoir  été  auffi  nebie  que  les  tri- 
bus militaires  &  facerdotales  ;  mais  il  faut   néceflai'. 
rement  en  excepter  ces  hommes  fi  déteftés  en  E- 
gypte  qu'il  ne  leur  étoit  pas  mém:e    perniis   d'en- 
trer   dans   les  Temples  :   j'ai   déjà  beaucoup  parlé 
d'eux;  mais  maintenant  je  crois  avoir  découvert  que 
c'étoient  des  Africains  d'origine  étrangère,  quipar- 
lolent  entre  eux  la  langue  Punique,  &  que  les  E* 
gyptiens  avoient  rendus  à  demi  libres,  à  demi  efcî-a- ^ 
ves,  comme  les  Hilotes  chez  les   LacédémonienSg  ' 
les  Corynophores  à  Sycione,  les  Péneftres  en  Thes- 
falie,  les  Clarotes  en  Crète,  les  Gymnites  en  diffé- 
rents endroits  de  h  Grèce,  les  Profpelates  en  Arca- 
die,  les  Leleges  en  Carie,  les  Mariandins  chez  les 
Héracîéotes ,  auxquels  on  peut  joindre  encore  les 
Juifs,  qui,  après  l'expulilon  des  Rois  bergers,  fu- 
rent précifément  réduits  en  Egypte   à  la  condition 
des  Hilotes  de  Lacédémone,  &  de  ces  hommes  que 
je  prends  pour  (\ç.i  Airicams  Occidentaiax.     Aufi 
Hérodote  dit-  il  positivement  qu'on  parloit  la  langue 
Punique  aux  environs  de  la  ville  à' Apis  &  du  lac 
de  la  Maréote  parmi  de  certaines  familles  foumifèsà- 
la  domination  des.  Egyptiens ,  {a)  qui  ne  fe.  mêlèrent 

jamais 


communément  que  B  cchoiis  eft  Je  même  horame  qiï'A- 
jiyfis.  Aurefte,  la  ce'cité  n'efl:  point  une  maladie  in- 
curable en  Egypte,  &  c'eft  à  quoi  le  Législateur  peut 
Jivoir  eu  égard. 

{a)  La  languie,  dont  il  eft  ici  queftion,  ne   doit  pas 

ïtre    confondue   avec  celle  qu'on  parloit    à    Carthage: 

«e<€Coit  psoprement  l'idiome  Libyque .' comme  les  Egyp* 

If  7  tiens 


5 5" 4         Recherches  PhUofopMqMes 

jamais  par  à^s  mariages  avec  cette  cafle  ïi  abhorrée^- 
laquelle  finit  fuivant  toutes  Jes  apparences  par  for- 
mer la  République  àts  Voleurs  ;  &  on  ne  fauroiÇ 
point  dire  que  les  Juifs  aient  fini  beaucoup  mieux? 
car  Strabon  nous  dépeint  toute  leur  petite  Monar- 
chie comme  un  Etat  dégénéré  en  une  confédération.' 
de  brigands.  Il  femble  que  les  peuples  ,  qui  ont 
une  fois  été  réduits  à  la  fervitude  de  la  glèbe,  eiï 
contra6lent  un  très -mauvais  caraclere.  Il  s'eft  for- 
mé dans  l'Amérique  plufîeurs  fociétés  de  NégreS' 
échappés  d'entre  les  mains  des  Planteurs;  mais  on. 
alTure  que  tous  ces  peuples  naiffants  ont  de  fi  maii- 
vaifes  îoix  ,  une  H  misuvaife  police,  qu'il  n'en  réful- 
tera  jamais  que  à^s  Républiques  de  Voleurs  ainfl 
que  celle  ùts  Pau'iiles. 

Comme  le  nom.bre  des  Soldats  étoit  en  Egypte' 
fans  comparaifon  plus  grand  que  celui  dts  Prêtres  du- 
premier  &  du  fécond  ordre ,  on  avoit  égalé  les  fuf- 
fî-ages,  en  donnant  aux  Prophètes  une  voix  qui  va* 
îoit  cent  voix  mà'litaires ,  à.  ainfi  de  fuite  jufqu'aus 
Zacores  dans  une  diminution  proportioneile;  de  ma- 
nière que  trois  prêtres  pouvoient  contrebalancer  le 
fuifrage  de  cent  &  trente  foldats.  {a) 

Quoiqu'on  eût  pris  des  mefures  pour  afTurer  la 
tranquillité  dans   ces  moments  de  crife  ,  où  l'Etat 

fans 


îiens  ëtolent  originaires  de  l'Ethiopie,  ils  ne  compre* 
noient  ni  l'Arabe,  ni  le  Libyen,  ni  le  Phénicien,  nt' 
ce  jargon  que  parioient  les  juifs,  &  qui  paroit  avoir' 
«te'  un  djaleâ:e  du  Phe'nicien. 

(fl)  Frolato  alicujus-  ex  Caiididatis  mmim  ,  Milites  qui' 
tlem  mamis  tol/imt ,  Comaftœ  ver  à  ^  Zacori  (^  Propheta 
calculas  ferunt;  pauci  a/iqni  ;  fed  quorum  pracipna  eft  eà  ijp 
re  auSioïïtas  ,  ?ropl:etarum  îiempe;  calculus  centum  mamtp 
éequat  ,  Comcfîarum  li^hiii  Ziacorortm  dec^m»  Synf.  d^- 
JL  O  V  I  D  Ê  N.  pag.  9f .  ' 


jur  les  Egyptiens  S"  l^^  CMmis.       25f 

fins  Maître  flottoit  entre  les  contendants;  il  y  a  bien 
de  Tapparence  que  \gs  intrigues  des  Candidats  onc 
fbuvent  troublé  les  éle<flions  ;  &  on  croit  voir  des 
traces  fenfibles  de  ce  défordre  dans  l'Hifloire  des 
foixante  &  dix  Pharaons,  qui  régnèrent  foixante  & 
dix  jours  ;  ce  qui  provient  de  quelque  confufîon  , 
où  différents  Candidats  s'arrogeoient  la  pluralité  des 
voix  :  car  il  ne  s'agit  point  ici ,  comme  on  l'a  pré- 
tendu ,  d'une  irruption  de  la  part  de  l'ennemi ,  qui 
fit  m.ourir  en  moins  de  trois  mois  tous  les  Gouver- 
neurs de  l'Egypte,  qui  ne  furent  jamais  au  nombre- 
de  7o;  puifqu'on  voit  par  la  conftrudion  du  Laby- 
rinthe ,  où  dévoient  s'aflembler  les  députés  àfts 
Préfedlures  ,  qu'avant  la  domination  àts  Perfana 
TEgypte  n'étoic  divifée  qu'ea  vingt- fept  No- 
mes, (a) 

Dans  les  temps  les  plus  reculés  on  confacroît  les 
Rois  à  Thebes;  &  enfuite  cette  Cnguliere  cérémo- 
nie fe  fit  à  Memphis,  où  le  Prince  portoit  le  joug- 
du  Bœuf  y^/j/>  ,  &  un  fceptre  fait  comme  la  charrue 
Thébaine,  dont  on  fe  fert  encore  aujourd'hui  pour 
labourer  dans  le  Saïd  &  une  partie  de  l'Arabie,  fui- 
vant  la  figure  qu'en  a  pabiiée  depuis  peu  IM.  Nieu-- 
buhr,  (b)  Dans  cet  équipage  on  conduifoit  le  nou« 

veau- 


(fl)  C'eft  ainfi  qu'on  trouve  ce  nombre  dans  tous  \ts 
exemplaires  de  Strabon  ;  quoique,  fuivant  moi,  il  n'y 
ait  eu  que  douze  grands  Nomes  &  douze  petits, 

(b)  Schoîiajîes  Gârman.  in  Arat.  p.   iio. 

Le  Sciioliafte  d'Ariftopiiane  fur  la  Come'dîe  des  Oi» 
féaux,  dit  que  le  Sceptre  des  Rois  d'Fgypte  portoif  à 
fon  fommet  ia  figure  d'une  Cicogne  &  de  l'autre  côt^ 
vers  la  poignce  une  figure  d'Hippopotame.  Mais  il  y 
avolt  différentes  efpeces  de  Sceptres,  à  en  juger  pat 
tcut  ce  que  les  Anciens  en  difent  :  cependant  celui 
qui  repréfentoit  u;ie  charrue,  e'toit  le  plus  commun ^ 
&  les  Rois  le  portoient  ainli  que  les  Prêties  de  l'E-^ 
.|;}'pte  &  de  l'JSthiepie. 


15^         B^echcrchs  FhiJofophiques 

veau  Roi  par  un  quartier  de  la  ville;  &  de-IàiV 
étoit  introduit  dans  Xadyton  ,  endroit  qu'on  doit' 
regarder  ici  comme  un  fouterrain  :  &  je  ne  fais  par 
quelle  bizarre  idée  le  P.  Martin  a  fuppofé  qu'il; 
fi'agiflbit  de  la  ville  ^ Ah)dus  ^  qui  étoit  éloignée' 
cfe  quatre -vingt  &  trois  lieues  de  Memphis.  Jl  faut' 
due  cet  homme  fe  foit  imaginé  qu'il  en  étoit  de 
1  Egypte  comme  de  fon  p-ys,  où  les  Rois  vont  de 
Paris  à  Rheims  pour  fe  faire  facrer. 

Lorfqu'on  avoit  élu  un  Prince  parmi  les  Candi- 
dats de  la  cbfie  militaire,  il  paiToit  dès  Tin  fiant  dé 
fon  inauguration  dans  la  clalTe  facerdotale  ,*  ce  qui 
cxigeoit  quelques  cérémonies  particulières,  &  vrai- 
femblablement  aufFi  quelques  ferments.  Au  rede  \ts- 
Pharaons  ne  pouvoient ,  en  aucun  cas ,  fe  difpenfer 
de  jurer,  comme  on  Ta  dit ,  fur  le  Calendrier.  Ils" 
promettoient  de  ne  pas  faire  intercaler  un  jour  dans' 
Tannée  vague,  ce  qui  l'eùx  rendu  fixe,  ni  d'y  faire- 
intercaler  un  mois,  ce  qui  Teùt  rendu  lunaire  &  vi- 
cieufe.  Or  à  cet  égard  ils  ont  tenu  leur  parole  plus 
religieufement  que  par  rapport  à  d'autres  points  bien^^ 
plu  g  intéreffants. 

Comme  ceux  qui  parvenoient  au  Trône  par  la 
voix  à,tt  foldats  &  des  prêtres-,  ne  dônnoient  ja- 
mais à  la  nouvelle  Dynaltie  le  nom  de  leur  famille,' 
îtiais  le  nom  de  la  ville  où  ils  étoient  nés;  il  n'eft' 
pas  étonnant  de  voir  dans  l'Hifloire  une  Dynaflis" 
jinguliere  de  Pharaons  Eléphantins,  puifque  cela  ne 
provient  que  de  réle(5lion  où  les  fuffrages  s'étoienfr 
réunis  en  faveur  d'un  Candidat  originaire  d'Eléphan- 
tîne.  Ce  fait  efl:  très -naturel  ,  &  cependant  leis 
Chronologift es  n'ont  pas  voulu  le  comprendre;  de 
forte  qu'ils  ont  été  obligés,  d'imaginer  ,dans  cet  islot 
qu'on  nomme  Eléphantine,  un  Royaume  particu- 
lier, qui  eût  eu  moins  d'étendue  qu'en  a  fouvent 
«n  Europe  une  maifon  de  campagne  avec  fes  jardins 
^  Ç!^%  bofquets.    La  vallée  de  i'Egypte  fe  rétrécit 

ex» 


fur  les  Efffùens  &  les  Ch'wois,     257 

extrémemenC  au-delà  de  la  ville  d'Ombos  i  ainû 
quand  on  sccorderoit  encore  à  ce  prccenda  Royau- 
me Jes  terres  qui  font  fur  les  bords  du  Nil  ,  cela 
n'eût  jaiTiais  pu"  former  un  Etat  indépendant  ou  dea 
Rois  d  Ethiopie,  ou  des  Princes  qui  réiîdoient  à 
Thebes. 

Aucun  Auteur  ,  avant  le  Chevalier  Marsham , 
n'avoit  dit  qu'il  y  a  eu  jadis  plulieurs  Royaumes  à  la 
fois  en  Egypte  ;  &  je  fuis  fâché  que  le  Chevalier 
Marsham  n'eût  point  reçu  du  Ciel  autant  de  génie 
&  de  juge^nent  qu'il  avoit  acquis  d'érudition  par 
i'étude.  Jl  a  été  perfécuté  par  d^s  fanatiques  com- 
me un  incrédule,  à.  jamais  homme  ne  le  fut  moins; 
puifqu'il  a  cru  que  la  Monarchie  de  l'Egypte  avoiS 
commencé  en  l'année  qui  fuivit  immédiatement  le 
Déluge  un  17  erfel;  ce  qui  fuppofe ,  comme  on  voit, 
un  défaut  manifeste  dé  jugement  à,  une  crédulité 
fans  bornes.  Tout  ce  qu'il  ajoute  au  fujet  de  6/^r7W , 
qui  fut,  fuivant  lui ,  le  premier  Roi  des  Egyptiens, 
n'eft  qu'un  amas  de  chimères  plus  dignes  d'un  Rab- 
bin que  d'un  Chronologifte  Anglois.  On  n'avoit 
jamais  dans  la  haute  Antiquité  ouï  parler  ni  de 
Cbam^  ni  de  Mejlrcîni  en  Egypte  ,  pays  qui  a  pris 
fon  nom  du  terme  Kjpt  ,  comme  cela  eft  hors  de 
doute ,  &  de  Hoorn  a  même  cru  que  cette  appella- 
tion lui  étoit  commune  avec  une  partie  de  l'Ethio- 
pie, {a) 

Il  ne  faut  jamais  faire  ufage  ,  dans  l'Hidoire ,  des 
traditions  Rabbiniques ,  dont  malheureufement  trop 
d'Ecrivains   fe  font  oc<:upés  ;  ce  qui  a  retardé  au- 

de- 


{a)  Bochait  a  dit  bien  des  iniures  à  de  Hoorn  ait. 
fujet  des  Ethiopiens;  mns  cela  ii'e'toit  point  néceflaire. 
Quoique  les  Grecs  aient  en  quelque  forte  fabrique  ce 
0iot  CCo^tkiaps  pour  de'iîgner  un  peuple  noir,  la  racine 
pw'ut  en  être  cachée  dans  celui  de  Ko^t  ou  de  A'v^;^^ 


Si  y  8         Kecherches  Philofophiques 

de -là  de  ce  qu'on  pourroit  le  croire  le  progrès  de 
nos  coimoiflances. 

Les  Egyptiens  exagëroient  fans  doute  de  temps 
en  temps  leur  antiquité ,  &  quand  ils  parloient  de 
certains  perfonnages  qui  avoieiit  vécu  mille  ans ,  cela 
prouve,  dit  Pîine,  que  chez  eux  on  a  d'abord  comp- 
té par  lunaiions.  {a)  Mais  en  vérité  cela  ne  le 
prouve  en  aucune  manière;  car  ces  années  attribuées 
1  la  vie  d'un  homme  peuvent  être  àts  années  de 
Dynaflie  ou  de  Tribu  ,  fuivant  la  façon  de  parler 
é^s  Orientaux. 

Qu'on  fuppofe  pour  un  inftant  que  la  Tribu  de 
Béni'lVû[/tl  Ço\i  répandue  maintenant  fur  les  hauî- 
têurs  de  la  Thébaïde  depuis  fix  fiécles,  alors  les 
Arabes,  qui  ne  tiennent  aucun  compte  de  l'exiften- 
ce  des  particuliers  ,  diront  que  Béni-lVa(fel  Q^kgé 
de  iîx  cents  ans  ;  parce  qu'ils  rapportent  tout  au 
fondateur  ou  à  la  fouche  dont  ils  font  iflus ,  &  dont 
ils  portent  fans  cefTe  le  nom,  ce  qui  n'eft  pas  fi 
mal  imaginé  qu'on  pourrait  le  croire ,  pour  retenir 
à  peu  près  l'époque  de  la  formation  d'une  Tribu 
qui  n'a  pas  d'archives.  J'ignore  fi  cet  ufage  a  ja- 
mais été  établi  parmi  les  Tartares ,  où  il  auroit  pu 
avoir  lieu  à  l'égard  des  Hordes  libres  :  car  cellea 
qui  font  foumifes,  ne  confervent  que  la  généalo- 
gie des  Kans,  dont  les  famJUes  font  fujettes  à  s'é- 
teindre. 

Au  rede,  on  n'a  pas  befoin  des  DynaftîesdeMa- 
néthon  pour  prouver  l'antiquité  des  Egyptiens  ;pmf^ 
qu'elle  eO:  bien  démontrée  par  les  progrès  qu'avoienc 
faits  chez  eux  les  Arts  dès  les  temps  les  plus  reculés. 


(a)  Anmim  enim  a  lit    aftate   imim   determimbam  (^  alte- 

rum  hyeme Quidam   Lunce  fenio    m   o^:^yptii ,  iti- 

q'ie  apud  eos  aliqui  ^  fin^ula  annorum  vixijfe  ïtullia  poiii^ 
v^.  Lit.  VII,  Cap,  4X, 


fur  les  .Egyptiens  &"  les  Chinois»     igg 

&  à  h  conquête  des  Macédoniens  on  les  trouva  dans 
un  état  où  il  ne  leurmanquoit  plus  que  le  dernier  de- 
gré de  la  perfedion ,  qui  ne  conllite  fouvent  que 
dans  une  élégance  de  la  forme  &  une  fînefTe  de 
goût,  que  les  Orientaux  n'ont  jamais  eue  &  qu'ils 
i-e  fturoient  avoir;  parce  que  leurs  organes  à  le 
d(Hbrdre  de  leur  imagination  s'y  oppcfeat  feniîble-i 
ment.  Les  fabriques,  qui  rendirent  l'Egypte  fi  cé- 
lèbre fous  les  Ptolémées  ,  comme  la  Verrerie  &  la 
TapiniTie,  y  avoient  été  établies  une  infinité  de 
fîécles  avant  les  Ptolémées  ,  &  les  Tapis  furtout 
étoient  au  nombre  des  marchundifes  qui  paiToient  en 
Aiîe ,  (a)  par  le  moyen  des  Caravanes  ,  qu^on  fait 
avoir  pafte  Tifthme  de  Suez,  &  dont  je  parlerai  en- 
core lorsqu'il  s'agira  d'examiner  quels  peuvent  avoir 
été  les  revenus  annuels  des  Pharaons ,  auxquels  les 
premiers  Légiflateurs  de  l'Egypte  avoient  prefcrit 
bien  des  règles  &  bien  des  maximes, qui  étoient  con» 
fîgnées ,  comme  on  l'a  dit ,  dans  le  fécond  volume 
du  Recueil  Hermétique ,  &  c'efl:  de  ce  livre  même 
que  paroiflent  être  extraits  les  paflages  qu'on  trouve 
dans  Diodore ,  qui  aflure  que  ces  Princes  ne  pou*- 
voient  jamais  avoir  à  leur  Cour  des  efclaves  nés  en 
Egypte  ou  achetés  chez  l'étranger  ;  &  ils  dévoient 
fe  faire  fervir  par  les  enfants  des  Prêtres  ,  qu'on  ne 
mettoit  dans  l'intérieur  du  Palais  que  quand  ils  a- 
voient  atteint  Tâge  de  vingt  ans.  Or,  c'eft-là  une 
de  leurs  loix  qui  ne  fut  pas  obfervée  à  beaucoup 
près  ;  car  quand  les  Pharaons  introduifirent  des  efcla- 
ves dans  leur  Serrai!,  ils  en  confièrent  aufn  la  garde 


(a)  On  croit  qu'il  efl:  parlé  des  Tapis  à  figures ,  qui 
vcnoient  de  l'Egypte,  dans  un  paflage  des  Paraboles  j». 
que  la  Vulgate  a  rendu  de  la  manisre  fuivante.  liuexut 
funihus  lecl'uhiyn  mewri  ,  firavi  ta^etîhu  fi^iî  ex  c/EQ^ta» 
?arab.  VII, 


^6o        Recherches  PhUoJophîques 

à  des  Eunuques,  qui  n'étoient  apurement  point  de» 
hommes  néi  libres ,  ou  choiiis  dans  l'Ordre  ficerdo- 
lal.  Diodore  veut  aufTi  que  les  Rois  d'Egypte  aient 
été  obligés  de  lire  ks  Lettres  qu'on  leur  adreffuit , 
d'affilier  tous  les  jours  aux  prières ,  &  d'entendre 
«ncore  la  leéture  d'un  paflage  àts  Annales;  mais  ils^ 
ont  pu  tiouvcr  mille  prétextes  pour  s'en  di/penfer, 
dès  que  les  attraits  du  plaifir  &  de  l'oiiiveté,  quieii 
un  grand  plaiiir  dans  les  pays  chauds ,  les  éloignoient 
ces  affaires. 

Enfin  on  ne  fauroit  trop  répéter  ,  quMl  faut  bien 
diftinguer  en  lifant  l'Hifioire  de  TEgypte  ,  les  loix 
qui  furent  réellement  en  vogue  d'avec  cç.s  anciennes 
conRitutions  qui  n'exifloient  que  dans  les  livres, 
fans  quoi  les  Prêtres  eux-mêmes  n'euffent  point 
parlé  d'une  11  longue  fuite  de  Rois  pareffeux,  qui 
s'étoient  endormis  d-ins  leur  Serrai! ,  &  auxquels  le 
peuple  ne  difputa  cependant  jamais  les  honneurs  de 
te  fépulture  :  je  doute  même  que  le  peuple  ait  eu  ce 
droit,  comme  on  le  croit  vulgairement.  D'abord  un 
tel  ufage  n'eût  rien  valu  dans  un  pays  tel  que  l'E- 
gypte, où  le  père  étoit  toujours  remplacé  fur  le 
trône  par  fon  fils  aîné  auflî  longtemps  que  la  famille 
Royale  fubfîfloit:  ainfî  on  auroit  eu  un  ennemi  im- 
placable dans  le  jeune  Prince  en  refufant  la  fépultu- 
re à  fon  père ,  dont  il  pouvoit  d'ailleurs  faire  porter 
îa  momie  dans  quelque  fou  terrain  à  l'infij  même  du 
peuple. 

Diodore  dit  à  îa  vérité  que  les  Pharaons , qui  ont, 
fuivant  lui ,  bâti  les  deux  grandes  Pyramides ,  n'a- 
voient  ofé  y  faire  dépofer  leur  corps ,  de  peur  que 
les  Egyptiens  ne  vinffent  l'en  arracher:  mais  c'eft-là 
un  bruit  populaire ,  dont  Hérodote  n'avoit  pas  mê- 
me ouï  parler.  Et  il  fufHt  d'y  réfléchir  pour  con- 
cevoir l'abfurdité  où  ces  Princes  feroient  tombés  en 
élevant  des  Pyramides  qui  dévoient  leur  fervir  de. 
fépulture:  tandis  que  d'un  autre  côté  ils  étoient  cer- 

taina 


fur  Us  Egyptiens  ^  les  Chinois»     26 1 

tains  d'avance  qu'on  ne  les  y  enterreroit  jamais; 
Les  Grecs  s'étant  une  fois  mis  dans  refprit  que  les 
Pyramides  font  les  tombeaux  des  Pharaons  ,  n'ont 
jamais  voulu  fe  LiiTer  défabufer  à  cet  égard;  quoi- 
que les  Egyptiens  aient  hautement  déclaré  que  ja- 
mais aucun  de  leurs  Rois  n'avoit  été  enfeveli  dans 
l'intérieur  d'une  Pyramide  ,  &  que  c'étoient  des 
Monuments  élevés  par  la  nation  en  corps  &  non 
par  (iQs  Princes  parriculiers.  On  trouve  dans  l'Hif. 
toire  un  fait  décifif,  par  lequel  il  eft  démontré  que 
les  Egyptiens  ne  penferent  pas  même  à  refjfer  la 
fépukure  aux  mauvais  Kois.  lis  haliloient  mortelle- 
ment un  des  Pharaons  defpotiques  nommé  Apriès , 
qu'on  foupçonnoit  d'avoir  commis  des  crimes  atro- 
ces, dont  quelques-uns  étoient  réels:  or  le  peuple 
fe  fît  livrer  ce  Prince  dès  qu'il  fut  vaincu  par  Ama- 
fisx  on  l'étrangla  &  on  le  porta  enfuite  dans  le  tom- 
beau de  ÎQs  pères  qu'on  voyoit  à  l'entrée  du  Tem- 
ple de  Minerve  de  Sais  ,  où  repofoient  tous  les 
Pharaons  de  la  Tribu  Saïtique.  Ce  fait  eit,  com- 
me on  voit ,  décifif. 

Il  faut  auiîi  fe  défabufer  fur  l'opinion  bazardée  par 
quelques  Ecrivains  modernes  touchant  les  Ko's  ano- 
nymes, qu'on  trouve  dans  le  catalogue  des  Dy^a» 
llies  ;  &  dont  on  veut  que  les  noms  aient  été  fup- 
primés,  parce  qu'ils  avoient  fouillé  leurs  mains  de 
fang  &  de  richeifes  mal  acquifes. 

Comme  la  mémoire  des  Tyrans  doit  être  vouée  à 
l'exécration  de  tous  les  âges ,  ce  feroit  leur  rendre 
un  fervice  que  d'oblittérer  leur  nom^en  le  rayant 
des  Annales.  Ainii  les  Prêtres  de  l'Egypte  euflént 
agi  contre  les  premières  notions  du  fens  commun  : 
mais  ils  n'étoient  pas  fi  imbéciles ,  &  écrivoient  tous 
les  noms  &  tous  les  événements  avec  beaucoup  de 
fidélité,  {d) 

Ceft 


Ça)  £«/tf&,  Pra^a)\  Lvang,  Lib,  X,  Gf/.  xx. 


a  52         Recherches  Fkilofopînques 

C'eft  depuis  que  la  flatterie  a  corrompu  la  foi  his- 
torique, que  les  mauvais  Princes  ne  crai?;nent  plus 
tant  la  voix  de  rHiftoire;  &  c'eft  parmi  les  Grecs  <Sc 
les  Romains  que  cette  corruption  a  commencé. 

Si  l'on  trouve  donc  des  Anonymes  dans  le  catalo- 
gue des  Dynaflies,  cela  provient  uniquement  de  la 
négligence  de  ceux  qui  ont  recueilli  ces  monuments. 
Par  exemple,  Eufebe  a  omis  le  nom  de  plufieurs 
Pharaons  ,  que  Jules  l'Africain  a  nommés ,  &  nous 
favons  à  n'en  pas  douter  que,  dans  l'Hiiloire  de 
Manéthon,  on  parloit  à' Achtboès ,  le  plus  cruel  à. 
le  plus  injufle  de  tous  les  Rois, que  l'Egypte  a  pro- 
duits. Par  >  là  on  voit  bien  claii'ement  que  les  Prê- 
tres étoient  tr^s-é!oignés  de  fupprimer  le  nom  ClQs 
Tyrans ,  fans  quoi  Ackbjès  même  feroit  aujourd'hui 
inconnu.  Orus  Apollon  allure  (|ue  dans  le  caraclere 
Hiéroglyphique  on  fe  devoit  fervir  de  l'écriture  Al- 
phabétique, lorfqu'il  s'.îgiflbit  d'y  indiquer  le  nom 
d'un  mauvais  Roi.  {d)  Quant  aux  U  farpateurs  étran- 
gers ,  les  Prêtres  les  défignoient  par  des  termes  fyra- 
boliques  que  tout  le  peuple  con  noiiïbit ,  &  il  n'y 
avoit  point  d'Egyptien  qui  ne  fût  que  le  Roi  de 
Perfe ,  que  nous  furnommons  Ochuf ,  étoit  chez 
eux  furnommé  VAre. 

Je  crois  que  fuivant  un  ancien  ufage  le  Grand- 
Prêtre  devoit  prononcer  publiquement  un  difcours, 
lorsqu'on  portoit  le  corps  du  Roi  au  tombeau  après 
un  deuil  de  foixante  &  dix  jours ,  qui  font  précifé- 
mentle  temps  que  les  embaumeurs  employ oient  pour 

met- 


(a)  Régent  amem  pejjtmum  fignificames ,  angitem  pinguttt  ifi 
orhis  fi^uram  ,  cujus  càiidam  ori  admovent  :  nomen  verô  Régis 
in  meàiâ  revolutione  fcrihmt.  HIERO.  Lib    I, 

On  voit  quelquefois  le  caraftere  alphabétique  mêle 
dans  les  Hiéroglyphes  fur  les  .raonameats;  &  ce  qu'O* 
«us  dit  ici  en  ^  une  pieuve. 


far  les  Egypùeus  ©*  les  Chinois.      263 

mettre  la  Momie  du  Prince  en  état  d'être  inhumée. 
C'ert  proprement  dans  ce  dilcours  du  Grand  -  Prêtre 
que  coniiftoit  tout  le  jugement  des  morts,  qu'on 
faifoit  elfuyer  aux  Pharaons,  qui  y  étoient  plus  ou 
moins  loués ,  &  Porphyre  aflure  qu'on  les  louoit  fur- 
tout  lorsqu'ils  avoient  été  fobres;  parce  que  cette 
vertu  en  fuppofc  d'autres  ,  principalement  dans  ua 
Souverain. 

Quant  aux -particuliers,  on  ne  leur  refufoit  pro- 
bablement la  fépulture ,  que  quand  leurs  créanciers 
vendent  y  former  une  oppolîtion  juridique,  ce  qui 
a  fait  imaginer  aux  Grecs  que  chez  les  Egyptiens  on 
trouvoit  àts  gens  qui  avançoientunefomm-e  d'a'gent 
fur  un  corps  embaumé ,  que  ,  fuivant  eux  ,  la  loi 
permettoit  de  mettre  en  gage:  mais  on  ne  fauroit 
dire  combien  cette  mépiife  des  Grecs  ed  ridicule. 
Comme  c'étoit  une  infamie  de  n'être  pas  enterré, 
le  créancier  arrêtoit  le  corps  mort  du  débiteur  ,  & 
ne  le  laitToit  enfeveiir  que  quand  les  parents  payoient 
la  dette.  -Or,  de  telles  préLenfio  s  pouvoient  être 
difcutées  devant  le  Msgiftrat  ordinaire  des  villes,  à 
il  efl  abfurde  de  fuppofer  qu'un  feul  Tribunal  établi 
à  Memphis  ait  abfous*ou  condamné  tous  ceux  qui 
mouroient  en  Egypte  ,  en  faifant  une  exade  per- 
quiiition  de  leur  vie:  ce  qui  eut  occupé,  je  ne 
dirai  pas  un  Tribunal  ,  mais  la  moitié  de  la  na- 
tion. 

La  loi  Egyptienne,  qui  permettoit  au  créancier 
d'arrêter  le  corps  mort  du  débiteur .  étoit  une  mo- 
difîcation  de  la  loi ,  qui  lui  défendoit  d'arrêter  fon 
débiteur  tant  qu'il  vivoit. 

Comme  les  Pharaons  étoient  ordinairement  in- 
ilruits  dans  les  Sciences  dès  leur  plus  tendre  jeunef- 
ife,  plufieurs  d'entre  eux  ont  écrit  des  livres  ,  quife 
ibnt  entièrement  perdus  :  ce  malheur  leur  etl:  cora- 
«lun  avec  presque  tous  \^  Rois  de  l'Antiquité, 
dont  on  a  négligé  les  Ovwrages,  de  manière  qu'on 
1-^.     '  iê. 


s64         Recherches  Philofophiques 

feroit  tenté  de  croire  qu'ils  ne  valoient  abfolument 
rien.  Les  livres  d' Alexandre  le  Grand,  de  l'Empe- 
reur Augufte ,  de  Tibère ,  de  Caligu^a  ,  du  Claude , 
de  Néron,  de  Ptolémée  fils  de  Lagus ,  d'Evax  Roî. 
d'Arabie,  de  ]uba,  de  Déjotare  ,  d'Hiéron  ,  d'At- 
talus,  de  Ptiiiométor,  d'Archelaiis  ,  &  d'une  infi- 
nité d'autres  î'rincess  auxquels  on  pourroit  joindre 
Hannibal,  Luculle,  Sylla  &  Mécène,  fe  font  tel- 
jnent  perdus  que  nous  en  ignorons  fouvent  îe  titre. 
Ce  qui  rede  de  Jules-Céfar  n^eft  que  la  moindre  par- 
tie de  fes  Oeuvres  ;  &  une  cfpece  de  vénération 
envers  la  mémoire  toujours  chérie  de  Marc  Aurele 
à,  de  iulien,  les  a  fait  excepter  de  la  règle  prefque 
générale.  Cependant  du  temps  de  Pline  il  couroit 
encore  des  livres  fous  le  nom  de  ISécfpfos;  mais 
quoiqu'en  dife  Firmicus  ,  je  regarde  ces^  Ouvrages 
comme  fuppofés  dans  éts  fiécles  podérieurs  par 
quelque  Grec  famélique,  qui  emprunta  hardiment  le 
nom  de  l'ancien  Pharaon  Nécepfos ,  auquel  les  As- 
trologues ont  prodigué  les  titres  les  plus  faflueux, 
&  ils  l'appellent  indlilinderaent  l'Auteur  par  excel- 
lence,  &  le  Chef  de  l'Aitrologie;  parce  qu'il  avoit 
réellement  écrit  fur  l'influence  des  aftres,  &  on  ne 
regrette  point  Çqs  Ouvrages  comme  ceux  de  quel- 
ques autres  Pharaons ,  qui  paroiQent  avoir  été  des 
î'rinces  aflez  portés  à  s'inftruire  ;  quoiqu'il  ne  faille 
point  croire  qu'ils  aient  jamais  fait  des  expérien-, 
ces,  telles  que  celle  qu'Hérodote  attribue  à  P/ant' 
méîique ,  qui  fît  élever,  dit -il,  deax  enfants,  aux- 
quels il  n'étoit  permis  à  perfonne  de  parler.  Et  le 
but  de  cette  opération  étoit  de  favoir  de  quelle 
langue  ces  enfants  k.  ferviroient,  &  par -là  on  dé- 
cida toutes  les  conteilations  entre  les  habitants  de 
l'Egypte  &  de  la  Phrygie  touchant  leur  Antiquité 
refpedive  ;  car  Hérodote  a  eu  la  bonne  foi  de  dire 
que  ces  enfants  prononcèrent  d'abord  un  moi  . 
Phrygien. 

Si 


fur  les  Egyptiens  gf  les  Chinois.     165 

Si  l'on  vouloit  fivoir  quelle  peut  être  l'origine 
^'un  conte  fi  abfarde  dans  toutes  fes  circon (lances, 
je  dirois  qu'il  provient  manifellement  de  ce  que 
Pfanmiéiique  donna  des  enfants  Egyptiens  à  élever 
à  àts  Grecs,  qui  dévoient  les  indruire  dans  la  lan- 
gue de  leur  pays.  Quant  aux  Phrygiens,  on  s'eft 
tellement  moqué  de  leur  Antiquité  ,  qu  on  les  ap. 
pella  enfin  par  dérifion  ^^^r-^/^-Z^z/^j- :  ils  fe  difoient 
plus  anciens  que  la  Lune ,  &  pour  le  prouver  ils  ci- 
toient  l'expérience  faite  en  Egypte,  où  les  enfants 
proférèrent  d'abord  le  mot  Beccos.  (<?) 

Au  relie,  la  paiIion  dominante  de  la  plupart  àts 
Pharaons  a  été  la  pafîion  de  bâtir.  Et  voilà  ce  qui 
a  fait  croire  qu'ils  poiTédoient  dti  richeiTes  immen- 
ses ;  m.ais  c'elt  une  erreur  manifefte ,  puifque  fous 
leur  règne  on  ne  faifoit  ni  le  com.merce  de  la  Mé- 
<literranée,  ni  le  commerce  de  la  Mer  Rouge  :  on 
regocioit  feulement  avec  les  Caravanes  Arabes  & 
Phéniciennes  qui  palfoient  riahm^e  de  Suez ,  &  la 
balance  de  ce  trafic  ne  paroît  pas  toujours  avoir  pen- 
cne  en  faveur  des  Egyptiens ,  qui  dévoient  tirer  de 
l'Afie  de  l'huile  d'Olive,  de  l'encens  pour  Its  facri- 
fices  &  les  tumigations,  du  bitume  Judaïque,  de  la 
réfme  de  Cèdre  ,  des  drogues  propres  à  embaumer 
les  corps,  de  la  myrrhe  &  des  aromates  ,  dont  le 
prix  ne  baiiTa  jamais  dans  l'Antiquité.  Ainfi,  quand 
on  fuppofer-oit  pour  un  iniiant  que  les  Egyptiens , 
au  m.oyen  de  leurs  grains ,  de  leurs  toiles ,  de  leurs 
tapis,  de  leur  verre  &  d'autres  matières  œuvrées> 
aient  pu  faire  avec  les  Caravanes  d'Afîe  un  commer- 
ce d'échange;  ce  n'étoit  point  là  une  fource  capa- 
ble 


{a)^  Ce  mot  figniiîoit  en  Phrygien  du  paîn ,  qu'on  ap. 
peiloît ,  eorame  je  crois,  dans  la  langue  d'Egypte  Bébo. 
Ainfi  la  différence  entre  Bébo  &  Beccos  n'eft  point  fi 
grande  que  les  Phrygiens  le  penfoient, 

Tonie  IL     "  M 


266         Kecherches  Plùlcfophiques 

ble  d'enrichir  les  Rois ,  qui  ne  levoient  aucun  îm« 
pôt  fur  les  terres  pofledées  par  le  corps  de  la  Mili- 
ce ,  ni  aucun  impôt  fur  les   terres  facerdotales  :  ilS' 
pouvoient  faire  valoir  leurs  propres  domaines ,   met-  ' 
tre  quelques  péages  furie  Nil,   à.  taxer  jufqu'à  un 
certain  point  les  fo^nds  des  particuliers.    Quant  au 
commerce  qu'on  faifoit  avec  les  Ethiopiens  ,   on'  ne 
fauroit  douter  qu'il  n'ait  été  fort    avantageux   aux 
marchands  de  l'Egypte  qui  recevoient  par -là  beau» 
coup  de  poudre  d'or,  dont  une  partie  pafiTe  de  nos 
jours  à  la  Côte  Occidentale  de  l'Afrique  :  une  autre 
rePxue  en  Barbarie,  &  le  redevient  encore  au  Caire. 
Mais  c'efi:  une  exagération  très  -  grofiiere  de  la  part 
de  M.  Maillet  d'avoir  évalué  à  douze  cents  quin- 
taux Tor  que  les   Caravanes  Nubiennes  déchargent 
annuellement  en  Egypte.     Bosman  dit  bien  pofitive- 
înen:  que  de  fon  temps  toute  la  Côte  de  Guinée  n^ 
donnolt  que  fept  mille  marcs;  ainfi  or  pourroit  foup- 
çonner  que  M.  Maillet  ou  fon   rédacteur    l'Abbé 
ÎMafcrier  a  converti  les  marcs  en  quintaux,    {a)  C'eft- 
à  peu  près  dans  ce  fens  que  les  Anciens  ont  exagéré 
taut  ce  qu'ils  rapportent  de  l'Arabie  heureule,  qui 
cft  un  pauvre  pays ,   dont  on  a   fouvent  envié   le 
fort ,  fans  favoir  qu'on  eut  prodigieufement  perdu 
au  change, 

Rien  n'efl  m^olns  certain  que  l'exidence  àts  mines 
d'or,  que  les  Rois  d'Egypte  doivent  avoir  poiTé- 
dées,  &  dont  Hécatee  a  évaiué  le  produit,  fuivant 
fa  m.éthode  ordinaire, ^à  une  fomme  incroyable:  elles 
étaient  lituées,  ditDiodore,  fur  les  confins  de  TA- 
rabie,  de  l'Ethiopie  à  de  l'Egypte,  {b)  &  par  con- 
féquent  vers  l'endroit  où  efl:  la  mine  des  Emeraudes. 
Mais  dans  l'Antiquité  la  domination  des  Egyptiens  ' 


(a)  DefcripîioH  du  tE^fte  y  P^ivt^  II.  pa^,  199. 


fur  les  Egyptiens  &  les  Chinois,     26  j 

ne  s'étendoit  point  infques-là  :  car  ce  diRricl  appar- 
tenoic  ou  aux  Troglodytes  ou  aux  Ethiopiens  ;  & 
c'ert  réellement  des  Ethiopiens  qu'on  recevoit  l'or 
qui  avoit  été  tiré  du  fable  des  torrents  &  des  ri- 
vieies,  ou  exploite  de  la  même  manière  qu'on  le 
fait  aujourvd'hui  dans  T intérieur  de  l'Afrique. 

Enfin  il  s'en  faut  de  beaucoup  que  les  revenus  àee 
anciens  Rois  d'Egypte  aient  m.onté  annuellement  i 
fix  millions  d'écus  avant  le  régne  de  Pjammétiqiie^ 
qui  fit  un  grand  changement  dans  les  finances  & 
dans  le  commicrce. 

On  ne  fauroit  évaluer  le  Talent  Attique  d'une 
manière  plus  commode  qu'en  imitant  ceux  d'entre 
les  Savants ,  qui  le  comparent  à  mille  écus  d'Allema  • 
gne  argent  de  compie.  Dans  ce  procédé  tout  fe 
réduit  fins  fraction  &  prefque  fans  calcul.  Or  fous 
les  Ptolémées  l'Egypte  fit  elle  feule  le  commerce  des 
Indes,  de  la  côte  d'Afrique  Orientale,  de  l'Arabie 
à,  de  l'Ethiopie ,  fans  compter  ce  qu'elle  retiroit  de 
"fa  navigation  fur  la  Méditerranée.  Cependant  les 
revenus  annutls  de  Ptolémée  Auletès  ne  montoient 
qu'à  douze  millions  cinq  cents  mille  écus:  m.ais.,  dit- 
on  ,  ce  Prince  avoit  extrêmement  négligé  les  finan- 
ce?, qui  étoient  fans  coiTiparaifon  miieux  admlnis. 
trées  fous  ks  prédécefleurs.  Il  faut  donc  que  je  re- 
cherche quels  ont  pu  être  les  revenus  de  Ptolémée 
Philadciphe  fous  lequel  l'Egypte  fut  fi  floriffante,  à 
ce  que  difent  les  Hiîtoriens. 

On  trouve  que  Philadelphe  ayoit  tous  les  ans 
quatorze  millions  huit  cent  mille  écus  en  argent,  & 
quinze  millions  de  petites  mefures  de  blé.  {à)  Ainlî 
depuis  lui  jufqu'à  Auletès ,  père  de  Cléopatre  ,  le 
dérangement  des  finances  avoit  produit  une  diminu- 
tion 


(a)  Jero.  fur  le  9.  Chap.  de  Daniel,     Le    nombre  dci 
«efuxes  de  grains  peut  être  exagçiç, 


368  "Recherches  Fhilofophtques 

tion  de  deux  miHions  trois  cents  mille  écus;  ce  qui 
p.e  faifoic  point  un  objet  aufTi  £onfidérable  que  Stra- 
bon  parok  l'infinucr  ;  &  fi  Philadelphe  n'eût  eu 
àts  ponTefTions  très- importantes  fituèes  hors  de  l'E- 
gypte, il  n'suroit  jamais  pu  entretenir  une  Armée, 
telle  que  celle  dont  parle  Appien  ,  {a)  d  que  les 
regidres  de  la  Cour  d'Alexandrie  faifoient  monter  à 
deux  cents  quarante  mille  hcmm.es  ,  qui  étant  en», 
tretenus  &  foudoyés  fur  ie  pied  acluel  ,  auroient 
confumé  tous  les  ans  dix -huit  millions  d'écus.  II 
fe  peut  bien  qu'il  y  a  de  l'exagération  dans  ce  nom- 
bre de  troupes ,  car  fans  parler  dits  foupçons  que 
Polybe  fait  naître  ,  on  croit  favoir  qu'Appien'  ^ 
doublé  le  nombre  des  chevaux:  cet  homme  étoit 
né  à  Alexandrie,  &  il  a  menti  pour  l'honneur  de 
ta  patrie. 

Après  cela  il  n'y  a  perfonne  qui  ne  voie  que, 
quand  l'Egypte  ctoïc  fermée  fur  la  Méditerranée  & 
fermée  encore  fur  le  Golfe  Arabique,  les  revenus 
des  Pharaons  n'ont  pu  monter  à  fix  millions  d'écus 
à  beaucoup  près.  Car  il  faut  cbferver  que  les  Fto- 
lémées  paroiHent  avoir  ûit  la  majeure  partie  du  com- 
rnerce  des  Indes  pour  leur  propre  com^pte;  à.  les 
denrées ,  qui  ne  leur  appartenoient  point ,  dévoient 
payer  de  très -gros  droits  à  différents  péages  du  Nil. 
Ainfi  Philadelphe  tiroit  plus  de  la  moitié  de  (ts  re-^ 
venus  d'une  autre  fource  que  de  celle  de  l'Egypte, 
qui  ne  contenoit  alors  que  trois  millions  d'habitants, 
^  c'eft  une  véritable  abfurdité  de  la  part  du  Juif 
Jofephe  d'y  en  mettre  près  de  huit  millions  fous  le 
régne  de  Néron  ,  après  tout  ce  que  cette  contrée 
avoit  fouffert  fous  les  derniers  Ptolémées  &  les  pre- 
iniers  Céfars. 

On  ne  prend  point  ici  en  conCdératîon  la  difFé-' 

rence 


(fl)  fraef,  ad  Ukof  kll^r,  chiî* 


fur  les  Egyptiens  &  les  Chinois,     l6^ 

îence  qu'on  voudroit  imaginer  dans  la  valeur  deâ 
erpeces:  car,  fuivant  nos  principes  ,  il  n'y  a  point 
àtt  diiférence  notable  -entre  la  valeur  d'alors  &  celle 
d'aujourd'hui ,  par  une  raifon  qu'on  comprendra  ai- 
fément  pour  peu  qu'on  y  réfléchiîTe.  La  quantité 
de  l'or  à.  de  l'argent  eft  maintenant  bien  plus  gran- 
de: mais  en  revanche  ces  métaux  font  aurfi  plus  ré- 
pandus, &  circulent  dans  une  étendue  immenfe. 
Au  temps  de  Philadelphe  l'or  &  l'argent  avoient  à 
peine  quelque  cours  en  France,  en  Efpagne,  en 
Angleterre:  ils  n'en  avoient  aucun  en  Allemagne  , 
en  Pologne,  en  Suéde  &  en  Danemarck.  Comme 
les:  efpeces  étaient  alors  concentrées  entre  les  peu- 
ples qui  habitoient  les  côtes  &  les  is!es  de  la  MédJ- 
te;'ranee  ,  cette  abondance  mettoit  un  obftacle  à 
Taugmentation  de  la  valeur. 

Voici  maintenant  comment  on  peut  dé4nontrer 
par  une  preuve  directe ,  qu'on  a  beaucoup  exagéré 
tout  ce  qu'on  dit  des  immenfes  richefles  des  anciens 
Pharaons.  Hérodote  donne  une  fpécifîcation  des 
tributs,  que  Darius,  fils  d'Hyn.afpe ,  levoit  fur  les 
contrées  qui  lui  étoient  foumifes  :  rAfl^Tie  ,  en  y 
comprenant  Babyione,  payoit  mille  Talents  ,  &four- 
riiflbit  encore  annuellement  au  Serrai!  cinq  cents 
enfants  châtrés  ;  tandis  que  toute  l'Egypte ,  Barca , 
Cyrene  &  un  autre  canton  de  l'Afrique  ne  payoienî 
enfemble  que  fept  cents  Talents»  Là -dedans  on 
ne  comprenoit ,  à  la  vérité ,  point  les  livraifons  en 
grains  qu'il  falloit  faire  à  cent  à.  vingt  mille  Perfans, 
ni  l'argent  qui  provenoit  de  la  pèche  du  lac  Méris  ; 
mais  cet  article  ne  peut  avoir  été  auffi  coniidérable 
que  les  Grecs  fe  le  font  imaginés  ,  &  ce  qu'ils  en 
difent  efi  puérile.  Au  refte,  ce  tribut  de  l'Egypte 
étôit  très -modique  en  comparaifon  de  ce  qu'il  au- 
roit  dû  être  ,  fi  les  Pharaons^  euifent  eu  dQs  revenus 
énormes  :  car  Darius  avoit  fûrement  mis  un  rapport 
quelconque  entre  les  impofitions  &  les  revenus  dqs 
contrées  rerp€dives. 

lA  3  Ceux, 


2,yo         'Recherches  PhUofophîqnes 

Ceux ,  qui  ont  écrit  jufques  à  préfent  fur  l'His. 
toire  de  l'Egypte ,  prétendent  qu'elle  fut  prodigieu» 
fement  enrichie  par  les  dépouilles  que  Séfoftris  avoit 
rapportées  de  fon  expédition  ,  pendant  laquelle  il  " 
rançonna  tout  le  Monde  habitable.  Mais  ce  font 
les  Interprètes ,  qui  en  montrant  aux  étrangers  les 
Temples^ (k  les  Monuments  de  l'Egypte,  leur  ont 
«Jébité  ces  fables,  qui  allèrent  en  croiiTsnt  de  bou- 
che en  bouche.  Diodore  dit  que,  quand  Séfodris 
vouloit  fe  promener  dans  les  rues  de  fa  capitale ,  il 
faifoit  atteler  à  fon  char  les  députés  des  Rois  de  la 
Terre;  &  Lucain  dit  déjà  qu'il  y  atteloit  les  Rois 
mêmes.  Voilà  comme  les  fîdions  fe  répandent ,  & 
comme  on  exagère  enfuite  ce  qu'on  a  rêvé. 

Ce  font  réellem.ent  les  trois  premiers  Ptolémées, 
qui  ont  enrichi  l'Egypte ,  en  y  fixant  le  centre  du 
plus  grand  commerce  qu'on  ait  fait  alors  dans  l'an- 
cien Continent.  Et  c'eft  parce  que  ce  commerce 
ctoit  furtout  fondé  fur  un  luxe  deftru(5^if ,  que  quel- 
ques habiles  politiques  de  Rome  fuppoferent  l'Ora- 
cle Sybillin  qui  intrigua  tant  le  Sénat,  à.  par  lequel 
il  étoit  défendu  aux  Romains  de  porter  leurs  armes 
en  Egypte:  car  cet  Oracle  étoit  fuppofé  ,  ainfi 
.qu'un  autre  fur  le  même  fujet,  qu'on  prétendoit 
avoir  été  découvert  à  Memphis.  C^)  Mais  Augulle, 
qui  fe  nK)quoit  des  Sybilles  &  des  prophéties ,  crut 
qu'ayant  l'bccaflon  d'envahir  l'Egypte  il  ne  devoit 
■point  en  retarder  la  conquête  d'un  infiant.  Et  de- 
puis 


(fl)  Haud  eauidem  immérité  Cumana  carminé  vatis 
CantunC  ne  Ni  H  Pelujia  tancer  et  arva 
Befpériu.e  -/ni les. 
Ces  vers  de  la  PhaiTale  font  une  paraphrafe  des  qua- 
tre mots  fuivants,  qu'on   difoit  être    extraits    des  livres 
Svbilllns,     MILES       IlOMANE,       iEGYP'TVM 
€  A  V  £. 


fur  h  s  Egyptiens  &  les  Chinois.      271 

puis  cette  célèbre  époque  les  Romains  dégénérè- 
rent de  plus  en  plus ,  comme  les  politiques  Tavoient 
prévu. 

Quoiqu'une  loi  Egyptieniie  ,  rapportée  par  Dio- 
dore,  ait  fait,  croire  à  pluiieurs  Savants  qu'on  fe 
fervoit  jadis  dans  cette  contrée  d'une  monnoye 
d'or  à.  d'argent  ,  il  fuUt  remarquer  ici ,  que  rien  au 
inonde  n'eit  moins  vrai;  puifqu'on  y  coupoit  &  pe- 
foit  le  métal ,  ainii  que  nous  le  voyons  pratiquer  par 
ceux  qui  dévoient  payer  aux  Temples  les  vœux  qu'ils 
avoient  f^its  pour  la  fante  de  leurs  enfants. 

La  première  monnoye  qu'on  ait  eue  en  Egypte, 
y  avoit  été  frappée  par  Aryandès  fous  la  domJna- 
lion  àt^  Perfans  ,  qui  ne  mirent  point  un  grand 
nombre  de  ces  efpeces  dans  le  comm.erce ,  ainii  que 
Sperling  l'a  fort  bien  remarqué,  {ci)  Et  il  paroit  mê- 
liie  que  celles  qu'ils  y  avoient  mifes,  furent  infen- 
iîbîement  retirées  par  le  moyen  du  tribut  annuel  :  car 
les  Arabes ,  qui  cherchent  parmJ  les  ruines  de  l'E  • 
gypte,  &  qui  font  même  paiTer  beaucoup  de  fable 
mouvant  par  à^^  efpeces  de  tamis  ,  n'en  ont  jamais 
découvert'  une  feule  pièce.  On  fait  que  toutes  les 
médailles ,  qui  leur  font  tombées  entre  les  mains ,  ne 
remontent  pas  au-delà  du  fiecle  d'Alexandre;  içnt 
qu'elles  ayent  été  frappées  à  la  Cour  même  des  Pto- 
lemées,  foit  qu'elles  appartiennent  à  des  villes  £- 
gyptieniies,  qui  avoient  acquis  le  droit  d'en  fabri- 
quer fous  la  domination  Grecque  ,  comme  Pélufe, 
Memphis  ,  Abydus  ,  Thébes  ,  Hermopolis  &  la 
gran'de  cité  d'Hercule,  (b) 

Parmî- 

(i?)  lie  Niimmls  mn  cufis. 

Sperling  die  que  de  ion  temps  la  fabrique  des  faux 
Sicles  e'tûit  dans  Je  îlolftcin,  2:  il  eft  furprenant  qu'on- 
ne  fe  foit  pns  nvife'  dans  cette  fabrique  du  Hoiftein  de 
faire   des  médailles  Egyptiennes. 

(b)  Vaillant  hift.  Ptolem,  ad  j'idcm  mmijmatum  accommo-, 
^.ua.   104. 


:27-         Recherches  Fhîlofophiques 

Parmi  les  différentes  nations ,  auxquelles  les  An- 
ciens &  les  Modernes  ont  attribué  l'invention  de  la 
monnoye ,  on  n'a  niéme  jamais  penfé  à  nommer  les  , 
Egyptiens,  &  Poîlux,  qui  entre  là-deffus  dans  de 
grands  détails,  ne  fait  point  h  moindre  mention 
d'eux.  Il  n'y  a  pas  de  doute  que  le  Comte  de  Cay-. 
lus  ne  fe  foit  trompé,  lorsqu'il  a  cru  que  de  petites- 
feuilles  d'or  plliTé  avoient  lervi  en  Egypte  de  mon- 
Jîoye  courante,  {a) 

Ces  fortes  de  bradéades ,  dont  il  efl:  ici  queftion , 
font  toujours  tirées  du  corps  ou   de  la   bouche  de 
€)uelque  Momie;  tellement  qu'on  doit  \qs  envifager 
com.me  des  amuiettes ,  des  philaderes  ou  de  flmplea 
repréfentations  de  feuilles  de  Perfea.     La  loi  dcfen- 
doit  aux  marchands  Egyptiens  de  marquer  fur  les  lin-  , 
gots  un  faux  titre  &  un  faux  poids  ;  mais  il  etoit  li- 
bre à  tout  le  mionde  de    fe   fervir   d'une  'balance,, 
comme  on  le  faifoit  auffi  dans  \es  payements  par  Si- 
dQSn  lorsqu'on  les  foupçonnoit  d'être  trop  légers.  Si 
les  Egyptiens  avoient  eu  de  petites  feuilles  de  métal, 
comme  le  Comte   de   Caylus  l'a  imaginé ,  ils  ne  fe 
feroient  point  fervis  d^  la  balance  pour  s'acquitter 
ét$  vœux  par  lesquels  ils   promettoient  de  donner 
«ne  certaine  quantité   d'argent  qu'on  devoit  pefer. 
Enfin  il  en  étoit  d'eux  comme  àçs  Hébreux  ,   chez 
lesquels  aucun  Sicle  ne  fut  monnoyé  jusqu'à  la  con- 
ôrudion  du  fécond  Temple.  Et  ces  peuples  ont  eu  ■• 
trop  de  liaifons  entr'eux  ,  pour  que  l'un  eût  ignoré  * 
l'ufage  de  la  monnoye  ,   tandis  que   l'autre  l'auroit 
connu. 

On  s'imagine  d'abord  que  tout  ceci  nous  fait  dé- 
couvrir un  rapport  frappant  avec  les  Chinois.  ILt 
eQ\\  précifément  le  contraire  :  car  les  Hiiloriens  de 
ia  Chine  font  remonter  l'ufage   de  la  monnoye  dans 

leuc 


(^a)  Recueil  £ Amii^^iicj,  Tom.IL  /<?^.  is. 


fur  les  Egyptiens  &  les  Chinois.      273- 

l€ur  pays  à  des  époques  trés-recaléés ,  &  qu'on  a- 
même  voulu  conftacer  en  fabriquant  de  faufl'es  mé- 
dailles. L'opinion  la  plus  généralement  reçue  ell 
que  Tching-tang^  que  quelques-uns  font  montée 
fïr  le  Trône  en  l'an  1558  avant  notre  Ere,  fît  fon- 
dre des  pièces  de  monnoye  pour  les  mettre  dans  le' 
commerce  des  Provinces  qui  lui  étoient  foumifes* 
M:(is  depuis  les  Chinois  ont  eu  àt^  efpeces  d'or  & 
d  argent,  qu'on  a  dû  retirer  d'entre  leurs  mains; 
pnrce  qu'ils  les  faliîfioient  avec  tant  d'adrefle,  qu'il 
n"e:oit  point  poliible  de  les  reconnoître:  cependant 
il  s'en  faut  de  beaucoup  que  Ja  méthode,  dont  on 
ie  fert  aclueilement,  ait  fait  ceOer  tous  les  abus;' 
puisqu'aux  fauHés  monnoyes  on  a  fubftitué  les  fauflesr 
balances.  Et  tous  les  marchands  ont  acquis  une- 
grande  fubtillté  de  pratique  dans  la  manière  de  pefer  ^ 
à  peu  près- comme  les  Juifs  6c  \tB  Egyptiens,  car' 
cette  fourberie  doit  néceiïairement  s'introduire  cheZ' 
les  peuples  ou  Ter  &  l'argent  ne  font  point  m.on- 
noyés.  Quant  à  k  nature  du  métal ,  on  ne  peut  l'efi, 
fdver  qu'avec  àti  pierres  de  touche,  qui  n'indi- 
quent jamais  le  titre  avec  la  dernière  précifion  aux- 
yeux  dé  cenx-mêm.es  qui  fe  croient  les  pius  habr- 
les  ;  &  à  cet  égard  les  plus  habiles  font  fans  contre* 
dit  les  Juifs. 

Telle  ed  la  différence  qu'il  y  a  encre  les  Égyp- 
tiens &  les  Chinois:  les  premfers  ont  manqué  de' 
pénétration  en  n'inventant  point  de  monnoye:  les- 
autres  ont  manqué  de  probité  en  rendant  Tufage  de- 
là monnoye  impraticable.  \.^s  efpeces  d'or  &  d'ar> 
i;€nt ,  que  les  Grecs  mirent  dans  le  commerce  de- 
PEgypte,  y  refierent  toujours,  ^  on  ne  fut  jamais^ 
obligé  de  les  retirer  ,  comme  on  a  dià  les  retirer  à  là^ 
Chine. 

Au  ré  fie,  ce  font  les  Pyramiies,  les  Obélisques-,» 
lès  Temples  &  les  exagérations  d'Homère,  qui  ont'- 
feit  croire  à  tent  d'Auteurs ,  que  Us  anciens  Pha-- 


274        Recherches  PhUo/ophiques 

racns  étoient  àts  Princes  immenfement  riches;  m.d\é< 
la  matière  de  tous  ces  Ouvrages  ne  leur   avoit  rien 
coûté ,  <Sc-  leurs  reve*nus  étoient  plus  que  Tuffifants-- 
pour  payer  les  ouvriers,  qui  jadis  ne  gagnoient  pas 
dans  les  pays  chp.uds  la  dixième  partie  de  ce  quMIs-' 
gar^nent  aujourd'hui  en  Europe.     Ordinairement  la* 
prix  de  la  main  d'œuvre  fe  règle  fur  deux   chofes  :  . 
il  fe  règle  fur  les  dépenfes  que  doit  faire  l'ouvrier 
pour  avoir  fon  néceflaire   phyfique,  &   enfuite  fur* 
jes  dépenfes  qu'il  doit  faire  pour   avoir  le  néceiïaire: 
phyfique  de  fes  enfants:  or,  on  a  déjà  dit  qu'il  n'y 
a  pas  de  comparaifon  entre  ce  que  coûte  en  Europe- 
l'entretien  d'un  enfant,  &  ce  qu'il  coûtoit  ancienne- 
ment en  Egypte ,  lorsqu'il  n'y  avoit  point  dans  cet- 
te contrée  de  commerce  extérieur  ,  qui  influe  tou- 
jours plus  ou  moins  fa^  la  cherté  des   aliments  ;  à 
\ts  grains,  que  les  Caravanes  expcrtoient   en  Afie^ 
n'eft  pas  un' objet  qui  mérite  qu'on  en  parle.   Com* 
mt  les  Pharaons  avoient  beaucoup  de  terres  qui  leur 
appartenoient  en  propre  ,  ils  fourniiïbient  eux- mê- 
mes aux  ouvriers  la  nourriture,  &  peut- être  aulîi. 
le  vêtement;  de  forte  qu'ils  ne  piyoient  presque* 
rien  au-delà  du  nécefTaire  phyilque. 

Il  ne  paroît  point  que  les  ftatues  de  bronze, d'or,' 
d'argent  ou  d'ivoire  ,   aient  été  à  beaucoup   près< 
aufTi  communes  dans  les  édifices  de  l'Egypte,  qu'el- 
les rétoient  dans  la  Grèce  &  l'Italie.    Il  fe  peut  fort:  j 
bien  que  les  Athéniens  avoient  plus  dépenfé  pour 
faire  la  ftatue  de  Minerve  que  le  Pharaon   Amafn' 
pour  faire  tailler  &  tranfporter  l'un  des  Obélisques  de 
Sais.  Quand  les  Anciens  font  mention  d'un  prodi- 
gieux cercle  d'or ,  que  les  Egyptiens  avoient  mis  fur 
le  tombeau  ^Oftmendué ^à.  d'une  rtatue  de  ce  métal< 
érigée  dans  le  'Delta ,  ils  avouent  n'avoir  point  vu 
■toutes  ces  chofes,  dont  ils   parloient  fur  des  ouï- 
iiie  :  cependant  il  y  a  bien   de  la  différence  entre- 
voir  un  prodigieux. cercle  d'or,  &  le  décrire  dajis  un. 


fur  les  Egyptiens  ^  JesChimn,      ^75- 

Romar..  Il  n'étoit  pas  même  permis  aux  Egyptiens 
de  porter  de  l'or  dans  le  Temple  d'Héliopolis  ,  & 
cette  politique  fut  très- fage.  Les  Juifs  ne  voulu- 
rent point  la  fu'vre:  ils  mirent  des  tréfors  danï  leur 
Temple  de  Jémralem  ,  &  ii  fut  fans  ceffe  pillé, 
comme  cela  arrive  à  toutes  les  richeffes  qu'on  met 
dans  les  églifes:  elles  font  tôt  ou  tard  enlevées. 

On  voit  par  la  cérém.onie  de"  l'inauguration  des 
Pharaons  ,  que  ces  Princes  n'eurent  jcmais  à  leur 
Cour  ce  fafte  infultant  des  Defpotes  de  l'Orient;  car 
c'ed  fortout  à  leur  couronnem.ent  qu'on  auroit  dû' 
en  faire  rofientation:  cependant  les  Rois  d'Egypte 
portoient  ce  jour -là,  comime  le  dit  le  Scholiafte  de' 
Germanicus,  une  tunique  affez  modefle,  un  collier, 
un  fceptre  &  un  diadème  fait  de  ferpents  entortillés, 
qui  peuvent  avoir  été  d'or,  &  on  croit  que  c'eft 
d'un  tel  diadème  que  fe  fervit  l'Empereur  Tite,' 
lorsqu'il  affilia  à  Meuichis  à  la  confécration  du  Bœuf 
Apfs:  car  il  ne  porta  point  le  joug  de  cet  animal, 
comme  Tavoient  fait  les  Pharaons  ;  ce  qui  eût  été' 
de  fa  part  le  fignal  d'une  révolte  contre  fon  pere,& 
ma'gré  cela  fa  conduite  parut ,  dans  cette  occafion ,' 
fort  fufpede.  (ri)  D'un  autre  côté  les  Rois  ne  fai- 
foient  pas  en  Egypte  de  grandes  dépenfes  pour  l'en-- 
tretien  de  leur  table:  car  le  fyflème  Diététique,  au-- 
quel  ils  fe  conformèrent  fcrupuleufement  jusqu'à 
Pfammt tique  ,  y  m.ettoit  beaucoup  d'obilacles ,  & 
ces  Princes  favoi^ent  bien  que  ce  ne  fût  point  par' 
un  principe  d'aufcérité  que  les  premiers  habitants  de' 
i' Egypte  inventèrent  ce  fyftéme,  mais  uniquemicnt- 

par' 


(a)  Lorfqiie  Tlte  i'o.  couronna  à  la  confécration  du 
Bœuf  ^f//,  il  n'étoit  encore  qu'un  fîmple  particulier» 
Qjiam  fufpidûném  ,  dit  Suétone,  auxit  foft  quant  ÂlexitKdrhin 
ftrens',  in  confecrando  apud  Memphim  love  Api  ,  diadcma' 
(éCtavit  :  de  more  qmdem  rituque  prijca  Religionis,  In' 
TITO  VII. 


ijS         Vie  cherche  s  PJillofopFiqiîef 

par  des  motifs  de  fanté ,  comme  on  le  voit  dans  tout 
ce  qui  concerne  la  vie  des  Prêtres,  dont  les  Viîs  mê- 
mes étoient  treiTés  de  feuilles  de  Palmier  :  non  parce- 
qu'ils  vouloieht  faire,  ainft  que  le  dit  Pi^rius,  une 
grande  pénitence  toutes  les  nuits  ;  mais  parce  qu'ils 
vouloient  fe  garantir  d'une  certaine  maladie  qui  les 
eût  rendu  impurs.   Ccft  à  Romje  qu'on  dormoit  fur  . 
ces  lits  de  plume  fi  recherchés  dans  l'Antiquité,  & 
qu'oii  achetoit  des  Egyptiens ,  qui   furent   toujours 
aflez  fenfés  pour  ne  pas  s'en  fervir  eux-mêmes,  (a) 
J'ai  déjà  eu  occafion  de  parler ,  dans  une  fedion 
fur  les  .Beaux -Arts,  de  la  manière  dont  le  peuple 
ëioit   jadis   divifé   en   Egypte.     Maintenant  il  faut 
ajouter  îci  que  Téleâion   des  douze  Gouverneurs ," 
qui  dévoient  régner  conjointement  dans  cette  con.-  ' 
tré€  après  la  mort  du   Pharaon   Séthon ,  efl  la  plus»  „ 
forte  preuve  qu'on  puidè  alléguer  pour  perfuadier.  auc 
Leâ:eur  que  les  Egyptiens  avoient  été  originaire- 
ment partagés  en  douze  CaRes:  cr  on  ne  peut  gue- 
res  douter  que  ces  Gouverneurs ,  qui  furent  choifîs- 
«iors,  n'ayent  été  les- Chefs  des^Trihus,  &  on  trou^' 
ve  auffi  de  tels  Chefs  dans  les  Tribus  Juives,     Mais 
indépendamment   de  cette   divifion ,  il  en   exilîoit 
une  autre  plus  générale ,  par  laquelle  le  peuple  étoit 
cenfé  former  trois  grands  corps ,   comme  cela  s'ob- 
ferve  encore  de  nos  jpurs  parmi  les  Coptes  ou  le^. 
Egyptiens  modernes,  dont  les  Mébachers  repréfen- 
tent  en  quelque  forte  les   anciens   Calafires  à.  les-. 
flermotjhes ^  ou,   ce  qui  eft   la  même  chofe,  les- 
amilies  militaires ,  qui  pouv oient ,  fuivant  Hérodo- 

te». 


(a)  11  en  eft  parlé  dans  une  épîgfam"me  de  Martial, - 
qui  commence  par  ces  mcts^  Qjiid  torus  à  Niîo  &c.  Ce 
commerce  étoit  fondé  fur  la  piodigieufe  quaptité  d'Oies- 
que  les  Egyptiens  iiouriiiToient.  Yoyea  /<»  fift,  [itf  /««* 
régime  diéréinjue. 


fur  les  Egyptiens  ^  les  Ch'mm»      2yf 

fie ,  mettre  fur  pied  quatre  cents  dix  mille  hommes-;: 
mais  c'eft  -  là  une  de  ces  exagérations  à  laquelle  il  ne 
liiut  pas  même  s'arrêter. 

Dans  un  temps  où  l'argent  étoit  fort  rare,  on  fe 
fera  avifé  en  Egypte  d'aliîgner  des  terres  aux  fol- 
dats,  à.  bientôt  il  fe  fera  élevé  entr'eux  de  grandes 
(iifputes  fur  le  produit,  qui  par  la  diverfité  du  fol 
rie  pouvoit  être  le  même  fur  une  étendue  donnée. 
Pour  remédier  à  ces  inconvénients  ,  le  Législateur 
ordonna  que  les  portions  militaires  circuleroient  fans 
cefle  &  pafieroient  d'année  en  année  d'un  foldat  a 
un  autre;  tellement  que  ceux,  qui  en  avoient  d'a- 
bord eu  une  mauvaife,  en  recevoient  enfuite  une 
meilleure.  Par  cette  opération  on  ôta  entièrement 
la  propriëié  des  terres  au  corps  de  la  Milice,  pour 
ne  lui  en  laKTer'que  le  ilmple  ufufruit.  Enfuite  on 
défendit  à  chaque  foldat  en  particulier  trois  chofes- 
de  la  dernière  importance:  on  leur  défendit  de  cul- 
tiver ,  de  commercer  à.  d'exercer  des  Arts  méca- 
niques-. 

Il  ed:  bien  étonnant,  fins  doute,  qu'on  ait  voulu 
fe  prévaloir  de  cette  difpoiition  des  loix  Egyptien- 
nes ,  lorsqu'on  fit  en  Europe  je  ne  fais  quels  livres 
pour  combattre  le  fyQême  de  la  Noblefle  Commer- 
çante: car  il  n'y  avoit  en  cela  aucun  rapport,  ni  au« 
Gune  connexion. 

Les  CalaRres  Se.  les  Hermotjhes  étoient,  comme 
cela  eft  mànifefte,  à  la  folde  de  l'Etat.  Ainiî  le 
Législateur  eut  grande  railbn  de  leur  interdire  le 
commerce,  que  jamais  les  foldats  ne  doivent  faire: 
auiTi  ne  l'a -t -on  point  propofé  à  la  NoblefTe  qui 
ftrt  aftaelîement  dans  les  Armées,  ce  qui  eût  été 
abfurde;  mais  à  la  Noblefle  qui  n'y  fert  point,  & 
qu'on  ne  peut ,  par  conféquent ,  comparer  aux  Ca^ 
lafires  &  aux  Udrmotyhes ,  qui  fer  voient  toujours. 

Lorsqu'on  v^-Ut  décider  des  queflions  de    Poîiti- 

i^ue  par  l'autorité  de  l'Hiftoire  ancienne  ,   il  faut 

M  7.  biea 


tij2  Recherches  Philofopktques 

bien  prendre  garde  que  les  cas ,  dont  il  s'agit ,  foient 
les  mêmes  ;  fans  quoi  il  en  refaite  une  grande  con- 
flifion  dans  les  idées. 

Comme  les  hommes  ,  qui  naiffent  dans  la  BafTé- 
Egypte,  ont  peut-être  plus  de  force  &  de  vigueur 
que  ceux  qui  naiffent  dans  la  Thébaïde  ,  on  avoit 
tellement  arrangé  les  chofes  que  la  plupart  des  û- 
milles  militaires'  fe  trouvoient  dans  le  1)^/^7 ,  c'eil- 
à-dire  ,  dans  la  partie  feptentrionale  ;  &  on  croit 
avoir  obfervé  le  même  arrangement  aux  Indes,  où. 
les  familles  militaires  des  Frayas  &  des  Naires  habi- 
tent  auiTi  le  plus  qu'elles  peuvent  vers  le  Nord.  ^ 

Les  établillements  de  la  Milice  Egyptienne  com^-fP 
prenoient  fjrtout  la  ville  de  Saïs  décorée  d'un  Tem-  ' 
pie  de  Minerve,  que  les  foîdats  avoient  choiiie  pour 
leur  protedrice:  ainiî  que  nous  le  voyons  par  la  figu- 
re du  Scarabée ,  qui  étoit  fcuîptée  fur  le  chaton  de 
toutes  les  bagues  m.ilitaires:  car  cet  infedle  fut  tou- 
jours un  des  premiers  fymboles  de  la  Minerve  Egyp- 
tienne,  qui  paroit  aulTi  armée  dans  quelques  Monu- 
ments ,  comme  la  Pa'.las  des  Athéniens ,  qui  mirent 
ëgalem-ent  les  gens  de  guerre  fous  la  protection  de 
cette  Divinité,  comme  les  artifans  étoient  fous  celle 
de  Vulcain. 

Quant  à  ces  termes  de  Calafires  &  de  Hennoty:. 
hes  ^  que  jamais  perfonne  n'a  pu  interpréter,  à.  par' 
lefquels  on  dillinguoit  les  deux   corps  de  la  Milice    ' 
^Egyptienne ,  {a)  je  crois  qu'ils  font  uniquement  pris 

de 


(a)  Le  terme  de  Caîafiris  defîgne  l'habit  ordinaîre 
qu'on  poitoit  en  Egypte ,  &  nous  trouvons  dans  Pollux 
Je  mot  i\:Eénntyb:on  pour  indiquer  une  autre  efpece  par- 
ticulière de  tunique  Egyptienne.  Le  trqdufteur  Latin  a 
cru  que  la  racine  de  ce  mot  étoit  Grecque  ;  mais  c'eft 
nn  terme  Giecilé  &  conompu  de  raême^\ie  celui  d'Uer- 
nwtyiiès» 


fur  les  Eg)'pî!em  &  les  Chinois.     2^^ 

de  la  forme  des  habits ,  &  non  de  la  forme  de  l'armii, 
re ,  qui  confiitoit  d'abord  dans  un  de  ces  grands  bou- 
cliers', comme  en  ont  eu  les  Gaulois ,  &  qui  en.  cou- 
vrant toutes  les  parties  du  corps, en  gênent  aufîitous 
les  mouvements.  Comme  les  Egyptiens  fe  rangeoienc 
en  pelotons  qui  agiflbient  féparément,  l'ennemi  ve- 
îîoit  les  invertir  &  les  ferrer  les  uns  dans  les  autres 
au  point  qu'ils  recevoient  tous  les  coups  qu'on  leur 
portoit ,  &  n'en  connoient  pas  à  caufe  de  l'embar- 
ras qui  provenoit  des  boucliers.  Céfar  décrit  une 
armure  défenfive  ,  qui  mit  une  peuplade  Germa- 
nique dans  le  m.éme  cas:  elle  ne  put  fe  rem^uer  pen- 
dant l'adion  ,  &  fut,  par  conféquent ,  défaite.  L'u* 
fage  àts  grands  boucliers  a  été  généralement  ré. 
prouvé  psr  les  Romains  ,  les  Grecs,  \qs  J\{îacédo^ 
niens  &  mém.e  par  les  Chinois,  qui  font  d'ailleurs 
trt^s  -  fujets  à  fe  cacher  fous  leurs  rondaches ,  à.  à 
faire  une  efpece  de  tortue  fort  bizarre. 

Lts  mauvais  principes ,  que  les  Egyptiens  avoienf- 
fur  la  ïaftique,  provenoient  en  grande  partie  de  ce 
qu'ils  employoient  àts  chars  armés  dans  les  batailles  ; 
car  lî  Ton  en  excepte  les  Eléphants,  rien,  ne  peut 
occaiîonner  un  plus  grand  défordre  dans  les  attaques ^ 
que  les  chars  :  il  n'y  a  pss  de  peuple  de  l'ancien 
Continent  qui  ne  les  ait  eiïayés,  &  qui  n'y  ait  re- 
noncé. Indépendamment  de  la  confufion  à  de 
l'embarras .  on  perd  par  ce  moyen  le  meilleur  parti 
qu'on  puifie  tirer  des  chevaux  dans  des  endroits  fa- 
blonneux,  com.me  l'étoient  ceux  qu'il  importoit  fur- 
tout  aux  Egyptiens  de  défendre  à  l'Orient  &  à  l'Oc- 
cident du  Delta  ,  où  ils  ont  été  bien  des  fois  battus* 

Quoique  ce  fcit  une  opinion  reçue  que  les  foldats 
de  l'Egypte  ne  portoient  point  de  cafque,  ce  n'en 
e(t  pas  moins  une  erreur,  qui  provient-  uniquement 
de  ce  conte  que  fait  Hérodote:  il  prétend  avoir  ob* 
fervé  du  côté  de  Pelufe ,  que  les  têtes  des  Perfans 
répandues  fur  un  ancien  champ  de   bataille  étoient 

très- 


iSo         Kechershes  Plïilofopfïiqim 

très  -  molles  vers  le  haut  du  crâne ,  &  les  têtes  de» 
Egyptiens  très- dures;  parce  qu'ils  étoient  toujours- 
rairés,  &  ne  portoient,  fuivant  lui,  aucune  efpece 
de  coëfFure.  Mais  ils  avoient  des  cafques  de  cuivre 
&  des  cuiraffes  de  lin  ,  dont  quelques-unes,  telles 
que  celles  du  Pharaon  Amafis  ^  ont  fait  l'admiration 
de  tou*  ceux  qui  les  virent  à  Samos  &  à  Lindus 
■'dans  rifle  de  Khodes ,  où  la  plus  belle  avoit  été  con- 
facrée  à  Minerve.  Cette  armure  ,  dont  Hérodote  a 
«Jécrit  la  broderie,  éioit  remarquable  par  fa  trame  , où 
chaque  fîl  avoit  été  tordu  de  365  autres,  par  une 
alluuon  linguliere  à  la  durée  de  l'année  vague:  c^r 
les  Egyptiens  ne  pouvoient  s'empêcher  'de  reveni? 
toujours  aux  allégories  dans  les  chofes  mêmes  où  il 
n'en  falioit  point.  Quoique  la  Milice  d'Athcnes  ait 
pris  de  ces  cuiraires  Egyptiennes  par  ordre  d'îphi- 
crate,  Paufanias  a  eu  grande  raifon  d'obferver  qu'el- 
les ne  valoient  abfolument  rien;  puisqu'elle?  neréH-- 
lîoient  point  aux  armes  pointues,  mais  feulement  à 
celles  qiii  tranchent  ou  qui  brifent,  comme  les  bai- 
ks  &  les  pierres  kincées  avec  des  frondes.  Outre  les 
armes,  les  drapeaux  à.  les  inftruments  de  Muiique, 
les  formidables  Calafires  de  l'Egypte  portoient  enco- 
re avec  eux  dans  les  expéditions  un  grand  nombre 
d'oifeaux  de  proie  ai  principalement  des  Vautours, 
dont  i's  tiroient,  fuivant  leur  méthode  ordinaire, 
àts  pronoilics ,  comme  nous  le  Pivons  par  Orus 
Apollon ,  qui  en  parle  en  deux  différents  endroits 
des  Hiéroglyphiques;  &  tout  cela  eft  encore  précifé- 
ment  ainfi  de  nos  jours  aux  Indes ,  où  \tQ  Naires  & 
les  Rajas  ne  livrent  point  de  bataille  ,  lorsque  les 
Vautours  qui  fuivent  l'armée  paroiffent  mornes  & 
tranquilles  ;  mais  je  crois  que  les  Généraux  ont  un 
fecret  pour  leur  donner  de  la  vivacité ,  quand  ils 
veulent ,  en  leur  faifant  prendre  de  l'Opium ,  ainfî 
que  les  Marartes  en  font  avaler  à  leurs  chevaux ,  ce 
q,ui  les  rend  û- impétueux  que  rarement  l'ennemi  eft 

en' 


fur  les  Egyptiens  ^  les  Chinois*      iZi 

en  état  de  les  arrêter.  On  prétend  que  dans  l'An- 
tiquité  les  Egyptiens  avoient  aufii  une  cavalerie  très- 
nombreufe  indépendamment  de  leurs  chariots  de 
guerre  ,  dont  on  voit  encore  la  figure  fculptée  fur 
quelques  Monuments  de  la  Thébaïde.  Mais  quand 
on  réfléchit  au  débordement  régulier  du  Nil,  il  efi: 
facile  de  concevoir  qu'on  a  beaucoup  exagéré  le 
nombre  des  chevaux ,  dont  les  Egyptiens  ne  pou- 
voient  fe  fervir  que  quand  ce  fleuve  etoit  rentré 
dans  Ton  lit.  Et  ce  feul  inconvénient ,  fans  parler 
è'ts  canaux  &  des  folles  qu'on  trouvoit  à  chaque 
pas,  a  du  les  dégoûter  de  la  cavalerie;  &  ils  fai- 
foient  confifrer  la  force  de  leurs  armées  dans  les  gens 
de  pied,  comme  Xénophon  ledit. 

Il  régne  tant  de  contradiftions  en  ce  que  les  An- 
ciens ont  écrit  touchant  Séfodris,  qu'on  voit  aifé- 
ment  qu'ils  en  parloient  au  hazard  ;  îea  uns  veulent 
que  ce  Prince  ait  travaillé  toute  fa  vie  à  éneri'er 
l'efprit  militaire  des  Egyptiens ,  en  les  plongeant  dans 
la  molleffe,  afin  de  prévenir  cts  révoltes  fi  funeiles 
&  fi  fréquentes  parmi  les  Milices  de  l'Orient  :  d'au- 
tres Hiiloriens  prétendent ,  au  contraire ,  avec  Ariflo- 
te,  que  Séfoftrls  perfeclionna  l'Art  Militaire  ,  & 
donna  une  force  nouvelle  à  la  difcipline.  On  avoit 
furtout  cherché  dans  ce  pays  à  conduire  les  foldats 
plus  par  rhonneur  que  par  les  fupplices  :  ils  deve^ 
noient  infâmes  en  ciéfobéiflànt  à  leurs  Chefs,  &  ils 
recouvroient  leur  honneur  en  donnant  des  preuves 
de  bravoure:  mais  je  doute  qu'ils  aient  pu  fe  glori, 
fier  de  leur  expédition  de  Jérufalem:  puisqu'il  étoit 
très  aifé  de  battre  les  Juifs,  ce  malheureux  peuple 
ayant  été  battu  par  presque  tous  ceux  qui  ont  voulu 
l'attaquer. 

D'un  autre  côté  ,  on  a  fait  tort  aux  Cala  fer  es  &. 
SM^^Hë'f'îiîotjhes  en  les  accufant  de  la  dernière  lâche- 
té dans  des  atlions  où  ils  ne  fe  font  point  trouves: 
car,  fuivant  nous,  toute  la  Milice  nationale  de  TE-» 


58s         Ke  cherche  s  Phïïofophîques 

gypte  fe  retira  en  Eihiopie  du  temps  de  Pfamîné- 
tique  ^  &  ne  combattit  jamais  plus  Tous  les  Pha- 
raons, {a^  Ainii  cette  JNlilice  ne  fe  trouva  pas  au 
ïit%ç.  à' Azot  ^  qu'Hérodote  fait  durer  vingt -neuf 
ans  ;  &  depuis  que  le  Monde  exifle  ,  dit-  il,  -il  n'y 
a  point  d'exemple  qu'une  Place  ait  tenu  iî  long- 
temps ;  parce  que  les  troupes  étrangères ,  que  les 
Rois  d'Egypte  avoient  à  leur  folde ,  ne  vouloient 
point  monter  àra{îaut:&  on  ne  fait  point  cequ'euf- 
ient  fait ,  dans  de  tels  cas ,  les  Calafires  &  les  Her- 
motybes  ^  qui  vivoient  alors  paiiiblement  en  Ethio- 
pie, &  ils  n'eurent  aucune  part  à  toutes  les  opéra- 
lions  qui  fuivirent  ce  fiege  ,  ni  furtout  à  la  bataille 
qu'on  livra  aux  troupes  de  Cambyfe.  Il  faut  obfer- 
ver  ici  ou'on  prête  à  ce  i  rince  un  nratagême,  dont 
il  ne  s'eTt  ariurément  pas  fervi:  on  veut  qu'en  affié- 
géant  Pélufe,  il  ait  fait  mettre  au  front  de  fon  ar- 
mée un  rang  d'animaux  facrés  ;  de  forte ,  dit  -  on , 
que  les  Egyptiens  n'oferent  lancer  aucun  trait;  mais 
il  n'y  a  aufll  en  cela  aucune  vérité.  D'abord  Cam- 
byfe n'affiégea  point  Pélufe,  qui  dût  fe  rendre  d'elle* 
même:  enfuite  les  troupes  mercenaires  de  la  Carie  , 
de  rionie  &  de  la  Libye,  qu'on  ôppofa  alors  aux 
Perfans,  fe  feroient  mifes  très-peu  en  peine  des  ani- 
maux qui  n'étoient  point  facrés  pour  elles.  Ainfi 
on  voit  que  cette  fable  a  été  imaginée  par  un  Ecri- 
vain fort  ignorant  dans  l'Hiftoire,  à.  qui  croyoit 
que  les  anciens  Calaftres  &  les  Hermotjbes  exi- 
fioient  encore  en  Egypte  lorfque  cette  contrée  tom- 

ba 


{à)  Les  Auteurs  font  monter  à  plus  de  deux  cens  mil- 
jC  hommes  Je  nombre  des  foldats  Egyptiens  qui  fe  re- 
tirèrent en  Ethiopie.  Mais  quand  on  fuppoferoit  que 
ce  nombre  e'toit  une  fois  moindre,  il  s'enfuivroit  tou- 
jours que  toute  Ja  Milice  nationale  abandonna  rdoi; 
ion  pays. 


I 


fur  les  Egypîiem  ^  les  Chinois,      1283 

fea  fous  le  pouvoir  du  fils   de  Cyrus  ;  ce  qui  n'eft 
point  vrai. 

Le  côté  ho.no*"able  a  toujours  été  à  la  Chine  la 
gauche:  le  côté  hono:able  a  toujours  été  en  Egypte 
la  droite.  Or  le  Pharaon  Pfamné tique ,  qui  viola 
d'abord  les  loix  d  enfuite  les  ufages,  voulut  mettre 
à  l'aile  droite  les  troupes  étran,£eres  qu'il  avoit  çi  fa 
folde,  &  rejetter  les  Hermotybes  avec  les  Caïafires 
à  la  gauche;  tellement  que  ces  malheureux  fe  cru* 
rent  déshonorés  par  l'injuHe  préférence  qu'on  accor- 
doit  à  des  Grecs  faméliques  &  à  de^  mercenaires  fans 
foi.  Enfin  ils  ne  voulurent  plus  fervir ,  &  quittè- 
rent l'Egypte  ,  malgré  l'ancienne  maxime  de  cette 
contrée,  d'où  les  habitans  ne  fortoient  point  pour 
aller  s'étabHr  ailleurs  ,  comme  le  remarque  Clément 
~  d'Alexandrie,  {a) 

Je  conviens  que  le  récit  d'Héro.^ote  ne  s'accorde 
point  touchant  la  retraite  desfoldats  Egyptiens, avec 
celui  de  Diodore  ,  qui  attribue  leur  mécontente- 
ment au  feul  aftront  dont  on  avoit  cherché  à  les  cou- 
vrir. Hérodote, au  contraire,  prétend  qu'ils  avoient 
été  laiffés  pendant  trois  ans  dans  les  garnifons  de  la 
Thébaïde ,  d'où  Pfatnmétique  ne  vouloit  pas  qu'ils 
fortifient  :  mais  cela  n'eft  point  probable,  &  cet  Ecri- 
vain fe  trompe  encore,  lorfqu'il  place  beaucoup  trop 
avant  dans  l'Ethiopie  l'étabîiflement  que  ces  défer- 
teurs  y  avoient  formé,  llparoit  prefque  certain  qu'ils 
fe  fixèrent  fur  les  bords  de  X  Afiahoras  ^  &  y  ouvri- 
rent même  un  canal ,  qui  fe  déchargeoit  dans  la  Mer 
Rouge  ;  fans  qu'on  fe  foit  apperçu  que  cette  faignée 
artificielle ,  faite  à  V  AJfaboras  ,  ait  diminué  les  eaux 
du  Nil;  ce  qui  a  cependant  dû  arriver  j  mais  la  dimi- 
nution a  pu  être  infenfible. 

Il 


Ça)  Stiromat,  p^   3^4* 


*:S4        "Ke  cherche  s  Philofophiques 

Jl  faut  dire  à  cette  occafion  que  l'idée  ou  le  projet 
de  verfer  le  Nil  dans  la  Mer  Rouge,  en  rendant  l'E- 
gypte inhabitable,  n'a  pas  été  entièrement  inconnu 
aux  Anciens,  comme  Ta  obfervé  Mr.  Maa3,ce  Sa- 
vant il  eflimable  auquel  nous  devons  le  meilleur  Ou- 
vrage qu'on  ait  fur  la  Géographie  de  la  Paledine. 
C'eil:  furtout  dans  Claudien ,  qui  étoit  né  en  Egyp- 
te, qu'on  trouve  quelques  notions  fur  la  poiTibilité 
de  détourner  le  Nil;  mais  cette  entreprife  n'a  pas 
été  tentée  avant  le  dixième  fiécle;  &  ce  qu'on  en 
dit  me  paroît  même  fabuleux.  Elmacin  &  d'après 
lui  le  Père  du  Sollier  aflurent  que  fous  le  Kalifàt  de 
Munflûnfir  on  avoit  fait  en  Ethiopie  àas  digues  & 
^tz  éclufes  par  le  moyen  defquelles  on  empêcha  tel- 
lement les  eaux  de  s'écouler  ,  qu'on  commença  à 
ci:aindre  une  difette  dans  toute  l'Egypte.  Comme  les 
Patriarches  d'Alexandrie  font  les  véritables  Métro- 
politains de  l'Ethiopie  où  ils  envoyent  un  Ahuna^ 
on  s^adrefla  dans  cette  détrefle  au  Patriarche  Michel 
311,  qui  alla  porter  des  préfents  aux  Ethiopiens,  (5c 
on  détruifit  les  ouvrages  qu'ils  avoient  faits. 

Il  eft  difficile  de  concevoir  comment  les  Ethio- 
piens ont  pu  être  alors  affez  verfés  dans  les  Arts 
pour  exécuter  les  prodigieux  travaux  qu'on  leur  at' 
trîbue;  puifque  vers  l'an  1525  ,  Etana  BengheJ^ 
qui  étoit  Empereur  d'Ethiopie,  envoya  un  Ambas- 
fadeur  à  Lisbonne  pour  prier  le  Roi  de  Portugal  de 
lui  faire  pafTer  un  certain  nombre  de  pionniers  d'Eu- 
rope &  des  Architectes,  qu'il  vouloit  employer  à 
détourner  le  Nil  au  point  qu'il  ne  devoit  plus  venir 
d'eau  en  Egypte.  Ce  Monarque  alTurott  qu'un  de 
fes  prédécefïeurs ,  que  Ludolphe  nomme  Lalîbah , 
ffÇ-oit  déjà  tenté  ce  projet  en  ouvrant  un  canal  à 
l'oppofîte  du  Suakem  :  &  de  Suakem  au  Nil  y  a 
trente  à  quarante  lieues  fuivant  les  Relations  dQs 
Portugais ,  qui  ne  furent  point  en  état  d'achever  ce 
prétecdu  canal ,  à  je    fais  qu'ils  n'ont  pas  même 

remué 


fur  les  Egyptiens  &  les  Chinois.      28  J 

remué  un  pouce  de  terre  au-  delà  des  Cataracles.  Il 
De  fut  plus  parlé  de  cette  entreprife  fatale  jufqu'en 
1706,  [orCc\ue  Tek/jmaf70uf ,  foi  -  difant  Roi  d' Abys- 
finie ,  menaça  le  Pacha  qui  rélide  au  Caire  ,  de  dé- 
truire l'Egypte  de  fond  en  comble  par  l'épuifement 
du  Nil.  (a)  Il  étoit  aifé  à  cet  Abyirin  de  menacer 
^e  la  forte  un  Turc  ;  mais  il  lui  eût  été  très  -  difficile 
d'en  venir  à  l'exécution. 

Ce  n'eft  pas  à  l'oppolîte  de  Suakem ,  comme  les 
Portugais  l'ont  cru ,  mais  plus  vers  le  Sud  ,  fous  le 
dix  -  huitième  degré ,  que  le  terrain  s'incline  conti- 
nuellement jufqu'au  rivage  de  la  Mer  Rouge  ,  & 
c'eft-là  qu'on  pourroit  amener  les  eaux  de  V  Afiabo- 
ras  ou  du  Tacaze  ^(y^\  fe  décharge  maintenant  dans 
ie  Nil,  &le  Nil  m.ême  pourroit  être  forcé  au  point 
qu'il  couleroit  vers  l'Orient,  comme  il  coule  vers  le 
Nord  ;  mais  il  faudroit  pour  cela  faire  des  ouvrages 
vraiment  prodigieux  qui  ne  rapporteroient  jamais'ce 
que  leur  conftruflion  auroit  coûté ,  &  ce  que  coû- 
teroit  encore  leur  entretien  :  car  les  peuples  de  l'E- 
thiopie n'auroient  rien  gagné  en  abimant  totalement 
l'Egypte,  &  s'ils  ne  vouloient  avoir  qu'une  com- 
munication avec  le  Golfe  Arabique,  if  fuffirolt  de 
rouvrir  le  canal  qu'avoient  fait  jadis  les  déferteurs , 
&  qui  eft  à  préfent  à  fec,  puifque  cette  dérivation 
ne  paroit  point  fur  la  carte  de  Mr.  Niebuhr,  & 
elle  n'ell-  placée  qu'idéalement  fur  la  Carte  de  M. 
d'Anville. 

On  a  très  -  rarement  vu  l'Ethiopie  &  l'Egypte 
fous  une  même  domination  :  mais  fi  ces  deux  con- 
trées obéiifoient  à  la  fois  à  un  feul  Prince ,  on  pour- 
roit par  le  moyen  des  digues  &  éclufes  fournir  tous 
les  ans  au  Nil  la  quantité  d'eau  dont  il  a  précifé- 
ment  befoin  pour  bien  arrofer  toutes  les  terres  de- 
puis 


fa)  Yoy.  Commation  du  Voya^^  de  Loho, 


286        Recherches  Phihfoph'iques 

puis  Syéne  jufqu'à  la  Méditerranée;  de  forte  qu'on 
ne  craindroit  plus  ni -les  débordements  trop  foibles, 
ni  les  débordements  trop  forts,  11  fe  perd  dans  les 
fables  de  l'Abyfrinle  beaucoup  d'eau  pluviatile,  qu'il 
fufliroit  de  raiïembler  dans  des  réfervoirs  d'où  on  la 
laifleroit  écouler  à  volonté,  fuivant  le  befoin  que 
l'Egypte  pourroit  en  avoir.  On  croit  à  la  vérité, 
que  ces  Ouvrages  ont  été  entrepris  par  les  Anciens; 
parce  qu'on  trouve  fort  avant  en  Afrique  des  riviè- 
res qui  communiquent  les  unes  avec  les  autres  par 
des  canaux  lefquels  paroiflent  abfolument  faits  de 
main  d'hommes  :  mais  on  ne  fauroit  dire  que  jamais 
]qs  Egyptiens  ayent  penfé  à  ce  projet,  dont  ils  ne 
foupçonnoient  peut- être  pas  même  la  polTibilité. 
Les  Prêtres  ont  lu  à  peu  près  tout  ce  qu'on  peut 
favoir  fur  les  caufes  du  débordement  du  Nil;  ils  les 
expliquèrent  d'une  manière  a^cz  fatisfaifante  à  Eu- 
doxe;  {a)  mais  quant  à  la  fource  de  ce  iieuve,  ou 
ils  la  reculoient  trop  vers  le  Sud ,  ou  ils  croyoient 
que  cette  fource ,  proprement  parlant ,  n'exifle  point  ; 
ce  qui  efl:  l'opinion  la  plus  probable:  cc:r  il  s'agit, 
fuivant  toutes  les  apparences ,  d'une  infinité  de  pe- 
tits ruiOéaux,  qui  fe  raffemblent  dans  les  vallées 
quelques  jours  après  que  les  pluies  ont  commencé  à 
tomber  dans  la  Zone  Torride;  &  la  fource  du  Nil 
peut  fe  trouver  tantôt  dans  une  vallée  tantôt  dans 
une  autre,  fuivant  que  le  vent  chaflé  les  nu:ges, 
ou  fuivant  qu'ils  s'arrêtent  au  fommet  des  monta- 
gnes: tellement  que  le  Nil  vient  quelquefois  de  plus 
près,  &  quelquefois  de  plus  loin,  mais  il  ne  peut 
en  aucun  cas  venir  des  hauteurs  qui  font  dans  Thé- 
niifphere  auflral,  comme  les  Prêtres  paroiiTent  l'a- 
voir cru. 
Ce  que  nous  avons  dit  jufqu'à  préfent  du  Gou- 

ver- 


{a)  Plutarqiic  in  ?lacuis  Fhihfofh,  Lib,  IF,  Caf.  x. 


fur  ks  Egyptiens  &  les  Chuwis»       287 

vcrnement  de  l'ancienne  Egypte,  peut  fuffire  pour 
en  donner  une  idée  allez  précife  ;  mais  il  faudroic 
s'engager  dans  beaucoup  de  difcuifions,  fi  l'on  vou- 
loit  également  indiquer  quelle  a  été  la  politique  de 
ce  Gouvernement  à  Tcgard  des  peuples  dont  il 
avoit  ou  à  craindre  ou  à  efpérer.  En  général ,  les 
Egyptiens  ne  paroiflent  pas  avoir  entendu  cette  par- 
tie: ce  fut,  par  exemple,  une  faute  énorme  du  Pha- 
raon Ànmfes  ,  de  n'avoir  pas  fait  fecrettement  d'al- 
liance avec  les  Arabes ,  lorfque  la  puiflance  de  Cy- 
rus  commença  à  faire  trembler  l'Afîe  ;  puifque  les 
Anciens  eux-mêmes  ont  obfervé  que,  fi  les  Egyp- 
tiens euffent  été  étroitement  unis  avec  les  Arabes, 
jamais  Cambyfe  n'auroit  pu  pénétrer  jufqu'à  l'iQhme 
de  Suez.  Une  faute  plus  énorme  du  Pharaon 
Pfammôtique  fut  de  confier  la  défenfe  de  l'Egypte 
à  des  troupes  étrangères,  &  d'y  introduire  diffé- 
rentes colonies  formées  de  la  lie  des  nations:  on 
pouvoit  ouvrir  ce  pays  fur  la  Méditerranée  aux  na- 
vires de  la  Grèce:  mais  il  ne  falloit  point  admettre 
les  Grecs  mêmes  dans  différents  cantons  du  Delta. 
Les  Egyptiens  avoient  déjà  chez  eux  trop  de  peu- 
plades étrangères,  qu'ils  laifibient  vivre  en  corps 
à  fuivant  leurs  loix  nationales  ;  ce  qu'il  ne  faut 
jam.ais  permettre.  Une  de  ces  peuplades  formée 
uniquement  de  Phéniciens  occupoit  un  grand  quar- 
tier de  Memphis:  on  trouvoit  un  corps  d'Arabes 
fédentaires  ^  Coptos  ,  fans  parler  ùts  Bédouins , 
dont  on  ne  put  point  toujours  arrêter  les  cour fes  , 
comme  on  le  voit  par  le  contrat  qu'on  avoit  fait 
avec  eux ,  &  par  la  grande  muraille  de  Séfoihis ,  la- 
quelle ne  fervit  jamais  à  rien.  Les  Arabes  fédentai- 
es  de  Coptos  faifoient  une  efpece  de  trafic ,  à.  en- 
voyoient  quelques  denrées  jufqu'à  cette  ville  qu'en 
appelloit  V  Arabie  Ueureufe ,  qui  n'a  fùrement  été 
ou'une  ville,  &  non  une  contrée,  comme  l'Auteur 
du  Périple  de  la  Mer  Erythrée  le  dit  d'une  façon 

pou. 


288        Recherches  PhtlofophiqueS' 

pofitive.  Ainfi ,  quand  les  Ptolémces  firent  eux- 
mêmes  dire6tement  le  commerce  des  Indes,  il  n'y 
eut  plus  d'Arabie  Heureufe  ;  &  Tendroit,  qu'on 
avoit  défigné  fous  ce  nom  ,  fut  rafé  totalement  p  .r 
les  Romains. 

D'un  autre  côté,  les  Ethiopiens  avoîent  un  Eta- 
bliffement  dans  la  haute  Egypte  :  les  Africains  Occi- 
dentaux ,  que  je  crois  avoir  formé  la  Tribu  déteïrée, 
vivoient  en  troupes  vers  Racotis  à.  fur  le  terrain 
qu'on  prit  pour  bâtir  Alexandrie:  les  Juifs  avoient 
été  fixés  aux  environs  de  la  petite  cité  d'Hercule  , 
que  nous  avons  pri(e  pour  Avaris ,  que  quelques 
Savants  veulent  chercher  dans  l'Arabie  pétrée  vers 
l'endroit  où  l'on  découvre  beaucoup  de  Monuments 
Egyptiens,  ia)  Je  ne  parlerai  point  de  TEtablifle- 
ment  ô.ts  Babyloniens,  au-deffous  de  Memphis; 
puifqu'il  n€  fut,  félon  toutes  les  apparences,  formé 
qu'aprèc  rinvafion  de  Cambyfe.  Et  ceux,  qu'on  a 
pris  pour  des  Babyloniens,  étoient  plutôt  é^s  Per- 
fans,  qui  avoient  dans  cet  endroit  le  feul  Pyrée 
qu'on  ait  jamais  vu  en  Egypte.  Les  Anciens  ont 
encore  fait  mention  d'une  troupe  de  Iroyens  fu- 
gitifs, que  les  Egyptiens  reçurent  également  chez 
eux,  &  qu'ils  fixèrent  dans  le  voiiînage  des  gran- 
des 


(a)  Ils  prétendent  c\\x  Avaris  foit  la  même  ville  ,  que 
îtolemée,  Etienne  .&  Je  catalogue  des  Evêchez  placent 
eji  Arabie  fous  le  nom  diAvara  ,  &  qui  eft  appellée 
A-jatha  dans  la  Notice  de  l'Empire  de  l'édition  de  Basle 
de  ijys  ,  oii  le  texte  eft  plus  coue(k  qu'en  aucune 
autre.  Mais  ce  fentimcnt  ne  peut  être  fondé  que  fur 
«ne  reïïemblance  de  nom.  Il  a  été  démontré  par  plus 
de  vingt  exemples,  que  le  Juif  Jofephe  a  commis  des 
fautes  énormes  qui  fo  t  relatives  à  la  Géographie  de 
l'Egypte:  or  je  crois  qu'il  a  confondu  le  canal  Eubas- 
tique  avec  ia  bouche  Tanitique,  &  que  cette  confufion 
i  empêché  de  letïVVJYÇi:  Avarii  dsv  î.Sithrm 


fur  les  Egyptiefis  ^  les  Chimis.      289 

(^s  carrières  à  1" Orient  du  Nil.  Mais  je  n-e  puis 
m'empêcher  de  regarder  comme  une  fable  tout  ce 
qu'on  dit  de  ces  prétendus  Troyens,  &  il  s'agit  ici 
de  quelque  autre  Nation,  dont  riîidoire  efl  fi  con- 
fufe  que  je  n'entreprendrai  point  de  réclaircir. 

Outre  ces  étrangers  dont  on  vient  de  faire  men- 
tion ,  on  trouvoit  en  Egypte  àts  Cariens  &  des 
Ioniens ,  qui  poflederent  d'abord  vers  le  bras  Pélu- 
fiaque  des  terres  abandonnées  vrai-femblablement 
pur  les  Caîafins  &  les  Ikrmotybes;  mais  depuis 
on  les  n.it  en  garniibn  dans  la  Capitale  même, 
d'où  ils  ne  fortirent  plus  que  pour  aller  combattre 
Cambyfe,  qui  drfperfa  cette  Milice,  que  les  Pha- 
raons avoient  employée  dans  beaucoup  d'expédi- 
tions, &  il  eft  croyable  qu'ils  employèrent  égale- 
ment les  Phéniciens  qui  demeuroient  à  Memphis, 
loriqu'ils  voulurent  avoir  une  Marine,  dont  l'éta- 
blifiement  ne  remonte  point  au-delà  du  régne  de 
Pfanwiéiique  ,  que  quelques  Chronologifies  font 
monter  fur  le  trône  en  l'an  673  avant  l'Ere  vulgaire. 


S    E    C    T    I    O    N      X. 

Confidéraùons  fur  le  Gouvernement  des 
Chinois.  , 

Comme  les  Scythes  ont  été  de  tout  temps  In- 
quiets ,  ennemis  de  la  paix  ;  les  premiers  chefs , 
que  les  vieillards  avoient  choiiis  pour  conduire  les 
peuplades,  les  entraînèrent  d'une  expédition  en  une 
autre.  On  avoit  toujours  la  guerre,  &  il  fallut,  pîr 
conféquent,  aulTi  avoir  toujours  des  Caciques  ou 
des  Capitaines,  qui -parvinrent  bientôt  à  l'indépen- 
Tom^  lu  N  4ance: 


fiço         Recherches  FhilofopFiques 

.danœ:  ils  transmirent  Tautorité  à  leurs  enfants,  ou 
ie  nommèrent  des  fuccefieurâ  fans  confuker  la  Hor- 
de» Voila  pourquoi  on  n'a  jamais  vu  les  Chinois 
en  corps  élire  un  Empereur ,  lors  même  que  la  fa- 
mille Impériale  s'efl  éteinte  dans  la  branche  mafculi- 
-ne  :  voilà  encore  pourquoi  aucun  Législateur  de  la 
Chine  n'a  eu  allez  de  pouvoir  pour  régler  Tordre  de 
ia  fuccefîion  dans  la  Iviaifon  régnante.  Et  cepen* 
dant  c'eft  par-là  qu'il  falloit  commencer  pour  arrêter 
les  premiers  progrès  du  Defpotirme,  qui  alla  toujours 
en  augmentant  jufqu'au  régne  de  Schï- chuancli.  Ce 
Prince  diifipa  l'ombre  de  l'ancien  Gouvernement 
féodal ,  en  réunifiant  toutes  les  Provinces  fous  foa 
autorité  immédiate.  Ce  fut  dans  ces  temps  ou  la 
Chine  étoit  divifé  en  un  grand  nombre  de  petits 
JEtats,  qu'on  fit  dans  quelques-uns  des  règlements 
fort  fages  <à  ^t^  loix  qui  ont  été  depuis  altérées  & 
refondues  dans  la  coRftitution  générale  de  l'Em.pire. 
Parmi  les  Souverains  indépendants,  on  vit  àt^  hom- 
mes réellement  refpedables  ,  qui  aimoient  la  vertu 
h  qui  la  pratiquoient:  ils  crurent  que  perfonne  n'.é- 
toit  plus  digne  de  leur  proteclion  que  les  gens  de 
lettres ,  &  comme  on  ne  pouvoit  alors  fe  faire  quel- 
,que  réputation  dans  les  Sciences  réelles  ,  oi  tâcha 
de  briller  par  àt^  Oiivrages  de  Morale  ,  qui  n'exii. 
gent  point  tant  de  connollfances  acquifes,  &  Con- 
iuciuô  brilla  beaucoup  dans  le  petit  Royaume  dç 
Lou ,  où  il  fut  même  premier  Minidre.  S'il  renais- 
foit  aujourd'hui,  il  ne  feroit  peut-être  pas  Manda- 
îin  du  neuvième  ordre:  car  plus  le  Gouvernement 
d'un  pays  devient  abfoiu  ,  &  plu$  l'élévation  d'un 
homme  y  dépend  du  hazard»  Si  la  Chine  n'avoit 
point  été  partagée  en  tant  d'Etats  différents ,  elle 
ne  feroit  jamais  devenue  ce  qu'elle  efi:  car  les  Em- 
pereurs Defpotiques  ,  qui  fuivirent  Schi^chuandi  • 
confièrent  prefque  toujours  les  premières  dignités  à 
le  gouvernement  des  proviiices  II  de«  Eunuques, 


Jiir  les  Egyptiens  &  les  Clmms,      ^çy. 

qui  ne  furent  jamais  des  hommes  capables  de  conce^ 
voir  de  grandes  thofes ,  ni  de  les  exécuter.  Et  ils 
feroient  encore  aujourd'hui  dans  les  premiers  em- 
plois, il  les  Tartares  ne  les  euffent  cnafles  ,  après 
avoir  profité  de  leur  trahifon  &  de  leur  crédit  pour 
envahir  l'Empire  que  les  châtrés  leur  livrèrent  au- 
tant qu'il  fut  en  eux.  Et  cet  Empire  étoit  alors 
dans  un  fort  mauvais  état:  de  redoutables  bandes  de 
voleurs  pilloieht  les  Provinces,  &  une  garnifon  de 
foixante  mille  hommes  qu'on  avoit  jettée  dans  Pé- 
i<in ,  ne  put  défendre  cette  Place  contre  les  bri- 
gands. Quoique  le  défordre  fût  prefque  général, 
les  Mongols  avoient  trouvé  la  Chine  encor-e  biea 
plus  délabrée  au  treizième  fiecle,  lorfque  Kauhlai^ 
Kan  travailla  avec  une  ardeur  inconcevable  à  la  réta- 
blir: non -feulement  il  fit  redrefTer  les  bourgades 
•que  les  Chinois  avoient  fi  mal  défendues  contre  les 
Généraux  de  Genêts- Kan '^  mais  il  en  bâtit  encore 
de  nouvelles,  fsns  parler  de  Pékin  qui ^ft  fbn  ou- 
vrage ,  &  où  il  fixa  le  iiége  de  l'Empire  par  des  mo- 
tifs de  politique  que  les  événements  ont  juHifiés.  Il 
eft  vrai  que  ce  Frince  avoit  eu  un  Chinois  pour 
précepteur  à^s  fa  plus  tendre  enfance  ;  mais  quand  iî 
îut  homme ,  il  vit  clairement  que  ,  far^  le  fecours 
des  Savants  &  des  Artiftes  étrangers ,  il  ne  pourroic 
exécuter  aucun  projet  utile  ,  ^  voilà  ce  que  les 
Tartares  Mandhuis  ont  vu  tout  de  même. 

Il  faut  obferver  que  la  Chine  eft  plus  gouvernée 
par  la  police  que  par  les  loix  ;  à.  fans  une  autorité 
abfolue  de  la  part  de  ceux  qui  gouvernent ,  il  ne  fe- 
Toit  point  polfible  de  contenir  une  fi  immenfe 
«tendue  de  pays  fous  le  pouvoir  d'un  feul  homm.e; 
mais  au  moyen  d'une  autorité  abfolue,  cela  «ft  fî 
facile  que  les  Tartares,  qui  favorent  à  peine  lire 
&  écrire  lorfqu'iîs  prirent  la  Chine,  la  gouvernenl 
aujourd'hui  beaucoup  mieux  qu'elle  ne  l'a  jamais 
été  par  les  Chinois  mêmes ,  qui  n' avoient  l  main- 
N  a  tenir 


açi         Recherches  Phihfophiques 

tenir  que  leur  propre  pays,  tandis  que  les  Mand- 
huis  doivent,  outre  la  Chine,  maintenir  encore  les 
deux  Tartaries. 

Les  principaux  refforts  de  ce  Gouvernenrient  font 
le  fouet  &  le  bâton:  il  n'y  a  pas  de  Chinois,  il  n'y 
a  point  de  Tartare ,  qui  puilTes'y  foullraire.  L'Em- 
pereur ,  dit  le  P.  du  Halde ,  fait  quelquefois  donner 
une  bafîonnade  à  des  perfonnes  de  grande  don  fi  dé- 
ration^  6?  enfuit e  les  revoit  (9  les  traite  comme  à 
Vordinaire.  {a)  Or  on  en  agit  ainii  dans  tous  les 
Etats  Defpotiques  de  i'Afîe,  fans  en  excepter  un 
feul.  Des  efclaves  peuvent  être  à  chaque  inftanC 
«utragés  de  îTiille  manières  différentes;  mais  ils  ne 
fauroient  jamais  être  déshonorés ,  parce  que  cela  ell: 
contre  la  nature  des  chofes. 

A  la  Chine  tous  les  foldats  fe  mettent  à  genoux 
^ans  le  camp  ,  ou  fur  la  place  de  parade ,  dès  que  le 
Général  paroît  :  à  de  tels  hommes  on  peut  tout 
oter,  hormis  l'honneur*.  Cependant  les  Chinois  s'i- 
maginent que  la  fbrm.e  de  leur  Gouvernement  a  eu 
pour  modèle  l'autorité  paternelle  ;  mais  ils  fe  trom- 
pent, comme  on  voit,  beaucoup;  à.  cette  idée  ne 
leur  feroit  jamais  venue ,  fi  leurs  Moralises  ou  leurs 
Législateurs  avoient  pu  déterminer  jufqu'où  Tautori. 
té  paternelle  doit  s'étendre.  Mais  ceux ,  qui  ont 
xi'abord  trouvé  le  Defpotifme  dans  chaque  famille, 
ont  été  enfuite  moins  étonnés  de  le  trouver  dans 
TEtat.  Et  les  Princes  ont  profité  de  cette  difpofi- 
tion  des  chofes ,  &  de  cette  fauffe  Morale ,  pour  in- 
troduire une  foumiiTion  fervile,  qu'on  a  confondue 
très-m.ai  à  propos  avec  la  fubordination  politique. 
Ainfi  le  fecret  de  ce  Gouvernement  confifte  furtout 
à  ne  jamais  porter  aucune  atteinte ,  à  ne  mettre  ja- 
mais aucune  borne  au  pouvoir  que  les  pères  s'y  ar- 
rogent 


{iC)  Defc,  de  la  Ckine.  Tom*  IL  j>,  j;7» 


fur  les  Egyptiens  &  les  Chinois.      293 

régent  fur  leurs  enfants ,  qu'on  n'oferoit  vendre  ni 
en  Perfe ,  ni  en  Turquie  ,  ou  de  tels  marchés  fe- 
raient déclarés  nuls.  Et  iî  Ton  vouloit  s'y  préva- 
loir du  Code  de  Juftinien ,  dont  on  a  une  Traduc- 
tion Arabe  fort  fidèle  ',  les  Cadis  jugeroient  fuivant 
k  Droit  religieux  ou  canonique:  car  ils  ne  fe  fer- 
vent du  Droit  Romain  que  dans  les^  cas  que  le 
texte  ou  le's  glofes  de  l'Alkoran  n'ont  pas  décidés. 
A  la  Chine,  au  contraire,  on  r/a  jamais  débattu 
la  validité  de  ces  contrats,  parce  qu'on  fait  bien 
d'avance  qu'ils  font  légitimes ,  &  Je  Magiftrat  prc-f 
teroit  main -forte  pour  faire  enlever  l'enfant  ,  qui 
vendu  par  fon  père  fe  feroit  réfugié  chez  (on 
oncle» 

Ceux ,  qui  ont  voulu  foutenir  en  Europe  que 
la  Conditutlon  politique  de  la  Chine  n'eft  point 
defpotique ,  étoient  extrêmement  mal  indruits  ; 
&  c'ell  envain  qu'ils  difent  qu'on  y  a  des  Tri- 
bunaux pour  décider  les  affaires  ;  puifqu'il  y  a  des 
Tribunaux  ou  Drvans  dans  tous  les  pays  defpc-^ 
tiques  de  l'Afîe.  Et  voudroit-on  qu'un  feul 
homme  décidât  toutes  les  conteliations  qui  s'ele- 
vent  dans  une  contrée  fix  fois  plus  grande  que 
l'Allemagne? 

Les  Gouverneurs  dts  moindres  bourgades  ont 
droit  àQ  pent~fé  ^  c'eft-à-dire,  droit  de  battre, 
fans  que  ceux  qui  ont  été  battus  puiffent  s'en 
plaindre. 

Tous  les  Tfong-tou  6c  tous-  les  Vice -Rois  ont 
droit  de  vie  &  de  mort,  fans  que  leurs  arrêts  aient 
befoin  d'être  fignés  par  l'Empersur  ou  vifés  par 
une  Cour  fupérieure;  ce  qui  feroit  même  impofïi- 
ble,  puifqu'iiS  procèdent  quelquefois  à  des  exécu- 
Mons  momentanées  ,  fans'  avoir  obfervé  aucune 
formalité  de  Juftice.  On  fpécifîe,  dans  leurs  iu- 
iiiuclions  ,  les  cas  où  ils  peuvent  d'abord  faire 
N  3  met» 


294         Kecherches  PhUofophîques^ 

mettre  1  mort  les.  coupables   ou  ceux  qui  pafient 
;pour  tels»  {a) 

C'eft  précirément  parce  qu'on  a  fpécifié  de  cer- 
teins  cas ,  qu'il  n'y  en  a  aucun  d'excepté  :  car  les 
Tfong'tou  &  les  Vice -Rois  peuvent -alfément  con- 
vaincre  les  morts  ,  de  révolte,  d'infurrcdion  &  de 
crime  de  léze-Majefté,  dont  il  y  en  a  tant  d'efpe- 
CQs  différentes  à  la  Chine  ,  où  les  Juges  ne  font 
point  le  procès  au  coupable  fuivant  la  méthode 
adoptée  dans  les  pays  les  mieux  policés  de  l'Euro- 
pe; car  en  ce  cas  ils  devroient  envoyer  à  Pékin  les- 
i^Ctfis  de  la  procédure  ,  mais  ils  n'y  envoient  que 
\eur  fentence  ,  qui  n'eft  fouvent  conçue  qu'en 
trois  ou  quatre  lignes ,  comme  on  a  dû  l'obferver 
en  lifant  l'arrêt  prononcé  contre  les  deux  Mis- 
lîonnaires  qu'on  étrangla  dans  la  Province  de 
ïsJan-Kinf 

Sous  le  Gouvernement  Chinois  les  Empereurs  ne 
fcrtoient  prefque  jamais  de  leur  palais,  &  lors  mé- 
îne  qu'ils  fortoient ,  perfonne  n'ofoit  ,  fousv  peine 
de  mort  ,  les  voir  palier ,  &  on  faifoit  alors  une- 
efpece  de  courrouc  comme  en  Perfe.  Tous  les- 
Defpotes  de  l'Orient  fe  renferment  de  la  forte ,  & 
îl  feroit  impofllble  de  décrire  les  maux  que  ce  funes- 
te ufage  a  produits- dans  tant  de  contrées,  de  l'Afie,. 
où  les  Chinois  font  les  feuls  qui  aient  tâché  d'y  re- 
médier en  envoyant  dans  les  Provinces  des  Vifi- 
îèurs,  qui  peuvent  examiner  la  conduite  àt^  Tfong^ 
ton  &  celle  des  Vice -Rois;  ce  qui  les  tient  plus 
ou  moins  en  refpeft.  Mais  îorfque  les  Vice -Rois- 
à,  les    Tforig-tou  étoient   Eunuques  ,    on  fermoic 

fou- 


{a)  "L'Empereur  accorde  au  Tfong-toa  ^  même  au  Vi- 
ce-  Roi  r autorité  de  pnùir  ,  fur  le  chMv.p  ,  de  mort  les  eut- 
fables..  Defcription.  dû  Tilmpirc  de  la    Chine.  Tom.  I. 


fur  les  Egyptiens  S' les  Chinois.     2^9  <? 

foulent  les  yeux  fur  leurs  exa<nions  ,  parce  que 
l'Empereur  héritoit  d'eux.  C'eft  furtout  cette  in- 
famie qui  a  révolté  les  ïartares:  ils  n'ont  pas  vou- 
\i  être  héritiers  d'un  châtré  aux  dépens  du  peuple, 
oc  ils  font  gouverner  les  Provinces  par  des  hom- 
^  mes. 

D'un  autre  côté  les  Empereurs  de  la  Dynaflie 
précédente  avoient  confifqué  beaucoup  de  terres  ; 
qu'on  réunilîbit  au  Domaine ,  &  dont  on  négligeoit 
enfuite  la  culture,  de  façon  qu'elles  rertoient  entié* 
rement  en  friche.  Le  nombre  de  ces  fonds  s'étoit 
teUcment  accru,  que  les  ïartares  ne  voulurent  point 
(Ker  un  pouce  de  terre  aux  Chinois ,  lors  de  la  con- 
quête; c;3r  ils  trouvèrent  que  les  Domaines  ,  les 
appanages  &  les  fonds  incuites  étoient  plus  que 
futîiûnts  pour  faire  un  établifiTement  honnête  à  ci"ia» 
eun  de  leurs  foldats,  rangésalors  fous  huit  banniè- 
res, dont  h  force  eiFeclive  peut  avoir  coniîfté  en  1^ 
à  80  mille  hommes  ,  fans  compter  les  femmes ,  les 
enfants,  à,  les  Mandhuis  qui  vinrent  de  la  TartariQ 
îi:>rrque  la  conquête  fut  achevée  ,  <&  qui  prirent  éga- 
lement àts  terres. 

On  parle  quelquefois  fort  improprement  dans  les 
Relations ,  lorsqu'on  y  donne  le  nom  de  Tribunal  à 
àt  certaines  Intendances  de  Pékin,  qui  veillent  aux' 
aiTaires  particulières  du  Prince.  Le  prétendu  Tri- 
bunal des  bâtiments  ert.  comme  on  le  voit,  un  bu- 
reau qui  a  Tinfpeclion  fur  les  meubles  du  palais ,  fur 
les  manufactures  pofledées  immédiatement  par  l'Em- 
pereur,  &  fur  les  condruâions  qu'il  ordonne.  Or 
il  y  a  de  tels  bureaux  dans  tous  les  Etats  abfoius  de 
rAfïe,  &  c'efl:  ce  qu'on  nomme  les  Chambres  ou 
les  Defters  à  ConQantinopIe  à.  à  Ifpahan. 

Le  Tribunal  à^s  Mathém.atiques  n'a  jamais  porté 
ce  nom  que  dans  les  Relations   des   Jéûiites  Fran- 
çois :c'étoit  fous  le  Gouvernem.ent  Chinois  un  Col- 
leg«,   qui-  indépendamment  de  la  compolition  du 
N  4.  Ca. 


2,g6        Recherches  FhUofophîques 

Calendrier,  devoit  déterminer,  fuivant  les  principes 
de  l'AHrologie  Judiciaire,  les  jours  où  le  Souve- 
rain pouvoic  vaquer  à  de  certaines  affaires:  on  fî.\o:t 
même  fuperftitieufement ,  &  on  le  fait  encore ,  le 
jour  auquel  ce  Prince  devoit  labourer  fuivant  Tin- 
îlitution  de  Ven-ti.  Par- là  on  voit  que  la  Cour 
de  h  Chine  a  prefque  les  mêmes  étiquettes  que  la 
Cour  de  Perfe ,  ou  des  AQrologues  g-:;gés  ont  de 
tout  temps  réglé  les  avions  de  TEmpereur,  avec 
cette  diilérence ,  que  le  jour  où  il  devoit  manger 
avec  les  laboureurs  en  habit  de  payfan,  a\^oi:  écé 
fixé  par  la  Reliyon  des  Mages,  &  non  par  l'A  lire  ^ 
logie. 

Lqs  anciens  Chinois  avoîent  donné  le  nom  da 
Ciel,  celui  de  la  Terre,  &  celui  à^s  quatre  faifons 
aux  fix  grands  collèges  de  la  Cour  ;  &  c'eft  le  collège 
de  l'Automne,  aaquel  on  adreJe  maintenant  les  af- 
faires criminelles;  de  forte  qu'il  faut  bien  dillinguer 
ce  Divan ,  qui  eft  un  véritable  Tribunal ,  d'avec  les 
bureaux  d'Intendance. 

Il  n'y  a  rien  de  plus  révoltant  dans  la  Jurifpruden- 
ce  criminelle  à^i  Chinois ,  que  l'ufage  emprunté  des 
Scythes ,  &  par  lequel  on  punit  les  parents  du  cou- 
pable jufque  dans  le  neuvième  degré:  quoique  leur 
innocence  foit  avérée,  quoiqu'elle  foit  au-deilùs  de 
tout  foupçon. 

Le  mari  eft  d'abord  refpon fable  des  aclions  de  fa 
femme,  oc  des  aftions  de  (ts  enfants.  A  la  mort  du 
père  le  fils  amé  doit  répondre  de  la  conduite  de  Ps 
cadets:  on  les  trame  tous  également  au  fupplice, 
ou  on  les. enveloppe  dans  la  même  disgrâce;  tandis 
que  leurs  fœurs  font  réduites  ^ns  miféricorde  en 
clclavage. 

Au  commencement  que  j'étois  à  Pékin  ,  dit  le 
P.  Amiot  ,  cette  rigueur  me  parut  extrême  :  mrtis 
depuis  que  j'ai  obfervé  ,  a]oute-t-  il  ,  qu'il  n'y  a 
que  la  crainte  à^  l'intérêt  qui.  faffent  rgir-  les  Clri- 

nois.,- 


fur  ks  Egyptiens  ^  ks  Chmms.     297 

nois  ,  cette  rigueur  m'a  paru  raifonnable  &  né- 
ceflaire.  {a) 

Mais  autre  chofe  eft  de  parler  fuivant  les  princiw 
p;?s  d'un  Gouvernement  defpotique,  à.  autre  chofe 
eft  de  parler  fuivant  les  principes  de  réquîté  &  du 
Droit  Naturel ,  dont  le  P.  Amiot  ne  s'elt  point  du 
tout  fnucié ,  parce  qu'il  avoit  vécu  dans  une  Société 
où  l'obeiffance  n'étoit  que  trop  dégénérée  en  une 
foumiilîon  aveugM. 

On  ne  peut  en  aucun  cas,  ni  par  aucun  motif, 
punir  l'innocence.  Et  alléguer  la  néceffité  au  défaut 
de  la  Jullice ,  c'elt  renouveller  une  ancienne  maxime 
de  Tyrannie,  qui  a  fait  frémir  les  hommes  dans  tous 
k-s  Etats  de  l'Europe. 

Ce  qui-eft  necefïaire-au  Defpote,  ne  l'eft  pas  au 
peuple. 

La  crainte  fervile  qui  dirige  les  adîons  des  Chii 
nois,  eft  une  conféquence  de  leurs  inftitutions.  Et 
en  effet,  qui  ne  craindroit  point,  là  où  l'innocence 
elle-même  n'ell  point  en  fureté? 

L'Empereur  Ven  -  ti  voulut  abroîer  la  loi  Chinoî- 
fe,  qui  punit  toute  une  famille  à  caufe  du  délit  par- 
ticulier de  l'un  àçs  membres.  La-deflus  on  dit  à  ce 
Piince,  fi  vous  voulez  régner  fur  des  hommes ,  abro- 
gez la  loi;  mais  fi  vois  voulez  régner  fur  des  efcla- 
ves,  confervez  la  loi  :  (^  elle  a  été  fi  bien  confervee 
qu'elle  fubfifte  encore  dans  i'inftant  que  j'écris ,  fans' 
aroir  rien  perdu  de  fa  force. 

Les  Philofôphes  de  l'Antiquité  or.t  prétendu  que,; 
fuivant  le  droit  rigide,  le  fupplice  ne  peut  mêmC 
déshonorer  les  defcendants  du  coupable  juRemenr 
puni.  Et  Platon  n'admet  qu'un  feu!  cas  où  cela  doit" 
être:  quand  le  blfayeui  jl'ayeul  &  le  père  d'un  hom* 


(A  Art  Mtit-aire  def  Chhwis  .,  pr.^.  27. 


2.-93         Keclzerches  Ph'ilofopli'iqtiei 

me  ,  dit- il, ont  été  raccefTivement  canvaincus  d'un- . 
grand  crime  &  mis  à  mort;  alors  ,  ajoute  -t-  il,  cet 
homme- là  doit  «^tre  infâme  &  incapable  d'exercer 
un  emploi  dans  la  République:  car  il  s'agit  d'une 
race  perverfe,  que  trois  lïipplices  &  quatre  généra- 
tions n'ont  pu  corriger. 

Jeparleroiâ  plus  iërieufemcnt  de  ce  cas  imaginé - 
p5r  Phaton,  s'il  n'étoit  extraordinaire,  &  il  n'y  en  a. 
peut  -  être  pdnt  d'exemple  depuis  l'origine  des  focié» 
tés  politiques. 

Si  c'étoit,  fuivant  les  Phiîofophes  de  l'Antiqui- 
té ,  une  injuftice  très -grande  de  noter  d'infamie  ceu5M 
qui  ne  font  point   coupables-;  on  peut  concevoir 
que  c'eit  unCi  barbarie  &  ime  atrocité  de  les  punir 
de  mort. 

Quand  toute  une  famille  Chinoife  a  été  extirpée- 
ou  éteinte  par  la  main  du  bourreau ,  l'Empereur  en 
confiique  les  podéflions,  &  c'efl:  à  fon  profit  par- 
ticulier qu^ôn  vend  les   perfonnes  du   fexe  ,   qui- 
éroient  apparentées  au  coupable  ou  à  celui  qui  a 
été  déclare  tdv    Or,  on  a  vu  que  cela  et  oit  à  peu- 
près  de  même  chez  les-  Scythes ,  dont  parle  Héro- 
do:e:  mais  je  n'ai  pu  découvrir  ft  cet  ufage  avoit 
été  également  adopté- par  les  Souverains  indépen- 
dants de  la  Chine,  qui  fuccéderent  à  tous  ces  petits  ; 
Xans  ,  qu'on-fait  avoir  fait  entre  eux  des  guerres 
continuelles,  pendant lefquelles  on  ne  put  penfer  à 
perfêclionner  les  loix;  mais  les  Souverains  indépen- 
dants réglèrent  beaucoup  mieux  leurs  Etats  refp'ec- 
tifs,  à.  Confucius,  ii  tout  ce  qu'on  dit  de   lui  eft. 
vrai>  n'eût  probablement  pas  permis  qu'une  famille 
du  Royaume  dé  Lou  eût  éie  condamnée  à  mort  pour- 
la  faute  d'un  feul  hom.me. 

Aucun  peuple  de  l'Aiie  n'a  une  Torture  extraor- 
dinaire, qu'on  puiiTe  comparer  à  celle  dts  Chinois,' 
oui  enlèvent  la  peau  at^ec  la. chair    par  aiguillette» ^^ 
fur  le  corpo  de  i'accufé,  jufqu'à  ce  qu'il   avoue  ce 

que 


fur  les  Égypilem  &  les  Ckhiois,     299 

oUe  fouvent  il  n'a  pas  fait.  Comrtie  on  fe  ferv^oic 
jadis  dans  ce  pays  de  diiFérentes  efpeces  de  mutila- 
tiOxns ,  quelques  juges  repréfenterent  à  TEmpereur 
Vt^n  -  fi  ,  que  ceux  auxquels  on  coupoit  les  jambes 
jufqu'à  l'inilexion  du  genou ,  en  guériflbient  rare- 
ment; &  que  quarid  même  ils  guériffoient»  leur  état 
étoit  plus  cruel  que  la  mort:  là-deflus  ce  Prince, 
dont  je  ierois  ici  l'éloge,  s'il  n'avoit  eu  la  foibleiïe 
de  prendre  le  breuvage  de  l'immortalité  ,  abolit  tou- 
tes les  mutilations  par  un  édit ,  qui  fut  en  vigueur , 
comme  la«plupart  des  édits  le  font  à  la  Chine,  c'eft- 
à- dire  du  vivant  de  ceux  qui  les  ont  publiés.  Mais 
depuis  on  recomm.ença  à  imprimer  des  marques  noi- 
res fur  le  vifage,  à  à  couper  le  nez.  Et  il  faut  dire 
ici  que  c'eiT:  de  ce  fupplice  que  provient  cette  admi- 
rable induftrie  des  Chinois ,  qui  favent  faire  des-nez 
artificiels  ,  &  les  appliquer  avec  tant  de  fubtillte 
qu'on  y  a  été  trompé.  Quant  aux  liigmates  ou  aux 
îBarques  noires,  rien  ne  leur  colite  moins  que  de  les 
effacer  au  point  qu'il  n'en  refte  pas  de  trace;  quoi- 
qu'on les  imprime  avec  un  fer  ardent  ou  par  la 
ponctuation  de  i'épiderme.  Ce  n'eft  point,  que  les^ 
brigands  fe  mettent  beaucoup  en  peine  de  leur  hon- 
neur, lorsqu'ils  font  difparoicre  ces  caractères  ;  mais 
^Sns  cela  il  leur  feroit  plus  difficile  de  f^ire  de  nou- 
veaux vo's.  Aillfjurs ,  dit  le  P.  Trigault ,  on  mec 
dès  garnirons  dans  les  villes  pour  les  défendre  contre 
l'ennemi:  à  la  Chine  les  garnilbns  doivent  défendre 
h  Place  centre  les  voleurs.  Et  il  y  a ,  de  l'aveu  de 
tous  les  voyageurs ,  plus  de  fureté  pendant  la  nuit 
que  pendant  le  jour  :  les  Tartares-  obfervent  tant 
qu'ils  peuvent  une  difcipline  féyere,  &  un  feul  foi> 
dat  Mandhuis  conduit  mille  Chinois  avec  fon  fouet, 
comme  un  janiflaire  gouverne  mille  Grecs  avec  fon 
bûcon. 
M*  Porter,  qui  a  unt  loué  la  police  ûqs  Turcs , 


3CO         KecJierches  Philofopliiquer 

&  peut-  être  beaucoup  trop ,  {a)  auroit  du  s'appeiv 
ceyok  que  cet  ordre  apparent  s'obferve  dans  toutca- 
ko  villes  ÙQS  Etats  "defpotiques ,  &  qu'il  diminue 
toujours  à  mefure  qu'on  s'éloigne  des  villes,  lors- 
qu'on n'eit  pas  accompagné  par  quelque  membre  de 
la  police  ,  qui  dans  les  Gouvernements  arbitraires 
ne  peut  être  confié  qu'aux  foldats  :  le  Prince  n'y  a 
qu'une  force. 

M>  Salmon  aflure  que,  fuivantles  Rela^.ions  dons 
il  s"e(t  fervi  pour  compofer  fon  HIfloire,  il  y  a  pref^ 
que  toujours  dans  les  feuls  cachots  de  la  ville  de  Car»- 
tua  quinze  mille  prifonniers.  ^h)  Mais  il  peut  y 
avoir  en  cela  de  l'exagération ,  &  il  faut  bien  d'flin- 
guer  les  criminels  qui  fe  trouvent  dans  les  prifons  ds 
la  Chine,  d'avec  ceux  qu'on  y  renferme  feulement 
pour  quelques  jours» 

Lorfque  l'Empereur  Schi-chuandi  réunît  toutes 
les  Provinces  fous  fon  autorité  immédiate  ,  il  dé^ 
fendit  non  •  feulement  aux  Chinois  le  port  àt^  ar- 
mes, mais  il  ne  voulut  pas  même  leur  permettra 
d'avoir  à  la  ma-ifon  un  arc  ou  une  flèche:,  ce  régie- 
jnent  encouragea  beaucoup  les  brigands ,  qui  étoient 
ElTurés  de  trouver  partout  les  gens  de  la  campagne 
fans  aucun  moyen  de  défenfe;  de  forte  qu'il  fallut 
faire  de  nouveaux  règlements  par  rapport  à  tous  les 
cas  où  il  y.  a  da^ng  verfé:  car  le  Législateur  fup* 
pofe  qu'on  y  a'  fait  ufage  de  quelque  arme  offeniîve;. 
Quand  les  Chinois  fe  battent ,  ils  prennent  de  gran- 
des précautions  pour  qu'il  ne  furvienne  aucune  dé- 
chirure à  leurs  vêtements ,  ai  pour  que  l'un  ou  l'au- 
tre ne  foit  enfanglanté  Le  meurtre  eft  puni  de 
Eîort  :  mais  le  meurtrier  languit  toujours  fort  long- 
*emp&en  prifon:  car  fi.  l'on  en  excepte  les  circon- 

flan- 


ffl)  Obfervatiotts  fur  la  Religion  £<^  les  Icipc  (ks  Turçj, 
{■b'j  Etat  présent  de  U^Cline.  Tom    I, 


fur  les  Egypîleiu  &  les  C/ihois.    3or 

fiances  particulières,  où  \qs  Tfong-îoti  &  les  Vice*- 
Kois  procèdent,  comme  on  l'a  dit ,  irrégulièrement , 
toutes  les  fenrences  de  mort  doivent  être  lignées  par 
l'Empereur;  &  on  s'eft  groliiéremement  trompé, 
lorfqu'on  a  foutenu  que  cette  coutume  ne  s'ob/'erve 
qu'a  la  Chine;  puifqu'elle  elt  établie  dans  difFérer.9 
."Ktats  defpotiques  de  l' Aiie ,  &  principalement  en 
V'ZïÇq  ,  ainli  que  M.  Chardin  l'atteRe.  {a)  Lors- 
qu'on y  réfléchit,  il  elt  facile  de  concevoir  que  cet- 
te coutume  tient  à  la  conftitution  d'un  Gouverne- 
ment ablb'u  ,  où  les  loix  n'ont  point  de  force  fans  b 
volonté  du  Prince, qui  fuppofe  d'ailleurs  qu'un  hom- 
me lui  appartient  comme  un  efclave  appartient  à  Ton 
maître.  Et  il  Q^t  contre  reiTence  de  la  fervitude 
qu'un  maître  puifie  être  privé  de  la  pofrellïon  de  fej 
eiclaves  fans  en  être  inltruit. 

Les  Ries  &  la.  Religion  ont  eu ,  com.me  on  peut 
bien  le  penfer,  une  très -grande  iniluence  fur  le 
Droit  Civil  àts  Chinois.  Les  facrifïces  qu'on  y  faic 
aux  Mânes  des  ancérres ,  font  caufe  qu'un  père  ne- 
peut  inflitujer  fa  lille.  unique,  héritière  univeriêlie. 
Une  te'ie  difpofltion  feroit  par  fa  nature  nulle  :  car 
c'el't  un  axiome  que  la  femme  ne  facrifie  point:  aimX' 
h  fille  ne  pouvant  offrir  les  viandes  aux  Mânes,  ii 
fjut  que  le  teftateur  confie  ce  foin  à  un  autre.  Lorf- 
qu'il  y  a  des  enfants  mâles  ,  les  filles  ne  peuvent- 
abfoîument  rien  hériter  :  car  les  frères  partagent 
entre  eux  à  portions  égales  ;  &  la  loi  ne  \qs  oblige  à. 

autre 


(^}  ,,  Il  n'y  a  en  Perfc  que  le  Roi  feul ,  qui  puifîe 
a,  donner  fcntencc  de  mort  ,  &  lorsque  le  Divan-  béqiti 
„  trouve  à  la  Cour,  ou  que  la  Jufiice  trouv'è  dans  Jej 
,,  Provinces  un  homme  digne  de  mort,  on  préfente. 
,,  l'information  au  Roi,  qui  décide  de  Ja  vie  de  ce  Cri- 
,,  minel.  C'eft  -  là  urie  coutume  onftante.  "  Defcrip- 
zion  du   Gouveiiiemenf  di  Fer  Ce,  Chap,  XTII» 

N  7 


3b2         Kecfierchcs  FhÏÏofopMqmr 

autre  chofe,  finon  à  nourrir  leurs  fœurs  jufqu'à  es 
qu'elles  fe  marient,  &  elles  fe  marient  toujours  fans 
dot.  Ce  font  principalement  les  femmes  qui  ont 
été  maltraitées  dans  ce  pays,  où  le  Législateur  a 
plus  cherché  à  afiurer  leur  efclavage  qu'à  allurer 
leur  vie. 

11  y  a  parmi  les  Chinois  différentes  efpeces  de  fer- 
vitudes  ,  fans  parler  de  celle  qui  réfulte  de  la  polyga« 
mie  à  de  la  clôture. 

Comme  les  Tartares  étoient  ef Javes  imm.édiats  de 
leur  Kan  avant  que  d'avoir  conquis  la  Chine  ,  ils  font 
reliés  ce  qu'ils  étoient,  après  la  conquête,  &  leur 
fervitude  n'eft  point  fondée,  comme  on  pourroit  le 
croire,  fur  l'obligation  que  kur  impofent  les  terres 
qu'ils  tiennent  de  la  libéralité  du  Prince:  car  ils  peu- 
vent les  vendre  entre  eux  ,  <5t  n'ont  plus  aucun 
droit  aux  fonds  aliénés ,  hormis  qu'ils  n'aient  été  ac- 
quis par  des  Chinois, auxquels  on  les  reprend  quand 
on  veut,  lorsqu'on  refiitue  le  prix  de  l'aehat;  fans 
quoi  le  peuple  conquis  eût  i nfenfi blême nt  retiré  tous'^ 
lès  fonds  d'entre  les  m.ains  du  peuple  conquérant. 
Enfin  la  conduite  que  les  Tartares  ont  tenue  à  la 
Chine  ,  efl  quelque  chofe  de  réellement  furprenant  : 
ils  ont  fait  par  une  efpece  de  prudence  ce  que  les 
plus  grands  politiques  auroient  à  peine  ofé  entrepren- 
dre par  artifice.  Quand  Alexandre  obligea  les  Ma- 
cédoniens à  prendre  l'habillement  des  Perfans,  il 
n'y  entendoit  rien:  quand  les  Mongols  confervérent 
leur  habillement  &  lai0erent  celui  des  Chinois  teJ 
qu'il  étoit,  ils  y  entendoient  encore  moins.  On  re- 
connoinoit  un  Mongol  parmi  mille  Chinois.  Les 
Tartares  Mandhuis  font  les  feuls  qui  aient  fait  ce 
qu'il  falloit  faire. 

Il  y  a  dans  ce  pays  des  efclaves  nés  ,&  il  y  en  a 
d'autres ,  qui ,  quoique  libres  par  la  nailTance ,  ont 
été  vendus  de  gré  ou  de  force,  <Sc  dont  la  poflérité 
reiie  dans  la  condition   fcrvile.    On  s'y  jcue  telle- 
ment 


fur  ks  Egyptiens  &  les  Œhoîs,     303: 

ment  de  la  liberté,  qu'un  homme  peut  s'y  vendre 
encore.  Les  Chinois  ne  connoifient  pas  comme  les 
Grecs  &  les  Egyptiens  cette  efpece  d'efclavage,  que 
je  nomnierois  volontiers  Hilotisme ,  &  où  toute  une 
nation  en  corps  fert  une  autre  nation.  Cependant  le 
cr.s  eût  pu  exiller  à  la  Chine  par  rapport  aux  Mon- 
gols,  fi  au  lieu  de  les  chaffer  on  eut  eu  la  force  de 
ks  réduire  en  fervitude;  mais  il  efl:  arrivé  par  des 
caufes  difficiles  à  concevoir,  que  les  Mongols  font 
redevenus  puiflants  à  la  Chine,  quoiqu'ils  n'y  do- 
minent point:  &  leur  nombre  s'accroît  de  jour  en 
jour  de  même  que  celui  àts  Mahométans,  qui  on" 
parmi  eux  desefclaves  d'une  efpece  particulière, 
laquelle  choque  moins  le  Droit  naturel  que  toutes 
les  autres:  ils  élèvent  pi uiteurs  enfants  que  les  Chi- 
nois jettent  à  ia  voirie ,  &  ces  enfants  fervent  ea- 
fiiite  les  Mahométans,  dont  le  joug  eft  fort  doux. 

La  propriété  àt^  Chinois  feroit  à  l'abri  de  beau- 
coup d'inconvénients ,  fi  elle  étoit  à  l'ab  i  dQs  con- 
fifcations,  lefquelles  tombent  néanmoins  rarement' 
fur  les-gens  de  la. campagne,  qui  ont  autant  de  ver- 
tus que  la  populace  des  villes  en  a  peu:  on  ne  peur, 
^leur  reprocher  ni  la  mauvaife  foi ,  ni  la  fourberie  ,ni 
le  meurtre  des  enfants ,  ni  la  débauche  la  plus  gros- 
âere:  car  rien  n'égale  leur  retenue,  leur  fobriété, 
<à  leur  ardeur  pour  le  travail.  Mais  s'ils  font  moins 
expofés  aux  confîfcations ,  ils  le  font  en  revan- 
che davantage  aux,  corvées ,  qu'on  exige  avec  beau- 
coup de  rigueur- comme  dans  les  autres  parties  de 
l'Afie. 

J'ai  lu  un  Edit  de  l'Empereur  Suen-ti,  par  lequel 
il  dtfpenfe  àf:s  corvées  ceux  d'entre  les  payfans  qui 
viennent  de  perdre  leur -père  ou  leur  mère  :  car  il 
fautlaifîer  à  ces  malheureux,  dit -il,  quelque  temps 
four  qu'ils  regagnent  ce  que  leur  a  coûté  l'enterre- 
me-rt.  Et  voilà  un  bien  petit  remède  pour  un  fi- 
gr^.id  mal.  La  plupart  des  culUvateurs  Chinois  n'ont, 

co.n- 


304         Recherches'  Fhuofopïïiqiies 

comme  on  fait,  ni  chevaux,  ni  bxufs  ;  &  ils  trs^ 
vaillent  à  force  de  bras  les  terres  qu'ils  ont  louées  des 
grands  propriétaires,  {a)  Or  les  corvées  font  pour 
de  telles  gens  accablani.es  par  deux  raiibns:  on  y  perd 
d'abord ,  comme  le  dit  l'Empereur  ^S"^/*?;/-// ,  un  temps 
précieux:  enfuite  on  excède  les  travailleurs,  qui  ns 
peuvent  fe  faire  aider  par  ^iQs  bètts.  J'oblêrvai,  dit 
Nieuhof,  dans  le  trajet  de  Canton  à  Pékin  ,  qu'on 
forçoit  fou  vent  à  coups  de  bâton  les  payfans  Chi- 
nois de  tirer  la  barque  qui  portoit  l'Ambaffadeur 
Hollandois;  quoique  ce  Seigneur  fuppliât  fans  ces- 
fe  ces  conducteurs  d'en  agir  avec  plus-  de  modéra- 
tion envers  les  laboureurs  ,  qui  forment,  fans  con-- 
tredit ,  le  corps  le  plus  refpeclable  de  l'Empire  ;  &. 
il  eft  trifte  qu'on  ne  puille  mettre  leurs  habita- 
tions ,  lorsqu'elles  font  fort  éloignées  des  grofTes 
villes,  plus  en  fureté  contre  les  voleurs  &  les  va- 
gabonds. 

A  mefure  qu'on  avance  dans  le  centre  des  Pro-* 
vinces,  les  terres  deviennent  toujours  plus  incultes 
à.  les  villages  plus  rares;  de  forte  qu'il  n'y  a  pas  la- 
moitié  du  terrain  mife  en  valeur  à  beaucoup  près, 
lorsqu'on  y  comprend  les  prodigieux  cantons  qu'oc 
cupent  les  Sauvages  ,  tels  que  les  Mia-oJ/e,  Ce- 
pendant pour  qu'un  pays,  puifie  fe  glorifier  d'avoir 
une  culture  fiorifTante ,  il  faut  que  les  terres ,  qui 
rapportent  ,  foient  aux  terres  qui  ne  rapportent 
rien ,  comme  50  font  à  3»  Et  ii  l'on  en  croit  les 
Anglois ,  ils  font  parvenus  à  établir  cette  propor- 
tion chez  eux. 

Il  ne  faut  point  juger  de  toutes  les  Provinces  de 
la  Chine  par  celle  de  Che-Kiang  &  de  Nan-Kin,- 
qu'on  regarde  ordinairement  commiC  un  terrain  aban- 

do3« 


(a)  Eckerhcrg .  Bcricht   von   dtr    Chinejîfcken   Laiid:juin/M 
Jslàp, 


Jur  les  Egyptiens  ^  les  Chinois»       30^ 

donné  par  la  Mer  ou  une  alluvion  du  Fieu^e  Jaune., 
qui  svoit  jadis,  -i  ce  qu'on  prétend,  fa  principale 
embouchure  dans  le  Golle  de  Pet-chdi  à  cinq  degre2 
plus  au  Nord  qu'il  ne  fe  décharge  de  nos  jours.  Le 
P.  Gaubil  a  parie  affez  au  long  de  ce  changement 
dans  Ton  Hidoire  d<^s  Mongols,  fans  vou'oir  conve- 
nir que  l'Empereur  ^u  n'a  pu  conduire  le  Fleuve 
Jaune  comme  on  conduit  un  rLiiiléau  ,  &  cela  plus 
de  22CO  ans  avant  notre  Ere;  de  forte  que  je  re- 
garde comme  une  fable  grofliere  tout  ce  qu'on  en  dit 
dans  le  Chou  -  Kii:g.  Quand  on  jette  un  coup  d'œii 
fur  la  Carte,  alors  il  femble  eiTeéliveraent  que  l'ex- 
trême irrégularité  dans  le  cours  de  ce  fleuve  ,  pro- 
vient à'^z  digues  qu'on  lui  a  oppofées,  <^  qu'il  aura 
rompues  pendant  une  inondation.  Si  les  Chinois  ne 
prer.rent  àts  m^efures  plus  enlcaces  que  celles  dont 
i!s  fe  font  fervis  jufqu'à  préfent,  le  Fleuve  Jaune 
leur  o:caiIonnera  encore  bien  des  embarras  :  les  cour- 
bes, qu'il  décrit  ,  font  trop  confidérables ,  &  s'il 
eft  vrai  qu'il  fe  foit  déchargé  originairement  dans  le 
Golfe  de  Pet-chdi ^W  fera  de  continuels  efforts  pour 
y  revenir. 

Comme  les  Chinois  ont  un  penchant  ou  plutôt 
une  paliîon  ardente  pour  le  commerce ,  l'Empereur 
Ver.-îi  voulut  attacher  quelque  confldération  à  la 
qualité  des  cultivateurs  pour  les  retenir  dans  les  cam.- 
pagnes  &  les  préferver  de  cet  efprit  de  trafic  &  de 
fourberie,  qui,  comme  un  mal  contagieux,  Infecla 
de  plus  en  plus  la  nation  depuis  que  le  Gouverne- 
ment devint  vraiment  defpotique  fous  Schï-cbuandi. 
Mais  cette  confldération,  que  l'Empereur  Ven-ti 
imagina  alors  en  labourant  lui  -même  la  terre ,  com- 
me l'avoient  fait  avant  lui  d'autres  Monarques  aux 
Indes ,  ne  pouvoit  en  aucun  cas  contrebalancer  un 
fléau  tel  que  celui  des  impoiitions  arbitraires  &  àç% 
corvées.  Qu'on  ôte  à  l'Agriculture  les  entraves 
que  la  Tyrannie  lui  a  données ,  à,  alors  elle  n'exi- 
ger* 


3o6         Recherches  PhiïoJcpMques 

géra  point  àts  récompenfes  ni  àts  honneurs:  elle-. 
ira  par  fa  propre  force  &  Te  récompenfera  elie- 
méme. 

Au  refle,  ce  qui  a  le  plus  retenu  les  payfans  de  là 
Chine  dans  leurs  campagnes,  c'efl  qu'ils  favent  bien 
que  les  vexations  qu'ils  efTuyent  n'égalent  fouvent 
.point  celles  qu'on  réferve  aux  marchands  :  mais 
ceux-ci  vont  toujours  contre  le  torrent,  &  les  ob- 
jftacles  les  encouragent.  Il  en  eft  d'eux  comme  des- 
juifs, qui  vivent  dans  les  Etats  de  TAfie  :  les  ava- 
nies continuelles  font  un  aiguillon  de  plus  qui  les 
pouiie  dans  le  négoce:  il  femble  à  chaque  inltant 
qu'ils  devroient  y  renoncer ,  &  ils  n'y  renoncent  ja- 
mais ,  parce  qu'ils  achètent  à  ia  Gour  des  protec^ 
tions;  <&  \qs  grandes  injuflices  qu'ils  éprouvent, 
font  réparées  par  les  occailons  qu'on  leur  fournit 
de  faire  à&s  gains  illicites.  Pour  expliquer  tout 
ceci ,  il  faut  que  je  cite  un  paflage  du  Journal  de 
IVî.  de  Lange,  Agent  de  la  Cour  de  Fétersbourg- 
à  Pékin^. 

Les  Seigneurs  de  ïa  CBne  ^à\X.-\\,  chicanent  tnp 
les  marchands  ^  GP  ktir  prennent  leurs  marchant 
difes  fous  toutes  fortes  de  prétextes ,  fans  qu'ils  en 
puijfent  jamais  efpérer  le  payment»  Qtfl  pour^ 
quoi  tous  les  marchands  G?  autres  gens  de  quelque 
profe/Jîon -lucrative  à  Pc'kin ,  font  accoutumés  de  fe 
choifirdes  Protecîeurs  parmiles  Princes  du  fang^'^ 
les  autres  Grands -Seigneur  s  ou  Minijîres  de  la 
Cour  ;  6?  par  cet  expédient ,  moyennant  une  bonne 
fomme  d'argent  qu'il  leur  en  coûte  annuellement  à 
proportion  de  ce  qu'ils  peuvent  gagner ,  ils  trouvent 
mojen  de  fe  niettre  à  l'abri  des,  extor fions  des  Man- 
darins c?  quelquefois  même  des  femples  foîdats  :  car 
à  moins  de  quelque  protccîion  puifante  un  mar~ 
chand  ed  un  homme  perdu  à  la  Chine,,  (j?  fur  tout 
à  Pékin  ,  oit  chacun  croit  avoir  un  droit  incontefa- 
bk  de  former  des  prétentions  fur  un  homme  qui  vif 

di- 


fur  hs  E^pîietis  &  les  Chinois,     307 

'^ie trafic.  Si  quelqu'un etoit ajffeznial avifé pour  vou^ 
loir  tenter  d'en  obtenir  une  jujîe  réparation  par  la 
voie  de  la  Jujiice  ,  //  tomber  oit  de  mal  en  pif* 
€ar^  les  Manclarins  ,  après  en  avoir  tiré  tout  ce 
qu'ils  aur oient  pu  ^  ne  manqueroient  point  à  la  vé- 
rité d'ordonner  que  les  effets  qu'on  auroit  pris  in- 
jujîement  f croient  rapportés  au  Collège  ;  mais  il 
faudroii  qu'il  jûi  bien  habite  pour  les  faire  enfuitc 
revenir  de -là,  (a) 

Pnï  la  combinaifon  de  toutes  ces  caufes  &  de  beau- 
coup d'autres .  il  eft  arrivé  que  les  négociants  riches 
ou  médiocrement  à  leur  aife  font  en  fort  petit  nom- 
bre, eu  égard  à  cette  foule  de  boutiquiers  du  der- 
nier ordre  &  de  colporteurs  ,  qui  s'entaiTent  dans 
les  principales  villes  de  l'Empire  ,  ou  qui  courent 
les  tbires.  Quant  au  commerce  extérieur ,  on  ne 
croit  pas  qu'il  monte  annuellement  à  cinq  millions 
d'onces  d'argent,  &.  dans  le  cours  acluel  de  Pékin ,» 
l'once  de  ce  métal  s'évalue  à  7  livfes  10  fols  de 
France. 

Plufîeurs  Ecrivaîris  ont  parlé  des  revenus  de  l'Em- 
pereur de  la  Chine ,  mais  d'une  manière  û  vague 
qu'on  ne  doit  y  faire  aucun  fonds.  M-  Salmon  ne 
croit  point  que  tous  les  revenus  de  ce  Prince  foient 
de  vingt -deux  millions  de  livres  Sterling  ;  mais  on 
peut  douter  quMl  entre  dans  le  Tréfor  Impérial  quin- 
ze millions  de  livres  Sterling  en  argent  réel:  car  il" 
ne  s'agit  point  ici  des  denrées  qu'on  fournit  en 
nature,  &  qui  Ce  laidénf  encore  évaluer  jufqu'à  un 
certain  point:  mais  perfonne  n'eft  en  état  d'évaluer 
ks  confiscations,  qui  foiment  un  objet  de  la  der- 
nière  importance   pour  les   i'rinces  avares. 

Il  faut  obiérver  que  dans  tous- les  Etats  defpotU 
ques  les  revenus  des  Souverains  font  beaucoup 
moindres  qu'on  feroit  porté  à  le  croire ,  lorfqu'ori' 

COÎl- 


(a).  Pa^,  z-i6(^.zïj. 


goS      Kechenhes  PkUofophiques 

confidére  l'immenfe  étendue  des  contrées.  Ile  Suf- 
tan  ne  tiroit  pas  à  beaucoup  près  vingt  millions  d'é- 
cus  d'Allemagne  de  tous  les  pays  de  l'Europe ,  de 
r Afie  &  de  l'Afrique ,  qui  lui  obéidoient  avant  la 
dernière  guerre.  Et  les  revenus  du  Grand-Mogol, 
il  prodigieufement  exagérés  dans  quelques  Rela- 
tions, n'ont  pu  monter  au-delà  de  185  millions 
<îe  roupies  Sicca ,  &  la  Sicca  roupie  ne  vaut  poinc 
encore  précifément  trois  livres  de  France. 

Sous  le  Gouvernement  Chinois  ,  les  Eunuques^ 
SToient  introduit  tant  de  défordre  dans  les  finance? 
de  TEmpire ,  qu'on  n'a  pu  j'ufqu'à  préfent  débrouil- 
ler cet  affreux  cahos.  Les  Tartares  trouvèrent  la 
plupart  dts  Provinces  obérées  &  redevables  au 
Tréfor  de  fommes  fi  fortes  qu'elles  ne  font  point 
encore  payées,  &  les  Tartares  ne  penfent  plus  à  les- 
exiger.  Les  Eunuques  ne  revoient  qu'aux  impôts: 
enfuite  ils  manquoient  de  moyens  pour  les  lever: 
quand  le  peuple  fe  plaignoit  de  la  fernie  du  fel ,  on 
abollffoit  Timpôt  fur  le  fel,  à.  on  en  mettoit  un  fjr 
le  fer.  Voici  le  tableau  de  toutes  ces  déprédations 
inconcevables,  tel  qu'on  le  trouve  dans  un  Auteur 
Chinois ,  nommé  Che  -  Kiai ,  dont  nous  emprunterons 
les  termes  pour  en  conferver  l'énergie. 

,,  Sous  la  Dyn  a  file  préfente,  dit- il,  ce  ne  font 
„  qu'impôts,  douanes  &  défenfes.  Cela  eft  exces- 
„  fif.  Jl  y  en  a  fur  les  montagnes  à.  dans  les  val- 
„  lées:  fur  les  rivières  &  fur  les  m.ers:  fur  le  fel  &* 
„-  fur  le  fer:  fur  le  vin  &  fur  le  the:  fur  les  toiles- 
,,  &  fur  les  foieries-  fur  les  paffages  &  fur  les  mar- 
„  chez  •  fur  les  ruiffeaux  &  fur  les  ponts.  Sur  tout 
„  cela  &  fur  bien  d'autres  chofes  je  vois  partout 
„  défenfes  faites,  {a) 

L'Em< 


(a)  Voyez  Recueil  Impérial  contenant   les    Editf    &  Ee* 
msmrartçes  (ie^  traduit  du  Q.incis  par  le  F.  Hervieu, 


J 


fur  les  Egyptiens  &  les  Chinois.     309 

L'Empereur  ne  reeevoit  pas  la  millième  partie 
de  ces  impôts,  que  les  Eunuques  donnoient  à  fer- 
me; enfuite  ils  partageoient  avec  les  fermiers,  & 
pour  pallier  le  défaut  de  la  recette  Us  déclaroient  les 
Provinces  redevables  de  grolfes  fommes ,  qu'on  avoit 
exigées  au-ddà  du  Tribut  ordinaire»  Ce  manège 
parut  horrible  aux  Tartaics  ,  qui  n'avoient  point 
encore  perdu  ,  comme  le  dit  le  P.  Amiot ,  leur 
hom\t  foi  naturelle;  &  i's  mirent  en  régie  les  fuli- 
Jies  &  les  douanes,  hormis  celle  de  Canton,  qui  e(t 
.auffi  décriée  en  Aiie  que  le  font  les  douanes  Portu» 
.  gaifes  &  Efpagnoles  en  Europe. 

Il  s'étoit  glille,  outre  tout  cela,  un  abus  dans  la 
.perception  d&s  taxes  aiTedées  fur  les  terres,  <&  cet 
abus  étcit  il  feniîble  que  l'Empereur  Cang-hi  ne 
manqua  point  d'y  remédier. 

.Dans  les  Républiques  &  les  Gouvernements  mo- 
.dérés,  ceux  qui  louent  des  fonds  pour  les  faire 
valoir,  peuvent  fans  inconvénients  être  chargés  de 
payer  la  taille  ;  mais  dans  les  Etats  defpotiques  le 
propriétaire  doit  abfoîument  payer  lui-même,  fans 
quoi  les  cultivateurs  font  vexés  de  deux  manières  , 
A  par  le  propriétaire  &  par  le  Souverain.  Or  cela 
étoit  établi  ainfi  à  la  Chine  lors  de  l'arrivée  d,ts  Tar- 
tares ,  qui  ordonnèrent  que  dorénavant  les  fermiers 
ne  payeroient  plus  les  tailles ,  qu'on  exigea  du  pos- 
feffeur. 

Comme  la  plupart  des  revenus  des  Empereurs  de 
Ja  Chine  confiftent  en  livraifons  de  riz ,  de  blé  ,  de, 
foie  crue  ou  œuvrée,  de  foin,  de  paille,  de  tabac, 
.de  thé,  d'eau -de -vie,  il  faut  bien  qu'ils  payent  à 
leur  tour  leurs  Officiers  en  denrées ,  qu'ils  ne  peu- 
vent revendre  qu'en  perdant  ;  &  c'eft  de -là  que 
proviennent  ces  continuelles  malverfations  dont  on 
les  accufe.  L'argent  eft  toujours  fort  rare  partout 
où  les  Souverains  ne  reçoivent  pas  leurs  revenus  en 
argent;  tellement  que  la  difette  y  irrite  l'avarice; 

tandis 


31  o         Hacher clîvs  Philo fofhiques 

tandis  que   d'un  autre  côté  l'efclavage  fomerfte  (c 
luxe:  les  hommes  veulent  y  paroître  grands  à  mefu- 
re  qu'on  les  a  rendus  petits  ,   &  ils  font  prefque  ' 
anéantis  fous  le  pouvoir  arbitraire  ;   de  forte  qu'il  "^ 
leur  faut  des  habits  biodés. 

La  Capitation  eft  un  impôt  fi  naturel  dans  les 
^ays  de  la  fervitude,  que  .les  Chinois ,  qui  ont  mur- 
muré fur  tous  les  autres,  ont  fupportë  celui-là  as- 
fez  patiemment;  mais  les  extraits  de  leurs  regiftres 
de  û  Capitation ,  tels  qu*ils  ont  paru  en  Europe, 
font  ftux  &  controuvés;  ce  que  nous  avons  .prouvé 
jufqua  l'évidence  dan^  le  fécond  article  de  cet  Oti- 
vrage,  &  on  ne  répétera  pas  ici  tout  ce  qui  a  été 
dit  touchant  l'état  de  la  population  de  ce  pays  ; 
puifquMl  eft  certain  qu'on  ne  peut  fans  exagération . 
ia  porter  à  quatre- vingt  millions  d'ames.  Les  Ter- 
tares  ne  trouvèrent  dans  tout  l'Empire  que  onze 
millions  cinquante -deux  mille  huit  cents  foixante» 
douze  familles.  Ainfi ,  pour  trouver  à  peu  près  le 
total  des  habitants  ,  il  fuffit  de  quintupler  le  total 
des  familles ,  qui  ne  donne  point  à  beaucoup  près  cin- 
quante-fix  miUions  d'ames.  Eu  égard  à  la  prodî-.^ 
gieufe  étendue  de  la  Chine,  cette  population  eft* 
fans  comparaifon  plus  foible  que  celle  de  l'Allema- 
gne,  &  elle  k  feroit  encore  bien  davantage  iâns  le 
climat  favorable  des  Provinces  du  Sud ,  qui  de  l'a- 
veu des  MifTionnaires  renferment  bien  plus  de  mon- 
de que  les  Provinces  du  Nord. 

Comme  les  inftitutions  politiques  de  cet  Empire 
■n'ont  point  la  moindre  analogie  avec  le  Gouverne- 
jnent  de  l'ancienne  Egypte,  on  n'y  a  jamais  vu  ni 
^milles  facerdotales  ni  familles  militaires.  Les  fol- 
dats  Chinois ,  au  contraire  des  Calafires  &  des  Her-^ 
motybes ,  font  le  commerce ,  exercent  dts  métiers , 
■ou  cultivent  des  terres ,  ainfi  que  cela  s'eft  pratiqué 
de  tout  temps,  c'elt-à-dire  bien  des  fieçles  avant 


fur  les  Egypiens  S"  J^^  Chinois.     3 1  ï 

que  les  Tartares  euflent  afïïgné  das  fonds  aux  huit 
bannières  des  Mandhuis.  Si  l'on  en  croit  le  P- 
Amioc ,  la  folde  de  chaque  fantaffin  coûte  mainte- 
nant i  l'Empereur  Kien-iong  trente  livres  de  France 
par  mois,  dont  il  paye  une  moitié  en  argent,  61: 
l'autre  moitié  en  riz  :  la  Tolde  du  cavalier  eft  de  qua- 
rante-cinq livres  par  mois ,  dont  il  en  reçoit  22§  en 
argent,  {a) 

Généralement  parlant  ,  l'entretien  des  Troupes 
coûte  toujours  plus  dans  les  Etats  defpotiques  que 
dans  les  Etats  modérés  :  cependant  on  peut  douter 
que  l'on  p :ye  fur  ce  pied  -  là  toute  la  Milice  Chi- 
noife ,  que  r.ous  pouvons  divifer  en  cinq  clafies  dif^ 
férentes:  la  prerniere  comprend  la  Cavalerie,  qui  ne 
fe  fert  d'aucune  arrac  à  feu:  car  les  Tartares,  qui 
.entendent  peut-être  mieux  cette  partie  de  la  Tadi- 
que  que  toutes  les  au:res ,  ont  jugé  qtie  les  arcs 
font  beaucoup  meilleurs  que  les  moufquetons,  que 
ieurs  efcadrons  ne  peuvent  employer  dans  les  atta- 
.xjues;  tandis  qu'ils  tirent  au  galop  avec  l'arc,  com- 
me les  Parthes  &  toutes  les  peuplades  Scythiques; 
Ja  féconde  divifion  comprend  les  Canonnlers  à.  les 
Arquebufiers  :  la  troifiéme  efl:  formée  par  les  Pi- 
<quiers  :  la  quatrième  par  les  Fantaffins  qui  fe  fervent 
de  l'arc  :  enfin  viennent  ceux  qui  ne  font  armés  que 
.du  bouclier  ôc  du  fabre. 

Les  exercices  de  toutes  ces  Troupes  fi  différen- 
tes par  l'armure ,  reiTemblent  à  un  jeu  théâtral  ou 
.à  un  bal'.et  figuré  dans  les  eftampes  enluminées 
qu'on  trouve  à  la  fuite  de  \'Art:  Militaire  des  Chi- 
tîois.  Le  plus  plaifant  de  ces  jeux  eft,  fans  con- 
tredit, celui  que  font  les  Fantaffins  armés  de  fa- 
bres  &  de  boucliers,  fous  lesquels  ils  fe  cachent 
de  façon  que  les  boucliers  imitent  par  leur  polîtîon 

la 


i^')  Art  Militaire  d€{  Chimu  Fa^^  30% 


3 II         Recherches  Philo/ophiquss 

h  forme  d'une  fleur  appelée  en  Chinois  Mei-Hoa; 
à.  pour  exécuter  cette  niarœuvre,  il  faut  que  cinq 
hommes  fe  couchent  les  uns  fur  les  autres  à  terre. 
Enfuite  ces  bouffons  contrefont  les  Lu  ou  les  " 
Loung ^  c'ell-à-dire  les  Dr.igons  Scythiques,  dont 
toutes  les  enfeignes  font  chargées:  après  qu'ils  ont 
été  Dragons,  ils  deviennent  Tigres,  &  for  tent  cinq 
à  cinq  de  dclTous  leurs  boucliers  ,  comme  des  Ti- 
gres fortent  d'une  forêt  pour  faifir  leur  proie.  Mais 
ce  qui  furpafle  tout  ,  c'eft  une  manœuvre  beau- 
coup plus  fone  que  celles  dont  j'ai  parlé ,  &  où  il 
s'agit  d'imiter  la  projection  de  la  Lune  qui  fert  de 
bouclier  aux  montagnes  ,  ou  comme  on  parle  en 
Chinois  ,  ^en  jue  pai-chan  tchen.  {a)  Dans  une 
évolution  générale ,  où  les  cinq  Corps  de  la  Milice 
font  employés,  on  contrefait  les  quatre  coins  de  la 
Terre ,  qu'on  fuppofe  carrée ,  &  la  rondeur  du  Ciel , 
en  mêlant  tellement  la  Cavalerie  avec  les  gens  à 
pied  qu'on  n'y  conçoit  abfolument  rien ,  &  je  crois 
que  le  P.  Amiot  n'y  a  rien  compris  lui-même: 
car  il  y  a  bien  de  l'appar-ence  que  les  eflsmpes 
qu'il  a  envoy-ées  de  Pékin  à  Paris,  &  qui  ne  mé- 
ritolent  point  d'être  gravées,  ne  repréfentent  pour 
la  plupart  que  des  mianœuvres  idéales  ou  à^s  diver- 
ti fiements  Militaires. 

On  n'a  pu  favoir  quel  ed  le  nombre  à^s  Trou- 
pes que  les  Tartares  entretiennent  depuis  l'époque 
de  leurs  conquêtes  :  mais  ce  nombre  ne  feroit  poinC  .^ 
fort  copfidérable ,  lî  on  en  croyoit  l'Empereur  A'>>/7- 
lotîg,  qui  a  prétendu  qu'un  feui  Tartare  Mandhuis 

peut 


(a)  Liv.  cit.  p.  3  4^. 

je  crois  que  les  Dragons  des  enfeignes  Scythiques 
ont  donné  occafion  d'appeller  Dragons  ceux  qui  fer- 
vent à  pied  &  à  cheval,  &  on  dit  qu'Alexandie  «m» 
j>iunta  ce  nom  des  Peifans. 


i 


far  les  Égypilem  ^  les  Chmois,     jCi  3  ; 

ptMt  commodément  défaire  dix  hommes ,  bien  en- 
tendu que  ce  foient  dix  Chinois,  &  furtout  lors- 
qu'ils fe  cachent  fous  leurs  boucliers  pour  imiter  la- 
iîeur  de  Mei  -  Hca  ou  la  projection  de  la  Lune. 

L'Empereur  Kien  -  long  ne  peut  ignorer  que  la  h^ 
cllicé   avec  laquelle  (ts  ancêtres  s'emparèrent  de  la 
Chine,  provenoit  du  défcrdre  presqu' in  croyable  oii 
les  Eunuques  du  Palais  avoient  plongé   ce'ite  con- 
trée ;  &  enfuite  du  triOe  état  ou  les  Chinois  avoient 
iaidé  réduire  leur  Milice  nationale:  le  P.  Trigault,- 
qui  la  vit  avant  l'entrée  des  Tartares  à  Pékin,  dic- 
que  cette  Milice  comprenoit  le  plus  vil  ramas  d'hom- 
mes, dont  en  eût  ouï  parler  de  longtemps  en  Afie  : 
les  uns  étoient  efclaves  de  l'Empereur  ;  '  les  autres  - 
étoient  efclaves  à^s,  particuliers,  de  ils  s'acquktoient- 
tous  àti  fonclions  les  plus  infâmes  :    eux  ou  leurs' 
pères  avoient  été  vendus  &  réduits  en  fervitude  à- 
caufe  de  quelque  crime  :  on  lesappelloit  des  ibldats; 
niais  c'étoient  des  brigands.  C^) 

Tous  les  Magiflrats  de  la  Chine  font  divifés  en' 
neuf  ordres,  fubordonnés  les  uns  sux  autres;  mais' 
on  ne  peut  alléguer  aucun  motif  raifonnable  de  cet- 
fe  inilituticn,  qui  n'eft  fondée  que  fur  rentêtemenc- 
fuperilitieux  des  Chinois  en  faveur  du  nombre  neuf. 

On  a  quelquefois  parlé  en  Europe  avec  admiration"' 
de  tous  ces  prodigieux  examens,  qu'on  fait  elfuytr 
aux  Candidats  avant  que  de  les  admettre  à  îa  char--- 
ge  de  Mandarin  ;  mais  il  fuifit  de  réfléchir  à  la  natu- 
re des  caractères  Chinois  pour  concevoir  quelle  a  été- 

i'ori-j 


(a)  NHlId  ^eny  ^que  Z'Ui r' atqvs   ifiets  efî   quant   milharis' 

afrid  Srnas Maxima  pars  regia  funt  mimicipia  vd  fro. 

priis  vel  majorim  [uorimi  fceleriùus  perpétuant  Jerviémes  fer. 
xitntem.'  Jidem  quo  tempcre  à  tieUics' exercitaticHilnis'va, 
cant ,  in'lmA  quxquë  o^cia ,  bajulorum  ,  mulioniiin  ,£3  inho, 
si^Jtioraetiam  j'ervitia  exercent»  EXP.  apud  Sinas.  pagi  loo^ 

Tom  Ili  a 


314        KechrcTies  ffiïïofopJiiqnef 

l'origine  de  cet  ufage.  En  Europe  on  peut  en  moms^ 
d'une  demi  -  heure  fe  convaincre  {\  un  homme  fait 
lire  &  écrire.  Mais  à  la  Chine,  au  contraire ,  cela  exige --^ 
de    longues  perquifitions  :  car  un  Lettré ,  qui  ds- 
vroii  connohre  dix  mille  caractères ,  n'en  connoîtra 
fouvent  que  trois  mille.    I-l  faut  donc  le  foumettne 
â  bien  éit^  épreuves  pour  favoir  jufqu'à  quel  point 
il  fait  lire,  jufqu^à  quel  point  il  fait  écrire,    &  juf- 
qu'à quel  point  il  peut  compofer  en  écrivant:  ce 
qui  eft  très- difficile ,  îorfqu'on  veut  compofer  avec 
GÎarté,  ceque  peu  de  Lettrés  favent,  de  l'aveu  à^ 
MtiTionnaires.    Les  moindres  Négociants  de  Cantorè^' 
ont  ordinairement  une  petite  provifion  de  carsderes- 
qu*iÎ3  connoîiTent  par  cosiir,   à.   qui  leur  fuffifent 
pour  ks  afFaires  n^ercsntilles  ;  îrais  au-delà  ces  Né- 
gociants ne  favent  nî  lire  ni  écrire.    On  a  donc  du- 
îiécefTairement  inflituer  à  la  Chine  les -examens  dont: 
on  a  tant  parlé  ^n  Europe,   &  qu'on  fait  efTuyer 
«ians  tous  les  autres  Etats  defpotiques  de  l'Afie-, 
comme  en  Turquie,  où  les  Cadis  àb  les  Imans  ne* 
font  point  acknrs,  comme  on  fe  l'imagine,  fans  avoir 
paffé  par  que'ques  épreuves;  mais  l'argent  peut  ren- 
dre Ifes  Turcs  k.  les  Chinois-  i-nfiniment  plus  favants- 
qu'ils  ne  le  font  &  qu'ils-  ne-  le  deviendront  jamais/ 
On  publie  jufque  (ur  les -Théâtres  de  la  Chine,  dit: 
M^  Torren ,  que  les  charges  y  font  vénales  &  mê- 
me lea  places  de  Mandarins,  ia)  D'un  autre  côté,fe' 
défaut  d'écoles  publiques  eli  un  grand  obdacle  à  l'é- 
îévation  de  ceux  qui  font  nés  lâns  une  fortune  hon- 
nê!:e.  &  dont  les  parents  n'ont  pas  le  moyen  d'ea-- 
tretenir  un  précepteur  à  la  maifon.. 

Cette  efpece  d'hommes ,  qui  auroient  befoin  d'ê- 
tre examinés  fovt  féverement  à  la  Chine,  ne  le  font' 
iamafe.    Je  parle  des  Médecins,  dont  la.  profeiîîon 

efl; 


{à)  Âéife  nach  Oim ,  fiehcnter  Brief, 


fût  hs  Egyptiens  &  les  Chhiars*       .^  r  5 

<?fl:  abandonnée  à  tous  ceux  qui  veulent  l'embrader ,_ 
fans  qu'on  fe  mette  en  peine  de  favoir  s'ils  onD 
étudié  leur  Art,  dont  on  s'étoit  formé  une  haut«5 
idée,  dit  MorholF,  fur  les  premières  Relations  que 
les  Miifionnaires  répandirent  en  Europe  ;  mais  de- 
puis que  rOuvrage  de  Qeyer  a  paru,  ajoute- 1- il, 
l'entlioufîafme  s-efl:  dilfipe  6c  les  enthoufiaftes  ont 
été  couverts  de  ridicule,  (a)  Vi  ii\  a  pas  un  feul  de 
ees  Médecins  de  la  Chine  qm  connoidé  les  parties 
internes  du  corps  humain  &  qui  ait  la  moindre  no- 
t-ion  de  TAnatomie.  L'Ouvrage  de  Dionis  n'a  été 
traduit  qu'en  langijre  Tartare;  car  tous  les  Miifion- 
naires enfemble  ne  purent  le  traduire  en  Chinois  ;  ai 
ce  livre  très  -  médiocre ,  très  -  peu  ettimé  en  Europe , 
ne  fulRt  point. pour  former  un  Ahatomifle.  Enfia 
les  Chinois  ont  négligé  k>  Sciences  réelles  au-delà 
de  ce  qu'on  peut  le  croiie,  &  leur  police  par  rap.i 
port  aux  Médecins  eft  diamétralement  oppofée  à 
celle  des  Egyptiens  ^  qui  ont  été  accufés  d'un  excèi 
contraire:  car,  fuivant  q'jelques  Grecs,  ils  puni.*- 
fcient  de  mort  ceux  qui  s'écartoient,  dans  le  traice- 
ment  des  m.aladies  de  la  regleprefcrite  par  les  livres" 
Hermétiques.  J'ai  dit  que  ,  dans  les  épidémies  qui 
proviennent  d'une  caufe  qui  eft  toujours-  la  mémev. 
à.  qui  produifent  des  fymptômes  toujours  fembla- 
bles,  les  Egyptiens  ont  eu  raifon  de  prefcrire  des 
règles  aux  Médecins.  11  n'y  a  point  de  malade  qui 
ne  préférât  d'être  traité  arbitrairement  par  un  Doc- 
teur habile,  plutôt  que  d'écre  traité  fuivant  le  for- 
iHulaire  Egyptien  :  mais  quand  un  Médecin  efl  igno- 
rant.,- 


(a)  Cleyerus  r.itper  nohis  revelavit  medica  CNneiiftum  w>. 
îen'a  ,  qtice  ubt  in  htceni  protr'acta  funt  ,  rifunr  potius  ,  quant 
applaniUm  mereiiiur  ;  ac  meyito  pudorem  il  lis  incutiunt ,  qui 
Europe^  Mrdicittje  objicere  non  funt  vend  perfecfionem  Me* 
iîiciftte  Cl.iitctiju.  Moih.  Polihilh  Lib.  I.  Cap.  z.Tom.  IT» 
O  2 


5i6        RecîïercJies  PMofopïïiqties- 

rant,  alors  il  n'y  a  point  de  malade  qui  ne  préféra 
le  formulaire  Egyptien ,  dont  nous  parlons  d'allleur;> 
en  aveugles  :  car  il  faudroit  l'avoir  vu  pour  en  iu- 
ger:  on  croit  feulement  favoir  par  un  partage  d'I- 
focrate  &  de  quelques  autres  A-uteurs  de  l'Anti- 
quitvé,  que  les  Médecins  de  l'Egypte  n'ofoient  em- 
ployer des  remèdes  plus  violents  que  ceux  qu'ils 
trouvoient  indiqués  dans  leur  Pharmacopée.  Quanr 
à  la. peine  de  mort,  dont  parlent  les  Grecs , elle  peut 
réellement  avoir  concerné  les  Ocuiiftes  &  les  Den- 
îifles  ou  les  Chirurgiens  qui  donnoient,  à  l'infu  du 
Médecin,  des  drogues ^àoutre-paSbient  mal  à  pro- 
pos les  bornes  de  leur  Art  :  car  les  Egyptiens- 
avoient  àts  loix  féveres  contre  le  meurtre  ;  &  qu'un 
malheureux  foit  afiaffiné  fur  fon  lit,  ou  fur  un  grand 
€hemin ,  cela  revenoit ,  félon  eux ,  à  peu  près  au 
îfiême, . 

Parmi  ces  hommes ,  que  les.  Relations-  appellenf 
\qs  Lettrés  de  la  Chine,  il  n'y  a  point  de  Juriscon- 
sultes qui  fe  chargent  de  la  conduite  d'un  procès,, 
car  les  Parties  doivent  paroitre  elles-mêmes  devar.: 
le  ^uge,  comme  en  Turquie  &  dans  tout  l'Orient. 

On  a'eft  fîUlTement  imaginé  en  Europe  que  les- 
Chinois  entendoient  bien  la  pratique  du  Droit  CiviL. 
Kon- feulement  ils  ne  l'entendent  point  du  tout^ 
mais  ils  n'en  ont  aucune  notion  ,  comme  on  peu" 
le  démontrer  évidemment  par  le  témoignage  m.êrri. 
•iès  Miiîionnaires,  qui  ont  le  plus  exalté  ces  Alla- 
tiques. 

D'abord  il  n*y  a  pas  d'appel  d'une  fentence  quc;'- 
conque;  ce  qui  choque,  comme  on  le  voit,  la  plu3 
faine  pratique  eu  Droit  Civil  ;  mais  cela  efi  en  re- 
vanche conforme  aux  inlhtutions  d'un  Etat  defpo- 
tique. . 

„  Si  le  pouvoir  du  Magiflrat  Chinois  ,  dit  le 
,,  P.  du  Haldé  ,  eft  reftraint  parles  Loix  dans  les  affsi- 
3, .  res  crijninelies  5  il  eft  comme  abfolu  dans  des  raa^ 

„  tieres 


fnr  les  Egyptiens  ^'les  CJiinoîs.       ;:ci  f 

„  tîères  civiles;  puifque  toutes  les  conteQations,- 
„  qui  regardent  purement  les  biens  (^ts  particu*- 
„  liers ,  font  jugées  par  les  Grands  OiHciers  des 
„  Provinces,  fans  appel  aux  Cours  fouveraines  de 
„  Pékin,  auxquelles  cependant  les  particuliers, dana- 
„  les  grandes,  affaires ,  peuvent  porter  leurs  plain- 
„  tes.  {a) 

Autre  chofe  eft  de  fe  pi  indre:  autre  chofe  efl 
d'appeller.  On  peut  fe  plaindre  partout,  &  même 
à  Tunis  & -a  Maroc;  mais  on  n'y  fauroit  faire 
d'appel  non  plus  qu'à,  la  Chine  dans  les  matières  ci- 
viles, où  il  fe  commet  fans  comparaifon  plus  d'in- 
juftices  que  dans  les  matières  criminelles:  le  juge 
eft  rarement  corrompu  ,  îorfqu'il  s'agit  d'un  forfaic 
éclatant  qui  tend  à  troubler  la  tranquillité  publique: 
mais  il  peut  écre  corrompu  de  mille  manières  dana- 
les  allions  d'intérêt.  L'ufage  d'interdire  la  voie 
d'appel  aux  plaideurs,  eft  d'autant  plus  mauvais  à  la 
fihlne,  que  la  procédure  y  pèche  contre  toutes  les 
règles  de  la  Jurisprudence.  Et  pour  le  prouver  W 
fufîit  de  rapporter  encore  un  paflage  extrait  deTOa— 
vrage  du  P.  du  Halde. 

,,  Quoique  le  Gouverneur  de  la  Province,  dit-iî, 
„  ait  fous  lui  quatre  Grands  Officiers  ;  &•  que  les 
*,  Mandarins  des  Juftices  fubalcernes  aient  toujoura^ 
„  un  &  quelquefois  deux  AflefTeurs  ,  les  affaires 
„  toutefois  ne  font  point  ordinairement  jugées  à  la 
„  pluralité  des  voix.  Chaque  Magiflrat ,  f^rand  ou 
„  petit,  afon  Tribunal  ou  fon  Yamen  ,&  dès  qu'Iî 
.  ,5  s'eft  ûit  introduire  par  les  Parties,  après  quel- 
j,  ques  procédure':  en  petit  nombre ,  dreflees  par  les 
^  Greffiers , les  Huiffiers  &  autres  gens. de  Pratique,. 
„  il  prononce  tel  arrêt  qu'il  lui  plait.    Quelquefois 

,,  aprèâ- 


^,7^  Defc.  d&  la  Chine,  Totn.  I.  /r^.  7, 

O,  3 


^'i2r         ^eclierchs  P hUofcpMque's 

„  apr(':*3  avoir  jugé  les  deux  Parties,  il  fait  eiic'oî"e^ 
s,  donner  la  bailonnade  à  celui  qui  a  perdu  fon  pro- 
,,  ces.  (a) 

Or  voilà  précifément  la  méthode  des  Turcs ,  fans 
qu'on  puifTe  y  découvrir  la  moindre  différence.  Un 
feul  homme  y  juge  &  y  décide  en  une  heure  plus 
de  Caufes  que  le  Tribunal  des  Trente  n'eut  pu  en- 
décider  à  Thebes  en  un  mois.  Quant  à  la  détefta- 
ble  coutume  de  ne  point  recueillir  les  Hifîrages,  &  dé- 
battre enfuite  les  plaideurs ,  elle  n'a  pu  être  imagi- 
aée  que  dans  des  Etats  defpotiques ,  &  elle  ne  peut- 
fubfiUer  que  dans  les  Etats  defpotiques.  On  gou- 
verne les  efclaves  par  le  bâton,  &  les  hommes  par^ 
h  loi. 

L'orgueil  des  Chinois  provient  de  l^r  rgnorance!- 
à.  de  leur  fervitude:  car  on  atrouvéen  Afiedes  peu» 
pies  aufîi  orgueilleux  qu'eux ,  quoiqu'ils  ne  fuflenET- 
pas  plus  libres  qu'eux. 

Leur  attachement  peur  leurs  Rlts  provient  de  Té- 
duca:ion  qu'ils  reçoivent. 

Leur  attachem.ent  pour  le-  pays  où  ils  font  nés  ,• 
rëfulte  du  culte  Aqs  Ancêtres,  dont  ils  vifitent  fou- 
vent  les  tombeaux:  ils  ne  croient  donc  pas  qu'il 
feille  beaucoup  s'éloigner  dti  tombeaux  de  fes  An- 
cêtres. L'amour  de  la  Patrie  ne  peutexifier  dans  un 
Empire  fi  étendu  :  on  n'aime  pas  ce  qu'on  ne  con- 
noit  point.  Lorfque  de  certains  peuples  de  l'Anti- 
quité n'eurent  pour  tout  dom.aine  qu'une  ville,  ai 
quelques  campagnes  autour  àts  remparts ,  l'amour  de 
îa  patrie  fut  parmi  eux  extrême  :  ils  aimoient  cç 
qu'ils  connoiffoient  &  ce  qu'ils  polTédaient.  Un 
Chinois,  né  à  PéLin,  ne  comprend  point  la  langue 
que  parle  un  Chinois,    né  à  Canton;  &  comment 

des 


f«;  Dejcn  ds  U  Chmc,  Tome.  L  jig^  7. 


fur  h  s  Eg^ptieîis  ^  les  C/mohi      3 1 9 

des  hommes ,  qui  ne  fauroient  Ce  comprendre  entrA 
eux,  pourroient-ils  fe  croire  corapatriotes  ?  Cette 
du'erfite  de  dialedes  peut  être  utile  au  Defpot^ 
feu!:  car  elle  empêche  quelquefois  les  Provinces  ds 
confpirer  en tr' elles  fubitement.  Il  n'y  a  d'ailleurs  à 
la  Chine,  non  plus  que  dans  les  autres  Etats  abfc 
lus  de  l'Alie,  aucune  efpece  de  Pofle  à  l'ufage  des 
particuliers:  cette  continuelle  correfpondance  allar-  < 
meroit  trop  la  Gouvernement;  &  il  paroît  par  leâ^ 
Relations  que  l'Empereur  doit  fouvent  faire  efcorta?' 
fès  propres  couriers  par  des  foldats. 

Après  cela  an  ne  voit  rien  de  plus  merveilleux 
dans  la  législation  de  la  Chine  que  dans  celle  des  au* 
ères  Empires  de  l'Orient:  ils'  fubfiftent,  parce  qu'S 
fcoit  bien  furprenant  qu'il  manquât  un  Ufurpateur ,. 
îôrfqu'il  y  manque  un  Souverain.  Depuis  Cyrus- 
jufqu'a  Kerim-Kan  la  Perfe  a  été  un  Empire,  à  lé- 
fera  encore  long-temps,  hormis  qu'il  ne  furvienne' 
quelque  révolution  phylîque  à  laquelle  on  ne  doit 
]X)int  s'attend'e. 

Une  Dynariie  Chinoise  efl-elle  précipitée  dît 
Trône ,  anlTitôt  il  fe  préfente  un  homme  pour  y- 
monter*  on  ne  donne  pas  au  peuple  le  temps  de  fe- 
reconnoître:  les  Provinces  ne  font  point  encore  in'- 
K)rmées,  à.  cet  homm.e  eft  déjà  fur  le  Trône:  fou^ 
vent  on  ne  fait  point  d'où  il  eft  venu:  fouvent  on 
rre  fait  pas  qui  il  efl;  on  n'apprend-  tout  cela  que 
quand  fa  puifiance  s'efl  affermie.  Un  cordonnia: 
s'ett  fait  Empereur  à  la  Chine:  un  cuilinier  de 
Moines  s'y  eft  fait  Empereur  ;  &  nulte  part ,  fi  nous 
en  exceptons  la  Dynailie  des  Mogols-  aux  Indes, 
il  n'y  a  eu  rant  de  Souverains  détrônés ,  égorgés  ai 
empoifonnés ,  qu'à  la  Chine,  fans  parler  de.  celui  qui^ 
lé  pendit  à  l'arrivée  des' Tartare jv 

Si  Ton  avoit  pu  dans  ce  pays  régler  l'ordre  de  îa 
-fscceffion  parmi  les  defcendants  de  l'Empereur,  on 
y  auroit  prévenu  ^ts  malheurs  épouvantables  ;  m?Jfl 
œla  ell  moralement  iropoiTiUe.     Le  Souverain  ne 


Jlo     Kecherclies  Phihfophiques  ^^  ©'<'. 

^eut  y  louffrir  aucun  frein,  &  pour  régler  l'ûrdre- 
de  la  fuccelllon  il  faudroic  lui  en  donner  un.    Les 
Mandhuis  n'ont  point  à  cet  égard  de  nneilleures  in- 
ftitutions  politiques  que  les  Chinois  mênies.    L'Em- 
pereur Ctzng  -  hï  fe  joua  du  fort  de  Tes  enfants  :  quand 
on  les  avoit  empoilbnnés  ,   la  Gazette  Chinoife  an-- 
nonçoit  qu'ils  etoient  morts  d'apoplexie;  &  par  des 
intrigues  du  Serrait,  qui  ne  font  pas  bien  dévoilées, 
^^ong-Tcheng  parvint  au  Trône  ,  quoique  tous  les^ 
A  Urologues  "de  l'Empire  euilent  parié  le  contraire. 
On  ne  peut  jamais  écrire  l'Hiftoire  des  Empires  des. 
potiques  d'une  manière  fatisfaifante  &   inftruflive:- 
car  c'eft  dans  un  lieu  aulfi  impénétrable  que  le  Ser« 
rail ,  que  les  grandes  affaires  fe  décident  par  à^z  cau- 
itz  qu'on  auroit  honte  de  conter,  quand  m.ème  on' 
en  feroit  bien  informé.     Les  Chinois  font  aiTez  fous- 
pour  croire  qu'il  y  avcit  jadis  dans  le  Serrail  de  leurs-- 
Empereurs  une  femme  ,   qu'on   chargeoit    d'écrire 
l'Hilloire  de  ce  qui  s'y  pafloit  pour  en  faire  part  aux- 
AnnaUiles  de  TEmpire:  mais  jamais  perfonne  n'a  vu^ 
une  feule  feuille  de  ces  Mém^oires  auxquels  on  ne 
prêteroit  d'ailleurs  aucune  foi,&  ils  n'en  mériteroient 
sucune,  non  plus  que  la  Gazette  de  la  Cour.,  qui  a-' 
fouvent  annoncé  des  viftoires,  à  Toccaiion  defquei- 
ies  les  Empereurs , dit  le  Père  Am,iot,ç>nt  bien  voujr' 
lu  recevoir  les  compliments  des  grands  Collèges  ;  tan- 
dis que  ces  Princes  favoient  à  n'en  pas  douter  cjue:- 
léur  Armée  avoit  été  défaite:  ce  que  le  peuple  &-- 
les  grands  Colie^es  ignoroient ,  car  il  eft  i^.éfenda  foU3- 
peine  de  mort  à  tous  les  Soldats  6c  a  tous  les  O/fî- 
ciers  d'écrire.  Le  Général  y  ment,  &  l'Armée  s'y 
îâît. 

J'avois  entrepris  cet  Ouvrage  pour  faire  voir  que 
jamais  deux  peuples  n'ont  eu  moins  de  conformité . 
entre  eux  que  les  Egyptiens  &   les  Chinois, '&  je" 
crois  l'avoir  démontré  juiqu'à  l'évidence;   de  fort€' 
:Que  je  termine  ici  mes  Recherchesr 


;■   JW 


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